Chanson de la Croisade. — Trad. Meyer, p
438 ' CHAPITRE XI — LlHÉRÉSÏE.
compatriotes du midi, souslesmurs deBeaucaire. Jamais il ne sera question de peur à propos des croisés.
Le midi chante : c'est là sa gloire, il faut la lui laisser.
Non pas que le nord ne chante, lui aussi. Il avait ses trouvères, comme le midi ses troubadours; il avait ses poèmes héroïques, ses chansons de gestes, traduites déjà dans toutes les langues, comme le midi avait ses poésies légères et détachées. Mais ce qu'on ne peut dénier à Part du troubadour, c'est que, en possession d'une langue arri vée à sa perfection, il était entré, dès la fin du xie siècle, dans sa période d'apogée. Si maintenant il semble rester stationnaire, il ne décline pas encore ; il se généralise sans rien perdre de son éclat. Les peuples du midi s'enivrent de leurs chants : chanter c'est leur vie : ils chantent sur toutes choses et chacun veut chanter.
On dit république des lettres. Dans uneautre acception, le mot de république, de république égalitaire, convient très bien à tout ce monde qui chante. Tous les rangs se confondent ettoutes les professions fraternisent. Vous rencontrez pêle-méle des rois et des artisans, de hauts barons et des évêques, des archidiacres et des moines, des chanoines ei de nobles dames, de petits gentilshommes et de gros bourgeois. Un chevalier, fort expert ès lois romaines, et qui, étant aussi troubadour, avait chanté les allégresses de la très sainte Vierge, ira, sous le nom de Clément IV, s'asseoir sur la chaire de saint Pierre.
Et cette république a son territoire et, au delà de ce territoire, son rayonnement. Le territoire c'est la Provence, le Toulousain, l'Aquitaine, la Catalogne, tous les pays de langue provençale ou limousine, comme on disait indifféremment, contrées — il est utile de le noter — où l'hérésie est absolument chez elle. Quant au rayonnement, il s'étend, par delà les Pyrénées, à la Castille, à la Navarre, au royaume de Léon ; et, par delà
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les Alpes, à la cour de Montferrat, à celle de Turin, aux cités libres de la haute Italie et jusqu'à la Sicile, dans l'entourage de Frédéric II.
Chanter, c'est très bien : reste à savoir sur quoi l'on chante. L'oiseau gazouille à sa manière les louanges de son créateur. Ce souci ne sera que très exceptionnellement celui du troubadour. Ses vers, qui ont souvent pour objet des satires, des défis, des appels guerriers, des invectives contre les prêtres, s'attachent surtout à exprimer d'énervantes passions. Le troubadour est le chantre complaisant des mœurs faciles, quand il n'est pas celui du libertinage éhonté.
Entre un peuple qui chante et un peuple qui s'amuse, la distance n'est pas grande. Les cours du midi, légères et licencieuses, sont là pour le prouver. Mais, d'un peuple qui s'amuse à un peuple amolli, dégénéré, la distance est moindre encore. Esprits cultivés, tant qu'on voudra, les méridionaux offraient, au sein d'une civilisation à peine adulte, des signes d'une décadence précoce. Les pensées sérieuses et fécondes, les mâles vertus qui grandissent une nation, ils les abandonnaient aux gens du nord. C'était se préparer des vainqueurs.
Que le souffle délétère, qui énerve les âmes, soit également fatal aux convictions, c'est une vérité d'expérience. Aujourd'hui, hélas ! nous n'avons plus besoin d'en demander la preuve aux méridionaux du xine siècle : elle se trouve partout. Le troubadour, danslescontrées romanes, remplissait le rôle du journaliste, du romancier dans notre monde moderne. Satirique, frondeur et voluptueux, il avait pour plaire tout ce qu'il faut. D'instinct, il favorisait l'hérésie. Aux époques de grandes crises, on a toujours vu une certaine littérature, en vedette sur les frontières du scepticisme, caresser ceux-ci, sans rompre avec ceux-là. Tel est en général le rôle du poète des cours ;
il l'exerce à mots couverts dans les châteaux, où toute attache officielle avec l'Eglise n'est pas brisée, mais qu'un attrait d'opposition fait pencher du côté des novateurs. Dans les campagnes, on s'impose moins de gêne. Ici le troubadour est descendu d'un cran. Devenu simple jongleur, il entremêle, dans les strophes qu'il récite, les images libertines et l'injure au dogme chrétien, le tout popularisé par le chant *.
Le scandale n'existe pas seulement dans les contrées de langue romane ; il déborde : les pays contigus se sentent envahis. Voyez l'Espagne : bien qu'austère encore et primitive , elle souffre néanmoins du contact. Sur plus d'un point les barrières sont tombées. Entre la Catalogne, pays de gaie science, et l'Aragon farouche, il n'y a plus de frontières, depuis que la double couronne, comtale et royale, repose sur une même tête. De père en fils, le prince, lien entre deux races, cultive personnellement l'art de trouver ; et des deux peuples, l'un enivré de chants et de plaisirs et l'autre rude et fier, ce n'est pas le premier qui subitl'influence du second . En Navarre, les chantres provençaux ont beau jeu. Leur langue a conquis le pays : le basque est relégué au fond des vallées, et le provençal est parlé dans les villes et employé dans les actes publics. Mais, pour suivre jusqu'au bout ces missionnaires de la vie facile, il faut pénétrer plus avant. Au sein des cours de Castille et de Léon, ils sont bienvenus et choyés. Que serait-il arrive de la contrée catholique si, par bonheur, elle n'avait été tenue en haleine par sa lutte de toutes les heures contre les Sarrazins ?Ce qui n'empêche un de ses fils de jeter un cri de patriotiques alarmes. Luc de Tuy déplore que, sous prétexte de goût littéraire, on prête l'oreille au blas-
i. C'est la plainte deLucde Tuy. — Voir encore la note suivante.
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phème ; il voit la contagion s'étendre au sanctuaire, les jongleurs et les troubadours y sont admis, leschants profanes et efféminés ont envahi le culte divin, et l'écrivain s'écrie : « Quel rapport peut-il y avoir entre des cantiques consacrés à la louange de Jésus-Christ, fils de Marie, et les chansons de ces fils de Vénus 1 ?» Il voit encore dansdes débauches d'esprit la cause de l'abaissement des caractères, et ilacette significative exclamation : « Chose inouïe en terre espagnole ! On blasphème la virginité de Marie, mère immaculée de Dieu, etvous voyez se refroidir cette belle ardeur chevaleresque et catholique, qui, jusqu à présent, dévorait comme une flamme les ennemis du nom chrétien "2. »
Revenons à la France du midi. Quand on a repassé les Pyrénées, c'est du moins au plus qu'il faut conclure.
Signe effrayant du relâchement des mœurs. On fait plus qu'outrager la foi conjugale ; on discrédite le lien auguste qui la consacre. Le mariage a toute l'instabilité du caprice ou du calcul de 1 heure présente. A cet égard, Raymond VI, qui suit trop fidèlement les traces de son père, Raymond V, et qui finit par le dépasser, mérite d'être cité avant tous lesautres A certains traits de mœurs, nous avions reconnu le disciple des cathares ; il faut encore que, comme époux, il marche à la tête des mauvais catholiques. On sait qu'il eut cinq femmes, dont trois vivaient à l'époque où l'historien les mentionne — quarum très adhuc vivunt— dit Pierre de Vaux-Cernay 3. D'autres seigneurs, barons ou princes, le comte de Cornminges, le seigneur de Montpellier, le roi Pierre d'Ara-
1 . Cet incroyable abus règne dans la France du midi, et des plaintes s'élèvent du sein du concile d'Avignon (i '^09). Insanctorum vigiliis in ecclesiis histrionicce saltationes, obscœni motus seu chorece fiunt... dicuntur amatoria carmina vel cantilenœ Ibidem . .. can. 17.