CHAPITRE XII
La guerre des Albigeois n'est pas close; elle se survit d'une certaine manière ; elle a son épilogue dans des combats de plume et d'opinion. Le goût croissant des études historiques n'était pas l'ait pour l'assoupir ; il l'a plutôt ravivée. Elle durera longtemps encore. On aura beau entasser les arguments pour et contre, le désaccord tient à des causes trop profondes pour disparaître de sitôt. Au-dessus des faits relatifs à la terrible lutte, plane un principe, objet de contradiction. L'Eglise a-t-elle, oui ou non, le droit de défendre sa dignité son indépendance, la sainteté de sa discipline, l'intégrité de ses dogmes, la foi de ses enfants, et ce droit, si elle l'a, va-t-il jusqu'à l'emploi de la force, à l'appel au bras séculier ? Si l'erreur en tombait d'accord, elle cesserait d'être l'erreur; on verrait la paix se faire, non seulement sur ce point, mais aussi sur bien d'autres!
Si nous passons aux faits, l'entente est non moins difficile. Il est assez d'usage, d'un certain côté, de soute-
nir que la croisade contre les Albigeois rTe'tait pas même une guerre de principes, mais uneguerre de conquête, de spoliation et de violence, masquant d'un prétexte religieux les convoitises les plus âpres et les plus terre-àterre : guerre détestable dans ses causes et qui ne pouvait manquer de l'être dans ses effets.
On dit que la passion, faisant perdre tout sang-froid, est incapable de raisonner. Nous lui trouvons au contraire des habiletés fort réfléchies. Par ses soins, le terrain sur lequel nous avons à nous engager est parsemé d'embûches. De là, l'obligation de prendre des sûretés, et comme on en use en pays hostile, de se faire précéder par une reconnaissance. C'est au moyen du témoignage que l'historien s'éclaire. Avant de donner la parole aux hommes du passé, apprenons ce qu'ils valent ; notre créance est à ce prix.
En matière de récit, trois documents se réclament de notre attention : l'Histoire des Albigeois de Pierre de Vaux-Cernay, la Chronique de Guillaume de Puylaurens et le poème en langue provençale connu sous le nom de Chanson de la croisade. Ce dernier document se dédouble, et nous avons affaire, non pas à trois écrivains, mais à quatre. L'auteur delà première partie du poème s'est nommé ; il s'appelle Guillaume de Tudèle ; l'auteur de la seconde partie est un troubadour anonyme
Dénombrer ces écrivains, ce n'est pas tout ; il faut encore les grouper. Remarquez que, sauf un seul, Pierre de Vaux-Cernay, ils sont tous du midi. Ce qui n'empêche que trois sur quatre, Pierre de Vaux-Cernay, Guil-
1. Pour faire la part des deux troubadours, Guill. de Tudèle et l'inconnu, nous plaçons les notes et renvois relatifs à la première partie du poème sous le nom connu de son auteur, Guillaume de Tudèle, et les notes et renvois relatifs à la seconde partie sous la rubrique : Chanson.
LES TEMPS PRIMITIFS. ï I
482 CHAPITRE Ml. — LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.
laume de Puylaurens et Guillaume de Tudèle ne soient franchement catholiques et partisans de la croisade. Le continuateur de la Chanson est au contraire expressément hostile. Si l'on compte les témoignages, il reste isolé, un contre trois1.
Désavantage dont une saine critique ne peut manquer de tenir compte, surtout si, du côté du nombre, vous avez des motifs intrinsèquesde confiance que la minorité — ici La minorité d'un seul — ne saurait nous offrir.
Cette confiance, les trois historiens catholiques laméritcnt à des titres divers.
Disons-le tout de suite : malgré l'intérêt qu'il a su attacher à une narration très bien conduite, très vivante, révélant à chaque pas le témoin oculaire, Pierre de Vaux- Cernay, au point de vue du sentiment, ne pouvait être pour un lecteur moderne un historien sympathique. A tout prix, nous voulons qu'on fasse montre de tolérance ; l'animosité en une cause religieuse nous indispose et nous exaspère. On l'admet dans l'attaque ; on ne la supporte pas dans la défense. Or, notreauteur n'est pas tendre, tant s'en faut. A l'âpreté de son accent, vous le croiriez insensible à la pitié. Il se délecte sans fausse honte dans ces justices sommaires que les croisés exerçaient à l'égard des hérétiques obstinés. C'est à lui qu'appartient cette expression, grand objet de scandale : « cum ingenti
1. A ces trois sources, on aurait pu en ajouter une quatrième, si le progrès de la critique ne l'avait démonétisée. Cet écrit, par malheur, avait défrayé jusqu'ici tous les historiens, même les bons. Nous parlons ici d'une Chronique ou Histoire, laquelle n'est autre chose que la Chanson mise en prose provençale par un légiste de la tin du xive siècle ou du commencement du xve. (Cf. D. Vaissette. Nouv. Edit. t. vin, Préf. p. v.) D. Vaissette, qui la publia le premier, s'était trompé en la considérant comme un monument original et contemporain des faits qu'il relate. On peut regretter l'usage qu'on en a fait. Elle n'a d'autre valeur que celle de \aChnn~ son, dont elle réédite les erreurs. Delà, une foule de faux jugements passés à l'état de clichés.
gaudio combusserunt — ils les brûlèrent avec grande joie. Parole cruelle! et toutefois, faut-il en faire un si grand crime à celui qui la traçait, non pour nous dont la délicatesse se soulève, mais pour ses contemporains qui n'y regardaient pas de si près ?
Il y a des sentiments qui révoltent, quand on est de sang-froid, et qui se font naturellement jour dans l'effervescence de la lutte. Remettez-vous en face des circonstances. Pierre de Vaux-Cernay les subit; sa vie se passe au milieu des camps. Le but de la guerre est la destruction de l'hérésie et, s'il le faut, des hérétiques. Une place est emportée de vive force : on s'empare des sectaires qui s'y étaient donné rendez-vous, mais on fait un triage. On laisse aller les croyants ou initiés de premier degré; on procède contre les parfaits. A la hâte, on a constitué une cour martiale qui devra les juger, non sans les avoir mis en demeure de sauver leur vie par une abjuration. C'est donc leur obstination qui les aura condamnés. En ce moment, où la poussière du combat est à peine dissipée, tous les esprits, ceux des juges, ceux des spectateurs, ceux des accusés, sont montés au diapason le plus aigu. L'entêtement des parfaits, dernier défi porté à la conscience catholique, ajoute à l'exaspération. Un toile général s'élève. Le châtiment des coupables lui donne satisfaction.
Nous n'entendons pas approuver ; nous expliquons, et si notre explication n'a pas suffi, aidons-nous d'analogies empruntées à des temps très modernes, à une époque absolument contemporaine, à des faits dont nous avons été les témoins. Ces analogies nous permettront d'être moins sévères à l'égard d'une situation d'esprit, que peutêtre nous aurions partagée.
Il est facile de nous souvenir. Nous aussi, et à diverses reprises, nous avons vu une juridiction martiale, plus
sommaire dans sa formation et dans sa procédure que celle descroisés, plus inexorable dans ses arrêts, plus aveugle dans ses coups, plus foudroyante dans l'exécution ; nous Pavons vue envoyant à la mort, non pas des centaines mais des milliers d'égarés, pris dans le tas et au hasard, tout en laissant impunis et tranquilles, les hérétiques parfaits du temps présent, les meneurs, les malfaiteurs de lettres, les conspirateurs incorrigibles, les grands, les vrais coupables, tous ceux que, avec tant de raison, la justice vindicative du xine siècle poursuivait les premiers.
C'était horrible ! s'écriait Guillaume de Tudèle à la vue de tueries assurément moins effroyables. Et pourtant, qu'on s'en souvienne : lorsqu'en des jours de malheur, lorsqu'à la suite de nos luttes fratricides des années 1848 et 1871, la répression s'exerçait avec une inexorable rigueur, n'était-ce pas aux applaudissements de la France entière, non seulement de la France catholique, mais de la France républicaine, mais d'une foule d'honnêtes bourgeois et d'esprits libéraux, voire delibrespenseurs, hier encore avec la révolution et ravis aujourd'hui de n'être pas devenus la proie des incendiaires et des assassins?... N'est-ce pas le cas de mettre en regard decette satisfaction, de ce soulagement du triomphe, la parole si fort incriminée : cum ingenti gandio ? Si c'est un sentiment dont il y ait à rougir, grand est le nombre de ceux dont nous attendons encore l'humble et repentant aveu.
Elles sont rares les âmes qui, tout en épousant les intérêts de la justice, ressentent un compatissant effroi pour le sort sans remède des malheureux qu'elle a foudroyés. David, l'image des commisérations du Sauveur, pleurait sur Saûl réprouvé, saint Dominique sur les damnés, Simon de Montfort sur le corps inanimé du roi d'A ragon. Pierre de Vaux-Cernay ne connaît pas ces pleurs.
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Ecrivant de nos jours, il eût essayé d'en verser. On verra du moins, dans l'àpreté sans feinte de son accent, une marque de sincérité. C'est déjà pour un historien une qualité de choix : il en a d'autres. Sa connaissance des faits, sa grande exactitude à les noter, son talent à les coordonner, font que, sans lui pardonner l'irrémissible tort d'un langage véhément, tout le monde s'accorde à le considérer comme l'historien de la croisade le plus complet, le mieux informé et le plus sûr.
Mais on peut, n'en déplaise à certains critiques, être bon catholique sans partager les animosités du moine de Vaux-Cernay.
Les deux écrivains que nous allons apprécier, Guillaume de Puylaurens et Guillaume de Tudèle, nous autorisent à parler de la sorte.
Le premier est un esprit trèscalme, modéré par caractère autant que par position. Introduit dans la maison des comtes de Saint-Gilles, il remplit les fonctions de chapelain auprès de la personne de Raymond VII. Malgré cette attache, il est catholique sincère, très prononcé en tout ce qui touche la cause de la foi. Il préconise la croisade, il en gourmande le ralentissement, il n'en condamne que les excès. S'il atténue les torts des deux Raymond, père et fils, il ne peut se défendre d'une admiration profonde pour les qualités héroïques de Simon de Montfort et le grand caractère de l'évêque Foulques. Il concilie ces extrêmes par son impartialité.
Guillaume de Tudèle, considérécomme historien, offre un heureux mélange des qualités de Guillaume de Puylaurens et de Pierre de Vaux-Cernay. Comme le moine de Cîteaux, il est intéressant par le détail et la peinture exacte des faits : comme le chapelain de Raymond VII, il sait se montrer équitable envers des adversaires et en parler avec honneur.
Ainsi, dans la personnede ces trois écrivains, Pierre de Vaux-Cernay, Guillaume de Puylaurens, Guillaume de Tudèle, l'autorité morale s'unit au nombre. Leur témoignage, même isolé, mérite qu'on en tienne compte ; il s'imposeet enlèvetoutecréanceauxallégations contraires, dès qu'il est concordant. Quantaucontinuateur anonyme de la Chanson, il ne représente pas le nombre, puisqu'il est seul ; l'autorité personnelle lui fait également défaut : disons pourquoi.
Qu'il soit exact, intéressant en ce qui touche à la topographie, aux mouvements militaires, au dénombrement des combattants, à leur lignage, nous le reconnaissons volontiers ; que la couleur locale, que les mœurs de l'époque revivent sous son pinceau, c'est un autre mérite que nous n'avons aucune envie de lui ravir. Ce qu'il faut lui reprocher, c'est d'abord la passion désordonnée qui l'anime ; ce sont, comme conséquence, les injustices, les invraisemblances, les erreurs qu'il mêle à ses récits.
Ce n'est pas que la passion soit toujours exclusive delà sincérité. De ce quePierre de Vaux-Cernay est passionné, on peut conclure, en certains points du moins, à sa loyale franchise. Ce n'est pas lui qui éprouvera le besoin de pallier les rigueurs exercées par les croisés: ces actes ont toute son approbation. A cet égard, on peut être assuré qu'il a tout dit, ou du moins qu'il n'a rien caché.
Accordons le même bénéfice à l'auteur de la Chanson. Lorsqu'en plus d'un endroit, il nous parlera des actes de cruauté commissur la personne des croisés parles tenants des Albigeois, lorsqu'il mettra dans la bouche d'un seigneur du parti l'apologie de ces atrocités, mutilations et massacres affreux, je l'en croirais volontiers
1. Le poète suppose qu'au concile de Latran, I'évêqueFoulques et un seigneur, Arnauld de Villemur, échangent de vives paroles. L'évêque reproche aux partisans de Raymond VI d'avoir 4 tué,
L'histoire est là , d'ailleurs, pour lui donner raison.
Toutefois, si la passiona ses aveux, elle a ses perfidies. C'est d'elle qu'émanent, commede leur source naturelle, les interprétations déloyales, les falsifications, le dénigrement, la calomnie. Le poète ne s'est pas fait faute d'immoler àses préventions haineusesdegrandsetd'héroïques caractères. Nous nous appliquerons particulièrement à laver de ses imputations mensongères deux de ses plus illustres victimes: Simon de Montfort et Foulques, l'évêque de Toulouse. Il n'y aura pour cela qu'à suivre la règle extrêmement simple que nous nous sommes tracée. Nous compterons et nous pèserons. Le concert des trois écrivains catholiques réglera nos jugements, lorsmêmeque le troubadour anonyme protesterait en sens contraire.
Cet homme qui, simple chansonnier, a eu l'invraisemblable fortune de servir de guide aux historiens modernes a donné sa mesure à propos d'un fait capital, et en quelque sorte culminant dans l'histoire de la croisade. Nous voulons parler de la sentence de dépossession fulminée par Innocent III, en plein concile œcuménique, contre RaymondVI deToulouse, et enveloppant plus ou moins les autres comtes, fauteurs de l'hérésie.
Tout roule autour de ce pivot. Si la sentence est juste , la guerre dont elle consacre les résultats l'est également dans son principe ; sinon, la guerre est injuste comme la sentence, et la croisade dans son ensemble est frappée de réprobation.
L'histoire rationaliste a mis tout enœuvre pour établir
mutilé, estropié ». Arnauld répond : « Seigneur, si j'avais su que ce méfait dût être mis en avant et qu'en la cour de Rome on dût faire tant de bruit, il yen aurait eu davantage, je vous assure, sans yeux et sans narines. » Chans. p, 176.
1. Moyennant, rappelons-le (voir la note, p, 482), la traduction de la Chanson en prose provençale, traduction prise au sérieux et vulgarisée par D. Vaissette.
que , dans ce grand procès , il y avait eu mal jugé. On s'est prévalu des tâtonnements , des fluctuations du juge, au cours d'une procédure qui fut lente dans sa marche etfertile en incidents. La longanimité d'Innocent III, l'indulgence dont il fit preuve jusqu'à la fin, ont été représentées comme des doutes qui tourmentaient sa conscience, mieux encore , comme des aveux de la nonculpabilité des barons méridionaux. On sait, en effet , que se laissant persuader par le roi d'Aragon, le Pontife avait un instant suspendu les poursuites de ses légats et arrêté les entreprises de Simon de Montfort. Dans la suite, lorsque le concile de Montpellier eut investi le chef de la croisade des possessions des vaincus, le Pape, appelé à ratifier cette décision, voulut qu'elle n'eût qu'un effet suspensif. Montfort restait préposé au séquestre des domaines conquis par l'épée des croisés, et le comte de Toulouse conservait la faculté de porter ses revendications devant le concile dont l'ouverture était attendue.
Innocent III devait donner d'autres marques de ses intentions bienveillantes. Au cours du concile et après , les seigneurs inculpés trouvèrent un avocat dans la personne deleur juge, * Pendant le concile , écrit Guillaume le Breton , le Pape paraissait incliné à rendre au comte de Saint-Gilles, autrementdit de Toulouse, et à son fils, condamnés l'un et l'autre pour cause d'hérésie, les terres que les catholiques et le noble comte de Montfort leur avaient enlevées avec le secours de Dieu, et qu'ils détenaient présentement par ordre de l'Eglise romaine. Mais le concile, à la presque unanimité , fat d'un avis contraire l. »
Le Pape, qui n'avait ajourné l'affaire des barons que pour leur assurer une surabondance de garanties, déféra