‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 164 sur 203 · Bouq. t. xvn, p · texte numérisé non relu

Bouq. t. xvn, p

finalement au sentiment du concile, mais il sut adoucir la sentence. A Raymond VI il assure un revenu convenable, à sa femme son douaire, à son fils le marquisat de Provence.

De tout cela que conclure ? Vous penserez que si les scrupules du grand Pape, que si les ménagements dont il use, que si les précautions dont il s'entoure, que si son attention à se tenir en garde contre ses propres agents honorent la délicatesse de sa conscience, sa modération, son esprit d'équité, tant de garanties dans ses procédés et dans ses dispositions élèvent à des hauteurs inattaquables ses justes et intègres arrêts, lorsque, surmontant ses répugnances, il se décide à condamner.

Eh bien, vous vous trompez ! L'histoire moderne, à peu près tout entière, voit les choses autrement. La douceur du Pontife, sa patience, sa longanimité démontrent, paraît-il, que son jugement porte à faux. En somme, la sentence de déposition est une des plus grandes iniquités juridiques que l'histoire ait dû enregistrer.

Singulièrelogique ! Pourtant elle étonne moins, quand on songe que le jugement des historiens a pour base une œuvre d'imagination, celle de notre troubadour. Celui-ciades associationsd'idées, bizarres pourle moins. Il entasse les invraisemblances ; à l'incohérence dans les idées, il joint, en matière de morale, le cœur le plus indépendant. Innocent III, il ose le prétendre, est favorable à la cause des barons, non pas en vertu du généreux désir d'être indulgent pour des prévenus dont la culpabilité n'est pas pleinement établie, mais parce qu'il les trouve innocents. Cependant ces victimes des passions politiques et religieuses, le Pontife, en dépit du cri de sa conscience, les sacrifie lâchement aux poursuites d'implacables ennemis. Etcet outrage à la justice que rien n'excuse, pas même le sentiment véritable ou supposé du concile, n'a

pas le don d'émouvoir le chansonnier. Celui-ci n'a que des louanges pour Innocent; il rejette sur les seuls évêques l'odieux d'une sentence inique. Au fond, le poète n'a qu'un but, et ce but il l'obtient : c'est de persuader l'opinion que le Pape est du côté des vaincus et que, sous main, il favorise leurs revendications.

De tout le reste, vérité, logique, vraisemblance, sens moral, qu'importe au troubadour ? Gomme d'autres de son métier, il n'est pas homme à s'en embarrasser.

Il faut citer, car on nous accuserait d'inventer. Le poète est curieux à entendre*. Innocent III, qui sait , à n'en pas douter, qu'il va trapper contre tout droit, en gémit, ilse lamente; mais il a peur du concile. « Il sait, porte la Chanson, les torts de l'Eglise et des clercs malveillants; de tristesse et de pitié, il a le cœur si affligé qu'il en soupire et pleure de ses yeux. » Si encore, pour obtenir un acquittement, il s'était borné à plaider les circonstances atténuantes ; mais non : ces gens que leurs amis eux.mêmes n'ont pu totalement excuser, sont à ses yeux irréprochables ; ce sont de parfaits catholiques. Ecoutons encore la Chanson. « Le Pape, sage et habile, en présence de toute la cour et des barons, montre par des textes et de loyales paroles, que le comte de Toulouse ne tombe sous aucune accusation qui doive lui faire perdre sa terre, ni le faire passer pour mécréant, qu'au contraire il le tient pour catholique en fait et en paroles. »

L'affaire se prolonge. Des sessions extraordinaires où figurent les seigneurs séculiers se succèdent et se ressemblent toutes ; le Pape reste inébranlable dans sa conviction et constant dans sa peur. A chaque phase du débat, vous croiriez qu'il va envoyer les inculpés absous ? « Je

i. Toutes les citations que nous allons emprunter à la Chanson, courent de la page 171 à la page iggde l'édition et traduction de M. P. Mever.

n'y puis rien, objecte-t-il tristement ; chacun de mes prélats opine contre moi ; c'est pourquoi en mon cœur je dissimule. » Cette contradiction flagrante entre la conscience du juge et l'arrêt qu'il va prononcer, s'accentue à mesure qu'on approche de la fin. « Seigneurs, dit encore Innocent, en s'adressant aux prélats, vos cruels sentiments , vos adjurations puissantes et pressantes auxquelles vous vous livrez contre mon gré, je ne sais rien de tout cela, car jamais, par la foi que je vous dois, il n'est sorti de ma bouche que le comte Raymond dût être condamné ni ruiné. » Un peu plus loin, il ajoute : « Barons ! la cause est jugée: le comte est catholique ». Mais, ô surprise ! vous ne vous êtes bercé d'un espoir d'acquittement que pour entendre cette surprenante conclusion : « Mais que Simon tienne la terre 1 ». Tout celaest inepte : le ridicule le dispute à l'odieux.

1. Nous avons tenu à laisser le lecteur sous l'impression de cette dernière parole, qui est véritablement un comble, comme on dit aujourd'hui. Mais le poète n'est pas à bout d'inconséquences. Il fait suivre les scènes rapportées plus haut de deux entrevues, accordées successivement par le Pape au vieux et au jeune Raymond. Jugez de la vraisemblance. Le spoliateur, c'est-à-dire le Pape, adresse au spolié des consolations niaises, dontRaymond VI se serait bien passé. « Si je t'ai dépouillé, dit-il au comte de Toulouse, Dieu peut t'enrichir... et ce que tu as perdu, Dieu peut te le restituer... Et puisque Dieu a le pouvoir d'ôter et de donner, garde-toi de désespérer en lui. Si Dieu me laisse assez vivre pour que je puisse gouverner selon la justice, je ferai monter ton droit si haut que tu n'aurais plus cause de t'en plaindre. » Tous les historiens ont reproduit dans leur substance les encouragements que, d'après le poème de la croisade, le Pape aurait adressés au jeune Raymond. Celui-ci déclare ses intentions de reconquérir les armes à la main les domaines dont la sentence pontificale a dépouillé sa maison. Le Pape le regarde et pousse un soupir, puis le baise et le bénit. « Veille à ce que tu feras et retiens mes paroles : tout ce qui s'obscurcit, ensuite s'éclaircit. Puisse Dieu, Jésus-Christ, te laisser bien commencer et finir, et bonne chance ! » Ainsi Innocent III, traître à la cause des croisés et au concile, comme il a trahi ses devoirs de justice, encourage sous main le jeune prince à rallumer la guerre. Pour repondre à toutes ces choses, un mot suffit. Le Pape si ridiculement mis en scène s'appelaitlnnocentlll-

En vain essaierait-on d'établir un rapport quelconque entre la comédie larmoyante qu'on fait jouer à Innocent III et le caractère avéré de ce patient mais intrépide justicier ; entre ses peurs devant le concile et la haute idée qu'on lui connaît des devoirs et de l'autorité du principat apostolique. Ici la vérité notoire, éclatante, connue de tous, pulvérise la fiction. Les licences poétiques d'un troubadour , auteur isolé et suspect, ne parviendront pas à nous faire admettre qu'un homme, un desplus fiers dans la série des pontifes, ait fait litière de ses droits, ou plutôt des droits de Dieu et de l'Eglise en sa personne, et que, par une lâcheté sans exemple, il ait trahi les devoirs, conséquence deces droits. Songez que, à cette époque, on n'avait pas encore imaginé, comme on Ta voulu faire de nos jours, d'introduire le parlementarisme dans l'Eglise. Au sein d'une assemblée œcuménique, le Pape, qu'il le voulût ou non, assumait toutes les responsabilités d'un juge suprême. Personne ne le savait mieux qu'Innocent III.

L'histoire est une enquête. Nous avons convoqué, confronté, comparé nos témoins. Trois sont sérieux et dignes de foi : un quatrième, à cause de sa légèreté et de sa passion, mérite d'être récusé. Ce n'est qu'un poète, nous le savons ; mais le tort des modernes est d'en avoir fait un historien.

Deux hommes se rencontrent au pays de Toulouse, qui, ayant joué un rôle principal lans la guerre des Albigeois, ont également leur place marquée dans l'his-

toire primitive des Frères-Prêcheurs. L'un est le type du chevalier, du baron chrétien : c'est le chef de la croisade, Simon de Montfort ; c'est aussi l'ami spécial de saint Dominique — specialis amicus — comme s'exprime un ancien Chapitre général, conservateur d'une tradition, qui dit plus en ces simples paroles que toutes les chroniques réunies. L'autre, un vaillant, un intrépide lui aussi, mais portant la mitre au lieu du heaume, il marche à la têtedu parti catholique dans les contrées infestées par l'hérésie et donne la main à la croisade. C'est l'évêque Foulques de Toulouse, père de l'Ordre et son ami — pater Ordlnis et amicus — comme parle l'antiquité dominicaine par la bouche de Guillaume Pelhisso.

Une notice sur chacun des deux personnages, le chef de guerre et l'évêque, va nous mettre à même, non pas d'écrire d'une manière méthodique, détaillée, chronologique, l'histoire de la croisade — tel n'est pas notre but — mais de combattre, dans des études ou des tableaux successifs, des préjugés relatifs aux personnes comme à la guerre elle-même.

On a voulu voir dans ce déplacement et dans ce choc des peuples, au lieu d'une véritable croisade, une guerre de race et de spoliation. C'est prendre les choses par leurs côtésaccidentels ettout à faitsecondaires. Une matière aussi complexe répugne aux jugements absolus. La croisade a duré vingt ans: c'est dire qu'elle a eu le temps de se modifier. Vous distinguez facilement deux périodes : celle du succès et celle de l'insuccès, après quoi la transaction s'opère. Pendant la première, qui peut être appelée période chevaleresque, les intérêts de la foi marchent en première ligne; pendant laseconde, ces mêmes intérêts, sans être mis de côté, passent du premier rang au second et les mobiles humains prévalent. Les peuples du midi le comprennent, et ceux-là même — car il y en a — qui ont

combattu dans les rangs des croisés, estiment, en supposant à leurs progrès, ne pas trahir la foi ni désobéir à l'Église.

Deux périodes qu'un contemporain a très nettement distinguées. « Cette guerre, dit-il, précédée des doux moyens de la prédication, entreprise ensuite par les procédés coercitifs de la justice séculière, couronnée finalement par une pleine réussite, Dieu permit, comme si rien n'était fait, qu'il fallût la reprendre à nouveau. » Guillaume de Puylaurens voit, dans ce revirement de fortune, une leçon, donnée à ceux qui, enflés du succès, ont dévié des voies de la justice. Il met Simon de Montfort hors de cause ; il n'accuse queceux qui marchentaprès lui. Il ajoute en effet: « Le comte Simon, cet homme irréprochable en toutes choses, — vir per omnia laudabilis — s'étant, parla faveur divine, rendu maître de la terre, il la partagea à ses barons et à ses chevaliers. Ceuxci se mirent à en disposer selon leur bon plaisir et non selon la fin qui la leur avait fait adjuger. Dès lors, on les voyait, méconnaissant les intérêts de Jésus-Christ et ne cherchant que les leurs propres, obéir àleurs passions et à leurs convoitises déréglées, et, tandis que précédemment,un seul avec lesecoursde Dieu prévalaitcontremille, aujourd'hui dix mille lâchent pied devant deux. C'est que, au lieu de chercher un appui dans la forced'en haut, ils se confiaient dans la leur. Peu ou point se souciaientils de rechercher et de capturer les hérétiques. Aussi Dieu, dont le calice n'était point épuisé, les abreuva du vin de sa colère, comme on le vit bien dans la suite »

Cette suite, suite désastreuse, c'est la mort de Simon, le héros, la personnification de la croisade. « Ainsi succomba, atteint d'une pierre, ce sont toujours les termesde

i. Bouq. t. xix, p. 2i 3.

Guillaume de Puylaurens, celui qui se faisait redouter de la Méditerranée à la mer de Gascogne. Avec lui turent renversés des hommes qui paraissaient fermes sur leurs bases. » Le chroniqueur revient encore sur l'éloge de Simon de Montfort et sur les blâmes infligés à ses baronset chevaliers. L'éloge est d'autantplus significatif qu'il a été recueilli sur des lèvres ennemies : « J'ai entendu, poursuit l'écrivain, le comtedeToulouse, naguère décédé, professer pour son adversaire une grande admiration à cause de sa fidélité parfaite, de sa sagesse, de sa vaillance et de toutes les qualités qui font un prince accompli. Dieu, par sa mort, voulut donner un avertissement à ceux qui, oubliant que le but de l'entreprise était de purger le pays de la malice hérétique, ne songeaient qu'à abuser de leur domination » .

Après la vérité, après le droit, ces choses du ciel, rien de si élevé, rien de si noble, que la force employée à établir sur la terre le règne de la vérité et du droit. Tel est le but de l'expédition. La France a toujours aimé les guerres de principes, et le Français qui conduit la croisade n'est pas — nous venons de l'entendre — inférieur à son rôle. Et cependant, cet homme vaillant est resté sous le coup de préventions auxquelles de timides amis ont eux-mêmes eu peine à se soustraire. Ce qu'on lui impute par-dessus tout, c'est une ambition démesurée, sans scrupules comme sans limites. « Grand en tout, dit de lui un écrivain évidemment catholique, grand même en ambition »

Eh bien ! cela n'est pas. Simon de Montfort un ambitieux ! Mais il n'a pas même eu cette part d'ambition, bien excusable, naturelle, sans laquelle on ne peut supposer un conquérant.

Page 1