M. l'abbé Douais
Qu'à l'appui d'une accusation sans cesse répétée, on nous fournisse un texte, un seul texte, mais un texte précis, concluant, autorisé, et nous nous déclarerons convaincu.
Mais ce texte, on ne le produira pas. En revanche, les preuves abondent en sens contraire: il n'y a qu'à laisser parler les faits.
Non, dirons-nous, en joignant les deux causes, celle du chef et celle des soldais, le motif qui précipite la France du nord sur celle du midi n'est pas un motif de convoitise : non, Simon de Montfort n'est pas cet aventurier cupide, impitoyable, qui, conduisant des peuples à la curée d'autres peuples, ne rêve que son agrandissement.
Dès le début, l'expédition se montre ce qu'elle est, une croisade, et rien déplus. Les pèlerins — c'est ainsi qu'on nomme les volontaires de la foi — ne prétendent qu'à une chose : obéir à l'appel de l'Eglise, mettre leurs bras à son service, tout en profitant — c'est tout leur gain — de l'indulgence qu'elle octroie. La force principale de l'armée — robur exercitus, disait-on — consiste dans les guerriers montés, chevaliers et barons, sergents et écuyers. Veut-on une expression del'espritqui les anime? Dans un combat malheureux, un chevalier est prêt à succomber : on lui crie de se rendre : « Je me suis donné à Jésus-Christ, répond-il ; jamais je ne me rendrai à ses ennemis ». Et il expire sous les coups. Viennent après, les petites gens, les gens de pied, la multitude. Encombrante parfois, mais très utile pour les travaux de siège1, elle est poussée, elle aussi , par un sentiment chevaleresque, cet enthousiasme religieux qui a fait les
r. Plus tard, en assiégeant Beaucaire, Simon échouera faute de gens de pied .
croisades et qui n'est pas encore éteint. A ce tableau, il y a une ombre : c'est ce ramassis de ribauds, de valets d'armée , de truands , canaille éhontée qui s'attache comme la bête fauve à la piste des armées ; qui, ne représentant aucun parti, sinon celui du pillage et du meurtre, tombera aussi volontiers sur les catholiques, sur le clergé lui-même, que sur leurs adversaires
Tel est, si vous en ôtez les ribauds, l'effectif de la croisade. Elle se porte en avant , sans plan, sans pensée arrêtés ; elle cherche un ennemi et elle ignore sur qui vont tomber ses coups. Les plus compromis parmi les seigneurs , le comte de Toulouse et le comte de Foix, ont pris la croix : des alliés moins' équivoques accourent de toute part, de sorte que Guillaume de Tudèle a pu dire : a là se trouve toute Provence», c'est-à-dire la France du midi tout entière. Encore un peu, et l'on s'en retournera sans avoir pu férir un bon coup. Le vicomte de Béziers , par sa résistance téméraire, vient fournir aux armes catholiques un objet déterminé. Le premier choc est foudroyant : la chute de Béziers , due à l'indiscipline des ribauds, est une surprise pour les croisés eux-mêmes; Carcassonne cède ensuite devant un siège régulier : pour obtenir ce résultat, il a fallu quelques semaines.
Nous avons marqué ailleurs quelles étaient les conditions imposées au pouvoir, pendant toute la durée du hautMoyen Age. Le pouvoir, disions-nous, n'estpas irresponsablej n'est pasinamissible. Le seigneur a des droits,
r. A la prise de Béziers, les ribauds, auteurs du massacre, font main-basse sur des prêtres. A la prise de Saint-Antonin, en 1212, on dépouille les habitants. « Ils restèrent nus, dit la Chanson (p. i3o). Les clercs furent aussi dépouillés, et grand ennui leur font les ribauds et les valets d'armée. » Cette race suit les armées des deux parties. Au massacre de la colonne des pèlerins allemands qui se rendaient au siège de Lavaur, les truands tuaient avec des pierres, avec des pieux et des bâtons. (Chans. p. 87.)
mais ila desdevoirs. Engagé par serment à l'égard de ses hommes, il compte au nombre de ses premiers devoirs celui de respecter, de défendre leur foi. Pour qu'il encoure la déchéance, il n'est nullement nécessaire qu'il professe personnellement l'hérésie; il suffit qu'il en soit le fauteur manifeste et obstiné. Bravant toute sommation, refusant de séparer sacause de celle des hérétiques, le jeune vicomte Raymond-Roger a été au-devant de sa perte ; la victoire des croisés a mis tout simplement le fait du côté du droit. Il y a vacance du fief , et nécessité de l'occuper. Il faut, pour le garder et pour en achever la soumission, se mettre en quête d'un bon seigneur , d'autant que ce seigneur , après le départ imminent des croisés, demeurera comme la sentinelle nécessaire des intérêts catholiques. D'abord on s'adresse aux plus marquants parmi les barons, au duc de Bourgogne, au comte de Saint-Pol . à celui de Nevers. Ceux-ci déclarent « qu'ils ont assez de terres... ils n'ont cure de la dépouille d'autrui. » Ces susceptibilités délicates ne sont pas le fait de quelques-uns, des plus riches, par exemple, ou des plus fiers ; « il n'est personne qui ne croie se déshonorer en acceptant cette terre 1 t.
Evidemment, les barons et les prélats, qui ont à décider du sort de la vicomté , sont pris au dépouvu et ne savent que résoudre : la conquête, loin d'être voulue, préméditée, est une source d'embarras.
Cependant, il y a dansl'ost un croisé d'illustre lignage, qui pourrait bien être ce bon seigneur tant cherché. «Là, dit Guillaume deTudèle, en ce parlement, il y a un riche baron, qui fut preux, hardi et belliqueux, sage et expérimenté, bon chevalier, large et avenant, doux et ferme, affable et de bonesprit. » Ce baronc'est le comtede Leiees-
i.Guill. de Tudèle, p. 41.
ter et de Montfort. Sous les murs de Carcassonne, il vient de se signaler par un acte d'éclat, faisant honneur à son humanité autant qu'à son courage. « C'est lui que tous prient d'un commun accord de prendre toute la vicomté et les autres terres de la gent mécréante 1 . »
Simon sera-t-il plus facile à tenter que les autres barons ? Comme eux , il n'a eu d'autre idée, en se mettant en campagne, que de faire ses quarante jours de service féodal et gagner ainsi l'indulgence. Sait-il si, de retour dans ses foyers, la cause à laquelle il vient de payer sa dette, le ramènera jamais dans les contrées du midi ? L'offre des chefs croisés le surprend, non seulement dans sa délicatesse, mais dans sa modestie, dans son humilité. Il se croit indigne et incapable — insufficientem et indignum — et il le confesse hautement. Bien que, pour le fléchir, l'abbé de Cîteaux et le comte de Bourgogne se soient mis à ses pieds, leurs prières, leurs instances échouent devant une inébranlable résolution. Cependant il faut sortir de l'impasse. Alors l'abbé de Cîteaux, se souvenant de son titre et de son pouvoir de légat, somme Simon, au nom de l'obéissance qu'il doit au chef de l'Eglise, d'accepter un fardeau que lui seul peut porter. Le fier guerrier s'incline, et sa première parole est une parole de chevaleresque abnégation : t II ne faut pas, dit-il, que, faute d'un champion, la cause de Dieu périclite 2 ».
Ce qu'est Simon au début, il le sera jusqu'à la fin. Lorsque, en 121 5, il devient comte de Toulouse et duc de Narbonne. c'est en vertu des mêmes nécessités qui, en 1209, l'avaient fait vicomte de Béziers. A force de menées déloyales, le comte de Toulouse, Raymond VI