‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 167 sur 203 · I. Bouq. t. xix, p · texte numérisé non relu

I. Bouq. t. xix, p

rencontre de Bouchard de Marly. En ce moment et suivant son habitude, il consulte ses hommes. Les uns sont d'avis de parer aux éventualités d'une retraite en restant à la garde de Castelnaudary ; les autres sont impatients de se mesurer avec un ennnemi qui vient enfin de s'engager à fond. Montfort opine avec ces derniers, a Nousnesommesplus, dit-il, qu'unepoignée d'hommes, et toute l'affaire du Christ dépend de cette rencontre. Il ne sera pas dit que noschevaliers ont trouvéen rasecampagne une mort glorieuse et que moi j'aurai survécu sans honneur. Je veux vaincre ou périr avec les miens. Marchons, et mourons s'il le faut. »

Tandis qu'il parle, la bataille s'est engagée. « Monseigneur Bouchard éperonne... et les Français avec lui attaquent dans la masse la plus épaisse de ceux de l'ost. A haute voix chacun des siens crie: « Montfort ! » Et lui, au-dessus de tous : « Dame sainte- Marie !» Et le comte de Foix est deçà avec ses barons. Là vous auriez vu tant de targes brisées et tant de lances rompues par la prairie — la terre en est jonchée - et tant de bons chevaux détachés que personne ne tenait '. »

Rude mêlée, au point que, d'après Guillaume de Puylaurens, les croisés commençaient à plier. Mais voici que , avec ses soixante chevaliers, Simon accourt. On croirait un lion — irrait sicut leo 2. L'épouvante le précède ; on l'a reconnu à ses coups. « Ceux de l'ost, dit le poète, sont saisis d'effroi ; ils savent bien, pour la plupart, que dès lors ils sont vaincus. » Aussi le sort de la bataille en rase campagne n'est pas douteux. Cependant les croisés ne disposent pas de forces suffisantes pour enlever le camp retranché du comte de Toulouse.

i. Guill. de Tudele .

i. Bouq. t. xix, p. 1107.

Celui-ci passe une nuit sur la défensive et, au point du jour, il se retire avec armes et bagages. L'ennemi était vaincu, mais non pas écrasé ; l'armée catholique était sauvée, mais le dénouement de la guerre demeurait suspendu et soumis à des opérations ultérieures.

Si, d'indications sommairement crayonnées, nous faisions un portrait achevé, il en résulterait un assemblage de qualités des plus rares et d'un haut intérêt.

Le héros de la croisade possède les qualités du corps, ce qui dans un chef de guerre et dans un conducteur de peuples ne gâte rien. Sa taille était élevée; sa belle physionomie s'encadrait dans une ondoyante chevelure. Ses membres bien proportionnés, rompus aux exercices militaires, étaient souples, élégants, pleins d'aisance. Bon chevalier par le courage autant qu'il était beau de corps, il ajoutait à l'intrépidité du soldat le génie du commandement. Ajoutez à ces qualités militaires, l'éloquence qui persuade, les dons aimables qui vont au cœur. La Provence et l'Ile-de-France, le chantre de la croisade et l'àpre chroniqueur de Vaux-Cernay tombent d'accord pour louer ses manières affables, son accueil avenant, son commerce plein d'attraits. Dehors non trompeurs, car le fond y répond. Simon a une nature aimante et virilement aimante, dévouée, généreuse jusqu'au sacrifice de sa vie. S'il lui plaît, séduit par l'attrait du péril, d'affronter en vrai paladin des aventures dignes des chansons de geste, sa valeur est cependant réfléchie. Elle concourt par ses à- propos au succès des batailles. D'autres fois, quand par ses audaces il épouvante les siens, c'est pour venir en aide à un frère d'armes en détresse, voire au plus humble de ses soldats. Au siège de Garcassonne, un chevalier, ayant la cuisse cassée, reste gisant au pied des remparts : personne n'ose lui porter secours à cause de la grêle de projectiles lancés parles assiégés.

Accompagne d'un seul écuyer, Simon se précipite et l'enlève. Jamais considération personnelle ne resserrera le cœur decet hommequi s'est fait tout à tous. Une fois, c'est l'armée catholique, en ce moment nombreuse, qui se trouve coupée parla Garonne dont les eaux ont subitement grossi. La cavalerie a déjà effectué son passage. C'est la force de l'armée — robur exercitus — elle se trouve ensûreté. Mais les petites gens, lesgensdepied, les pauvres, le grand nombre, sont encore sur l'autre rive. On s'attend à une attaque, et cette multitude acculée peut être d'un moment à l'autre moissonnée par le fer ou culbutée dans le fleuve. Simon veut courir au péril ; on essaie de leretenir. « A Dieu ne plaise ! s'écrie-t-il. Quoi ! les pauvres du Christ sont menacés de périr par le glaive et je les abandonnerais ! J'irai et je resterai avec eux *. » Tout à la fin desa carrière, lorsque l'âge aurait dû glacer son ardeur et les mécomptes décourager son héroïsme, vous le trouvez encore le même. Au siège de Toulouse, sonfait d'armes dernier, il donne une preuve éclatante desonintrépidedévouement. Unde ses chevaliers, Pierre de Voisins, s'est imprudemment engagé ; il va succomber sous le nombre. Simon s'enrend compte et il n'hésite pas. <c II ne veut pas, dit le chroniqueur, qu'aucun des siens périsse, mais il est toujours prêt à donner sa vie pour ceux qu'il aime. » Avec un seul compagnon, il s'élance au secours de Pierre de Voisins et fait si bien qu'il le dégage.

Tel est l'homme au nom duquel le continuateur de la Chanson ne craint pas d'accoler l'épithète de « mauvais et cruel ». S'il est vrai que la cruauté s'associe volontiers à la bassesse de caractère, comment admettre qu'elle ait pu ternir un seul instant une âme si grande et si généreuse?

Montfort, il est vrai, dut employer la rigueur, et pour plus d'un motif. Entouré de traîtres, il ne put être à

leur égard constamment généreux. Plus d'une fois, il punit leur forfaiture du dernier supplice. Nécessité de tous les temps: aujourd'hui on fusille ; alors on pendait. « On pendait, comme on fait les larrons »,de très nobles hommes pris en flagrant délit de trahison l. Ainsi périt, avec quatre-vingts chevaliers, Aimerigat, seigneur de Montréal. « Il n'y avait plus riche chevalier dans tout le Toulousain, ni dans le Comté, ni plus riche dépensier, ni de plus grande naissance. Mal lui prit d'avoir vu les hérétiques et les <tnsabatat\ 3. » Mais surtout, mal lui prit, à lui déjà pardonné pour un premier cas de félonie, d'avoir récidivé et de s'être fait prendre dans Lavaur.

Montfort, en second lieu, ordonne une fois des représailles, autre nécessité de la guerre. Mais il ne s'y décide que pour mettre un terme à des atrocités incessamment commises par les belligérants du bord ennemi : « ces hommes qui veulent tuer et ne pas être tués, disait le bienheureux Frère Moneta qui les connaissait bien — qui occidere volunt et nolunt occidi 3 s. Réponse topique à des apitoiements irréfléchis sinon perfides.

Si, enfin, Montfort prend part à des exécutions d'hérétiques, quoi d'étonnant ? Voudriez-vous qu'il eût eu sur le droit pénal existant d'autres idées que celles de son époque et que celles même de ses adversaires? Une chose remarquable, c'est que, en dehors des hérétiques dogmatisants, qui, eux, contestaient aux pouvoirs publics tout droit à la répression n'importe en quelle matière,

1. « La trahison, dit Beaumanoir, c'est quand on ne montre pas semblant de haine et qu'on haitmortellement. » Les traîtres, nobles ou non nobles, étaient traînés et pendus. Nous avons vu Raymond VI présider à la pendaison de son propre frère, faussement inculpé de trahison, le comte de Foix faisant l'office de bourreau.

2. Guil. de Tudèle, p. 89. — Ensabatat^, nom donné aux vaudois.

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