‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 168 sur 203 · Sum. divers. Catharos et Valdenses. p · texte numérisé non relu

Sum. divers. Catharos et Valdenses. p

personne ne protestait contre les châtiments infligés aux sectaires et à leurs fauteurs : exil, confiscation, peine de mort. Ce dont on se plaignait, ce n'était pas de la loi en elle-même, mais de son injuste application. Entendez les bourgeois de Toulouse réclamant contre la rigueur dont ils se disent les victimes Pour montrer qu'étant bons catholiques, ils n'ont pas mérité ce traitement, ils avancent que, depuis le temps du comte Raymond V, ils ont sévi contre les hérétiques, mis leurs biens à l'encan et brûlé leurs personnes. Montfort, en ce point, n'aura pas des idées plus libérales que les Toulousains euxmêmes; mais ce qui lui est particulier, c'est que, ayant, dans les sévérités exercées par des cours martiales, un rôle qu'il n'a pas choisi, il s'efforce , dans la mesure du possible, de faire prévaloir la miséricorde et le pardon.

Le siège de Minerve, en 1210, offre à cet égard un épisode caractéristique. La place ayant beaucoup souffert, le seigneur qui la défendait pensait à s'assurer une honorable capitulation, et les pourparlers s'étaient engagés. Surviennent les deux légats : l'un d'eux, l'abbé de Cîteaux , auquel appartenait le rôle principal — totius Chris ti negotii magister — dit la chronique, se montre contrarié ; ce qu'il veut éviter, c'est une capitulation pure et simple , assurant l'impunité aux hérétiques parfaits. Il intervient dans la négociation ; il y introduit des clauses que Montfort lui-même ne peut accepter. Tout est rompu ; mais, ennemi loyal, le chef militaire delà croisade invite le seigneur de Minerve à reprendre ses positions et à se défendre de son mieux. Celui-ci s'y refuse et préfère se rendre à merci. Cependant, les choses sont trop avancées, et le légat lui-même se voit contraint

Bouq. t. xix, p. 204.

d'accorder la vie sauve aux hérétiques parfaits qui abjureraient leurs faux dogmes.

Mais voici qu'un baron plein d'ardeur , Robert de Monvoisin, trouve que ces conditions sont trop douces. « Evidemment, dit-il, les hérétiques, sous l'empire de la crainte, promettront tout, sans être au fond revenus à des sentiments meilleurs , et ainsi le but de la croisade ne sera pas obtenu. Jamais, ajoute-t-il, l'armée ne reconnaîtra unpareil arrangement — Soyez tranquille, lui répond le légat : bien peu se convertiront. » Et sur ce , onentre dans la place ; l'étendard de la croix et celui de Montfort se déploient surles tours.

L'abbé de Cîteaux voyait juste ; mais le beau rôleétait aux crédules. La charité croit tout, espère tout — omnia crédit, omnia sperat. Il y a dans l'armée un autre dignitaire de l'Ordre de Cîteaux. Son nom a déjà étéprononcé. C'est Guy de Vaux-Cernay, lefuturévêquedeCarcassonne. Homme de bien et de cœur , dévoué totalement aux intérêts de la croisade , il songe à détourner de la tête des hérétiques les conséquences du droit pénal et à les innocenter par le repentir. Il apprend qu'un grand nombre d'entre eux sont rassemblés dans une maison; il s'y rend; il leur adresse des paroles de paix et de salut ; il les adjure de se convertir; mais ceux-ci, ne voulant rien entendre , se mettent à crier tout d'une voix: t Cessez de nous prêcher; nous ne voulons pas de votre foi; nous rejetons l'Eglise romaine; vous vous donnez une peine inutile ; ni la vie , ni la mort ne nous feront changer ». Alors l'abbé se porte vers une autre maison. Là se trouvaient des femmes ; elles se montrent plus opiniâtres , plus endurcies encore. Vous allez croire que la miséricorde s'est laissé rebuter; elle change seulement d'organe. A la place de l'abbé, c'est Montfort qui va remplir le rôle d'un apôtre. « Cet homme catholique, dit son historien ,

veut que tout le inonde soit sauvé, et que tous les hommes entrent en possession de la vérité. Il se met donc à exhorter ces obstinés et à les conjurer de se convertir à la foi du Christ. » Inutiles efforts! l'apôtre encuirassé échoue comme le moine. Alors on entraîne les hérétiques en dehors du château, on dresse un bûcher; les forcenés s'y précipitent d'eux-mêmes. Cependant une noble dame, qui suivaitla croisade, arrache au supplicetrois femmes dont elle procure la conversion. Les simples croyants abjurèrent tous. Quant à Montfort , toujours généreux , il donna au seigneur de Minerveunfief en échange de celui qu'il perdait 1 .

L'orateur a ses insistances, et le poète ses refrains ;

i. Cf. Bouquet, t. xix, p. 3i , 32.

Il y a cependant à la charge de Montfort un fait d'une explication difficile. La scène se passe à Castres en 1209. Deux hérétiques sont pris parles croisés : l'un compte au nombre des parfaits c'est un maître dans le secte ; l'autre est son disciple. Ce dernier déclare se convertir et demande à être épargné. Une discussion s'élève parmi les croisés; les uns veulent qu'on fasse grâce à cet homme parce qu'il est converti ; les autres qu'on le livre au supplice, en tant qu'hérétique convaincu, et' parce que sa conversion ne peut être dictée que par la crainte. Simon rend cet étrange jugement : « Qu'il soit brûlé, attendu que, s'il est repentant, le feu lui servira à expier ses péchés, et que, si sa conversion n'est qu'une feinte, il recevra un juste châtiment ». Les deux hérétiques étant attachés corps à corps et placés sur le bûcher, les liens du disciple furent en un instant consumés et il put s'échapper, tandis que l'autre fut brûlé. Les croisés virent dans ce fait un prodige en faveur d'un homme sincèrement converti.

Reste à se demander comment la sentence de Montfort se concilie avec les titres que Pierre de Vaux-Cernay lui donne ailleurs de mitissimus ou homme très doux, de piger ad pœnas ou homme lent à punir. Après tant de preuves que nous avons fournies de l'humanité du héros, nous nous croyons en droit de proposer une explication. Au commencement du xmc siècle, les ordalies ou jugements de Dieu, tolérées pendant longtemps mais dès lors combattues par l'Eglise, et en particulier par Innocent III, n'avaient pasencore disparu. Elles étaient ordonnées quand on manquait de preuves certaines. Montfort, devant un cas douteux, aurait eu recours à un genre d'épreuve ou de jugement que des précédents, non sans éclat, avaient popularisé.

l'artiste aime à souligner ses inspirations en répétant dans un même cadre un motif préféré. Simon a une épouse qui est un autre lui-même, un dédoublement de sa personne, un reflet de sa grande âme. Par une réminiscence heureuse de l'Ecriture, Pierre de Vaux-Cernay appelle Alice de Montmorency « uneaide de sonmariauquelelle est en tout semblable — adjutorium simile sibi ». Cette vaillante femme, suivant le même auteur, se montre pleine'de religion, sage, industrieuse à faire le bien — religiosa, sapiens et sollicita — éloge confirmé par Guillaume de Tudèle, quand il dit : « Jamais femme plus sage ne fut vue en ce monde, ni de loin nide près ». Vous l'apercevez dans les camps, vous la suivez dans les marches, vous l'entendez dans les conseils. Elle partage les fatigues, les privations, les anxiétés, les travaux de son mari. Quand celui-ci est dénué de secours, c'est elle qui va les quérir en des pays lointains. Commelui, elle porte en un cœur généreux une grande compassion pour le prochain. Au printemps de 1212, elle amène un renfort de pèlerins, formé en grande partie de gens d'humble condition. Pendant une marche pénible et sous un soleil ardent, beaucoup d'entre eux ne cheminent qu'avec peine. Alice et l'évêqueGuydeCarcassonne les font mon ter sur leurs chevaux, quelquefois deux ensemble, et la comtesse et 1 evêque supportent à pied les fatigues de la route.

Nobles figures ! personne ne le contestera. A des lecteurs chrétiens nous devons davantage : Montfort a des vertus réservées. Ses mœurs sont d'une irréprochable pureté, castitate mundissimus. A ^cette vertu qui contraste si tort avec les habitudes légères et licencieuses des cours méridionales, il en ajoutait une autre dont le monde n'a pasl'habitudedese montrer jaloux : c'étaitune humilité singulière — humilitate prœcipuus. Enfin, il

s'honorait d'être en touteschoses leserviteursans réserve des intérêts de Dieu — lotus divinis servitiis mancipatus ï.

Mais, même dans ces aspects exclusivement chrétiens, il y a pour les ennemis de cette grande mémoire des traits qui s'imposent à leur admiration. En vain essaierait-on de les confondre avec le fanatisme.

Prenons le héros dans deux grandes occasions : à Muret en 1 2 1 3, cette époque de sa gloire, à Toulouse, en 1218, cette date de sa fin douloureuse.

Dans l'affaire de Muret, vous avez à faire la part de Montfort comme capitaine; il y a son coup d'œil, son habileté et son heureuse audace ; il y a aussi la part de l'héroïsme chrétien.

Le voilà qui, avec sa petite armée, se porte, plein de confiance, à la rencontre des forces coalisées d'Aragon, de Toulouse et de Foix. Fanjeaux est son point de départ ; une journée le sépare de Muret où campe l'ennemi ; sa marche se partage en deux étapes, d'une demi-journée chacune, et coupées par la nuit. Il signale chaque étape par des actes de piété.

Passant devant l'abbaye de Bolbone, il entre dans l'église pour prier et se recommander aux prières des moines. Il reste agenouillé pendant longtemps. Puis, saisissant son épée, il la dépose sur l'autel et il dit : « O bon Seigneur, doux Jésus ! tout indigne que j'en suis, vous m'avez choisi pour votre champion. En ce moment, je prends ceglaive sur votre autel afin que, devant combattre vos combats, je sois armé pour la justice ». A Saverdun, où l'on passe la nuit, le comte rédige son testament, qu'il envoie scellé aux moines de Bolbone pour être transmis au Pape en cas de mort. Le lendemain, il entend la

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