‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 169 sur 203 · Bouq. t. xix, p · texte numérisé non relu

Bouq. t. xix, p

messe, qu'un des sept évêques présents célèbre en l'honneur de la bienheureuse Vierge. Pais, ayant distribué ses hommes d'armes en trois corps pour honorer la très sainte Trinité, il monte à cheval. L'armée parvient à Hauterive; près de làest un passage difficile qu'on s'attendait à voir disputé: on fait halte. En ce moment, la pluie tombe à torrents et menace d'entraver la marche. Tout près s'ouvre une église, Simon en franchit le seuil, c'est sa coutume; il veut encore prier, et les assistants remarquent que, pendant qu'il prie, le temps redevient serein. On arrive à Muret, où une nuit de repos^st accordée à l'armée pour se préparer au combat. Le lendemain, tandis que les croisés prennent leurs dernières dispositions, Simon passe devant les portes ouvertes d'une église. Un évêque célèbre les saints mystères, il est à l'offertoire. Le pieux et preux guerrier , que son devoir appelle ailleurs, ne peut ques'inclinerau passage et dire : « Mon Dieu ! je vous fais aujourd'hui l'offrande de mon corps et de mon âme ». La bataille se livre : on connaît son issue, marque signalée delà protection divine. Au milieu d'un triomphe qui dépasse toute attente, Montfort arrive auprès du corpsdéjàdépouillédu roi d'Aragon. « Lecomte pieux, dit Pierre de Vaux-Cernay, autre David en face du corps inanimé d'un autre Saùl, descend de cheval et pleure sur ce corps. » N'est-ce pas le lieu d'ajouter, en l'honneur de la générosité chevaleresque du vainqueur, cette remarque de Guillaume de Puylaurens, que, détenant en otage le fils du roi d'Aragon, il épargna ses jours, bien que, dans la rigueur du droit, il lui fût loisible de s'en défaire ? Simon termina cette mémorable journée en se rendant nu-pieds à l'église de Muret, afin de rendre grâces au Dieu des armées. C'est ce qu'il avait fait à l'issue de la bataille de Gastelnaudary ; mais ici, devant une grâce plus grande, la gratitude se manileste par

une démonstration plus expressive. Le vainqueur de Muret ordonne de vendre au profit des pauvres son cheval de combat et ses armes, consacrés en quelque sorte par une victoire qui tenait du prodige.

Simon devait finir comme il avait vécu, dans toute la simplicité d'un magnanime chrétien.

C'est en 121 8, devant Toulouse soulevée, que cette noble existence jette ses derniers éclairs. Voilà neuf mois que le vaillant capitaine assiège la place rebelle, et neuf ans que, toujours en campagne, il a désappris ce que c'est que repos. Un voile de tristesse s'étend sur sa mâle vieillesse. Tant de choses ont changé ! Il se trouve de trop sur la terre. De chef d'armée, ce qui allait à son génie, il est devenu le chef d'un grand État, ce qui suppose un apprentissage nouveau. L'œuvre du Christ — Cliristi negotium — comme il aimait à appeler la croisade , s'est elle-même modifiée. A la longue, les intérêts humains s'y sont fait place. Le succès même de l'entreprise avait ralenti son essor. Déjà, les hommes disposés à s'enrôler sous la bannière de la croix, iront de préférence porter leur activité sur d'autres points, et c'est à ce siège de Toulouse que, pour la dernière fois, vous verrez figurer, à côté des Français, des pèlerins de toute nation. A ce ralentissement dans les arrivages du nord , joignez la défection des catholiques du midi. Une réaction s'est produite ; le parti qui combat les croisés n'est plus nécessairement hérétique ou fauteur d'hérésie. Une portion du pays a secoué le joug. A l'heure qu'il est, Toulouse, contenue quelque temps, a fini par se soustraire à l'autorité de Montfort. Celui-ci languit devant des murs opiniâtrement défendus. Le siège se traîne. Impatient de ces longueurs, le légat s'en prend à Montfort; il l'accuse de manquer d'énergie. Le vieil athlète, accablé de travaux et d'ennui —

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affectus labore et tœdio — est las, non pas tant de servir que de vivre, et il prie le Seigneur d'abréger son épreuve et de le retirer de ce monde.

Cependant, dans la ville, les subsistances s'épuisent. Si le siège n'est pas levé à bref délai, impossible aux Toulousains d'aller cueillir les moissons qui blanchissent et de se ravitailler. Les efforts de la résistance augmentent de vivacité. La veille de saint Jean-Baptiste, les assiégés opèrent une double sortie. On annonce à Montfort que ses lignes sont forcées et les engins de siège menacés ; on le prie d'accourir en toute hâte. Or le comte entendait une messe, encore à son commencement , et il priait avec une grande ferveur. « Laissez-moi, répondit-il, assister aux divins mystères ; il faut qu'avant de partir d'ici, mes yeux voient le sacrement de notre rédemption. » A peine avait- il proféré ces paroles qu'arrive un nouveau message. « Hâtez-vous, lui dit-on, l'affaire prend une mauvaise tournure, et les nôtres ne peuvent résister davantage. » Alors, cet homme très chrétien : « Je ne sortirai pas, répliqua-t-il, que je n'aie vu mon Rédempteur ». Lorsque le prêtre eut, selon la coutume, élevé la sainte Hostie, il s'écria à genoux, les mains jointes et élevées vers le ciel. « Maintenant, Seigneur ! laissez aller en paix votre serviteur », et à ce cri de son âme, son dernier cri d'amour pour son Sauveur, il ajouta : « S'il le faut, mourons pour Celui qui est mort pour nous ». A ces mots, il se porta sur le point menacé. Une pierre partie d'un mangonneau l'atteignit à la tête : le héros tomba, se frappant par deux fois la poitrine, et expira.

Et maintenant, cette simple esquisse ne nous autoriset-elle pas à demander ce qui demeure encore des imputations de détestable égoïsmeet d'ambition scélérate, dont on a poursuivi une si noble mémoire ? Une ligne inscrite

par les Dominicains à l'Obituaire de leurs Maîtres généraux, seule place qui pût honorer suffisamment Montfort, offre, à notre humble avis, pins de vérité qu'on n'en rencontre en bien des volumes. « Preuxzélateur de la foi, porte ce texte, et ami spécial du bienheureux Dominique. » Deux âmes se sont rencontrées; elles étaient étrangères l'une à l'autre, par l'origine, par la condition, par le métier. Et cependant, elles ne font qu'un; elles sont, suivant la belle expression de l'Ecriture, collées, soudées ensemble, comme l'âme de Jonathas l'était à celle de David. C'est que, entre le religieux castillan et le baron de l'Ile-de-France , il existe des conformités qui tiennent au plus profond du cœur, c'est qu'ils brûlent, l'un et l'autre, de la belle et sainte flamme de l'héroïsme chrétien. Demandez-leur le sacrifice de tout leur être , de leur sueur, de leur sang , de leur vie pour la cause de Dieu, de l'Eglise et des âmes, ou, comme parlait si simplement Simon de Montfort, pour l'affaire du Christ, et ils croiront, en vous accordant tout, n'avoir encore rien fait.

Nous avons disculpé le chef : disculpons l'entreprise. La croisade ne fut, ni dans son principe, ni dans sa fin, une guerre de spoliation et de conquête.

Que des peuples aient été expropriés par d'autres peuples, cela s'est vu. Sparte avait fait des Ilotes avec les Messéniens, A une époque^bien différente et sous unautre ciel, les barbares s'étaient établis en maîtres au milieu des anciennes populations romaines, et s'étaient taillé la part du lion; plus impitoyable que les païens, plus dure que les barbares, la protestante Angleterre procéda à la spoliation en masse de la catholique Irlande. Mais ici qu'apercevez-vous? Des guerriers, généralement si peu soucieux d'acquérir des terres nouvelles, qu'au bout de quarante jours, condition de l'indulgence qu'ils convoi-

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tentuniquement, ils ont hâte de quitter le pays, etlaissent leur conducteur et leur chef se débattre comme il peut — quasi solus et desolatus.

Vous insistez : peut-on nier, direz-vous, que Montfort n'ait conquis une principauté, et qu'après s'être fait la part si belle, il n'ait dépouillé ses sujets pour distribuer des fiefs et des terres à ses créatures ?

Deux objections en une: à la première il a été répondu. Nous n'avons plus à expliquer par quelle force des choses et comment, en dehors de toute intention préméditée, Simon de Montfort se trouva substitué, d'abord au vicomte de Béziers, puis au comte de Toulouse.

Avouons néanmoins que , une fois maître et seigneur , il confisqua des terres, et que de ces dépouilles des vaincus il fit des largesses autour de lui. Mais quels étaient ses motifs et quel était son droit ? Le droit était inscrit dans la coutume féodale ; le motif , c'était de remplir son devoir de justicier. La confiscation était une pénalité commune. Ici on la voit encourue pour deux motifs , juridiques l'un et l'autre : pour cause de foi faussée — et nous savons que, grâce à la versatilité des méridionaux, les occasions ne manquèrent pas — et ensuite pour cause d'hérésie *.

Et remarquez que Montfort fit trois parts de ces terres vacantes. Il les distribua à des barons et chevaliers du pays , puis à des maisons religieuses et à des œuvres pies ; finalement et en petit nombre , à ces chevaliers et seigneurs du nord — Francigence — qui, mieux que d'autres, s'étaient dévoués au service du Christ et à la personne du comte — quiprce cœteris servitium Christi

i. M. A. Molinier a publié la liste de ces inféodations. Tout compte fait, elles sontpeu nombreuses. Cf. Biblioth.de l'Ecole des Chartes, t. xxiv.

et comitis diligebant C'était bien le moins que le chef de la croisade indemnisât, sur un fonds disponible, ces fidèles qui, au lieu de l'abandonner au bout de quarante jours, comme les autres croisés, avaient constamment partagé les tarvaux et les périls de l'indomptable lutteur.

Au cours de ces récits, nous n'avons prétendu qu'à une chose : retracer un caractère, crayonner un portrait ; l'encadrement a été plus ou moins sacrifié. Complétonsnous et remontons en arrière. Ayant à rendre hommage àlamémoired'un autre calomn iéFoulques de Toulouse, nous aurons égard, plus que nous l'avions fait, à la trame historique, aux événements généraux. En élargissant notre cadre, nous rappellerons nécessairement sur la scène le preuxconducteur delà croisade. Avec lui, avec P'oulques apparaîtra discrètement, à l'arrière-plan, comme une image à demi voilée, un troisième personnage, ni politique, ni guerrier, un saint: Dominique de Gusman a sa place indiquée dans le noble groupe où ses deux illustres amis, le grand capitaine et le grand évêque, se sont déjà donné la main.

§ III

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