‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 170 sur 203 · L EVEQUE FOULQUES DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

L EVEQUE FOULQUES DE TOULOUSE

Entrons dans un nouvel ordre d'idées. La croisade, avons-nous dit, n'est pas une guerre des poliation ; disons maintenant qu'elle n'est pas une guerre de race. Le sujet étant complexe, essayons de l'éluciderau moyend'une dis-

i . Bouq. t. xix, p. 25.

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tinction. Il y a l'attaque et il y a la défense; les croisés d'une part, et de l'autre les fauteurs de l'hérésie.

L'attaque n'est nullement inspirée par une compétition de race entre le nord et le midi. Sans doute, pour cette croisade comme pour les autres, une part brillante est revendiquée par la France du nord, « laquelle, dit Guillaume de Puylaurens , s'est toujours distinguée dans les combats du Seigneur 1 ». Et cependant, cette levée de boucliers n'est pas exclusivement française ; elle représente une coalition de toutes les forces catholiques, sans acception de nationalités : le midi même y prend part.

Consultez Guillaume deTudèle et son œuvre, plus historique encore que poétique. La Chanson de la Croisade abonde en dénombrements. Si le fidèle narrateur fait intervenir « les Manceaux et les Angevins, les Bretons et les Normands », il n'a garde d'omettre « les Allemands et les Bavarois, les Saxons et Frisons et ceux de l'Allemagne » ; il leur adjoint'les Lorrains, et, plus loin, il associe aux croisés d'Allemagne les Italiens, les barons d'Auvergne et les barons d'Esclavonie. Ainsi l'Europe entière, les Slaves, les Allemands, les Bataves, les Lorrains, les Italiens, les Français, se prêtent à l'envi au recrutement de la guerre sainte.

Les années se succèdent, et le poètereprendetcontinue ses énumérations. C'est qu'aussi chaque année offre aux mêmes contrées l'occasion dese faire représenter par des contingents nouveaux. Les chroniques viennent à l'appui du poème. Les Allemands, Pierre de Vaux-Cernay vous le dira à chacune de ses pages, se montrent, avec les Français, les plus constants à soutenir l'effort de la

i. Quce semper consuevit gerere bella dominica. Bouq. t. xix, p. 201.

guerre sainte. La saison printanière les ramène périodiquement. Dans les moments critiques, c'est en Allemagne aussi bien qu'en France, que les prédicateurs, chargés d'entretenir le feu sacré, vontchercher du secours. A ce siège de Toulouse, 1218, où périt Simon de Montfort, les Allemands sont si nombreux que, cinquante ans plus tard, le mot de guerra theutonica sert encore à rappeler le souvenir de cette campagne Ce n'est pas tout : pour vous faire une idée plus justeetplus complète du groupement des forces et de leur provenance, il faut porter vos regards, non plus au nord seulement, mais au midi. Dès le début, Guillaume de Tudèle s'exprime ainsi : « Jusqu'au soir, je ne saurais vous raconter ceux qui de Provence vinrent à la croisade ». Plus loin, la Chanson met sur la même ligne « Allemands, Gascons et Rouergats ». Elle ajoute à un autre endroit: « Là se trouve toute Provence, tout Viennois, des ports d'Italie jusqu'au-dessous de Rodez ». A d'autres pages encore, elle signale « les Gascons et les Provençaux.. . le seigneur Amanieu d'Albret et ceux du côté de Langon ».

Encore ici, la relation versifiée s'accordeavec l'histoire. Au moment où l'armée catholique se montre dans les contrées alors désignées sous le nom générique de Provence, lepays tout entier semble avoir pris la croix. De résistance déclarée vous n'en rencontrez qu'à Béziers et à Carcassonne et, après la prise de cette ville , dans le Carcassès et le Minervois. Avouons néanmoins que si les adhésions sont nombreuses, elles ne sont pas toutes sincères. Quand il s'agit de racheter sa parole au moyen d'un parjure, le comte de Toulouse , le comte de Foix et d'autres en trop grand nombre, ne sont pas hommes à s'embarrasser de

1. Enquête ordonnée à Toulouse en 1274 par Philippe le Hardi, et publiée par M. A. Molinier dans la Biblioth. de l'École des Chartes. Ann. 1882, p. 3i.

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vains scrupules. Au manque de foi dont la France du midi est trop coutumière, ajoutez sa mobilité de nature ; il y a des adhésions révoquées et réitéréestourà tour, sous l'empire d'entraînements passagers , de griefs nés de la guerre , d'intérêts nouveaux qui surgissent et , surtout, sous l'impression causée par les revers ou par les succès des croisés. Mais il y a des adhésions fermes et de longue durée, sans repentance et sans retour , témoin celle de ce prince d'Orange, tombé finalement aux mains des Avignonais , écorché vif et coupé en morceaux. Vers la fin de la guerre , lorsque le roi Louis VIII vient à la tête d'une armée, cette fois exclusivement française , revendiquer à son profit les droits de la maison de Montfort, vous voyez la contrée comprise entre le Rhône et les Pyrénées se lever tout entière, non pas pour résister à l'étranger, mais pour acclamer le prince catholique qui mettra fin aux maux de la patrie méridionale.

Déjà vous avez comprisque, du côté de la résistance, la question est moins simple qu'au pointdevue de l'attaque. Chez les méridionaux, vous rencontrez des esprits instables etpartagés. Des mobiles très divers déterminent des résolutions. Les aspects changent d'année en année, et cela dure vingt ans. Si, à l'arrivée des Français — dénomination commune à tous les croisés — le midi fait presque partout cause commune avec eux, c'est que, croyez-le bien, les masses sont au fond catholiques. Si, ensuite, ces mêmes populations fournissent au parti de la résistance un élément considérable, c'est à cause des inquiétudes patriotiques inspirées par la prépondérance des étrangers, ou par suite des ressentiments qu'a soulevés leur conduite. Quand les peuples se sont crus menacés dansleur indépendance locale, l'alarme qu'ils en ont conçue les jette dans les bras d'une féodalité turbulente et sans foi, et, mieux que l'audace des hérétiques, elle sème

la marche de la croisade d'obstacles et de difficultés.

Est-il exact, cela étant, de dire que la résistance fut nationale ? Non, si vous entendez par ces mots de résistance nationale un mouvement d'ensemble, un entraînement général, irrésistible, constant, qui soulève les populations depuis les Alpes jusqu'aux Pyrénées ; oui, si vous restreignez votre acception.

L'attitude de Toulouse, obéissant tour à tour à deux influences opposées, à celle de ses comtes, Raymond VI et Raymond VII, et à celle de Foulques son évëque, est très propre à donner une idée des alternatives par où passent les esprits.

Notez bien que Toulouse va devenir le boulevard de Thérésie et des méridionaux insurgés. La résistance, non pas d'un jour, comme à Béziers, Carcassonne, Lavaur et beaucoup d'autres places, mais la résistance opiniâtre, constante, survivant à tous les désastres, ranimant sur d'autres points des résistances éteintes, c'est à Toulouse qu'il faut la chercher ; c'est dans ses murs que les comtes de Foix et deComminges viennent retremper leurs forces et les unir à celles du suzerain commun ; c'est à Toulouse que se concentrent, comme en un camp retranché, tous les ennemis de l'Eglise pourchassésd'autreslieux, les hérétiques, les routiers, les bannis ou faidits, les mécontents de toute espèce ; c'est Toulouse enfin, qui, par sa persévérance dans la lutte, aura conservé au jeune Raymond la jouissance viagère d'une portion considérable des domaines paternels, et prolongé pour autant l'autonomie des contrées méridionales.

Et cependant il y a une Toulouse catholique, et catholique ardente, ce qui vous montre que, même localisée, la question reste complexe. Dans cette ville, la plus atteinte par les doctines d'erreur, vous comptez un parti compact qui, porté au pouvoir par le jeu des institutions

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municipales, offre à la croisade, à Simon de Montfort lui-même, une assistance loyale et spontanée.

Sujet intéressant d'études, pour noussurtout. C'est pendant cette période tourmentée par les luttes du dedans et les luttes du dehors, c'est au bruit des murailles qui tombent, des tours et des maisons fortes qui s'écroulent, des partis qui en viennent aux mains , des cris de triomphe des victorieux et des lamentations des vaincus , que , dans le silence et la paix, saint Dominique pose la première pierre de son premier couvent. C'est plus tard au milieu d'agitations qui survivent et en présence de l'hérésie, audacieuse comme si elle n'avait jamais été vaincue, que les fils de saint Dominique, appelés aux périlleuses fonctions d'inquisiteurs , soutiennent en cette qualité leurs premiers combats.

Tôulouse apparaît aux yeux du poète de la croisade comme la fleur et la rose parmi ses sœurs et ses rivales du midi. Cette ville, fière et puissante, est un type de cité libre aux temps féodaux. N'allez pas chercher dans ses institutions des analogies avec le municipe des temps antiques. En donnant à ses habitants , chevaliers, hommes de roture et artisans , le nom de citoyens, vous pécheriez contre la couleur locale. Hommes de Toulouse , faut-il dire — bourgeois , si vous voulez — vivant, non pas sous le régi me du droit écrit, mais sous l'empire de coutumes transmises de père en fils et qu'on n'a pas encore rédigées. Il y a une assemblée communale qui, rappelant à la fois les libertés féodales et les libertés bourgeoises, sert au comte de parlement ou de cour et,à la ville, de gouvernement. Cette assemblée porte le nom de chapitre— capitulum — en langue du midi, Capitol — ses membres sont appelés seigneurs du chapitre, senhor de capitol oucapitouls. Onapercoitl'erreurdeceuxqui ont cherche dans un Capitole à la romaine la source de ces dénomi-

53o CHAPITRE XII. — LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.

nations. Préjugés de légistes et qu'il n'est pas hors de propos de dissiper. Toulouse, en effet, doit sa liberté, non à l'antiquité païenne qui n'a semé que la servitude , mais aux douces et croissantes influences du christianisme. Les actes, première base authentique de cette liberté, ont été scellés sous le regard de Dieu. Le nom de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, et des saints protecteurs de la ville, saint Etienneet saint Sernin, précède dans ces actes le consentement de tous les intéressés, lecomte, l'évêque, le peuple delà cité et du bourg. C'est vers le milieu du xii° siècle que la vie municipale a pris tout son essor et que la commune, croissant en richesse et en puissance, a conquis la première place parmi les cités du midi. Mais la prospérité a ses enivrements, et la liberté, quand elle se sépare de sa source, le règne de Dieu et sajustice, dégénère fatalement en sédition ou en tyrannie.

Alors les hommes de désordre ont beau jeu. L'hérésie à Toulouse a pris une position prépondérante. Elle jouitdesfaveursdu prince ; elleest entrée dans les conseils de la commune; elle a cessé de rencontrer une barrière dans l'autorité des évêques. L'un d'eux, l'avant-dernier, Fulcrand, ne sachant comment défendre son temporel appauvri, a eu la belle idée d'appeler les routiers, alliés naturels des hérétiques, excommuniés comme eux. Son successeur, Raymond de Rabastens, n'a fait, pendant un court épiscopat, que consumer en dépenses de guerre ce qui reste du patrimoine de son Eglise. C'est d'ailleurs un simoniaque, contre lequel l'Eglise romaine va procéder; naturellement, il est ami de Raymond VI : les sectes n'ont rien à redouter de lui.

Ici, se place une tentative de réconciliation et d'apaisement, dont nous avons déjà parlé. Les deux légats, Pierre de Castelnau et Raoul, ont fait leur entrée dans Toulouse (i2o5). Ils convoquent le peuple et lui demandent de

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