L'ÉVÊQUE FOULQUES DE TOULOUSE. 53 I
prêter serment à la foi catholique. A cette condition, l'interdit qui pèse sur la ville sera levé et les excommunications rapportées. Le peuple prête serment : vain simulacre ! Les Toulousains se vanteront à tort d'avoir, de tout temps et particulièrement en cette circonstance, appliqué rigoureusement les lois portées contre les hérétiques. Après le départ des légats, les conventicules se rouvrent. C'est beaucoup que , par pudeur , les sectaires se bornent à ne laisser les portes qu'entrebâillées.
Mais un secours vient d'en haut : les catholiques vont pouvoir respirer. L'évêque de Toulouse, Raymond de Rabastens, est déposé ; Foulques ou Folquet de Marseille est élu à sa place.
La viedu grand et saint évêque avait été mondaine, peutêtre licencieuse. Il fut d'abord jongleur ou troubadour — qui cum esset primo joculator — dit de lui Etienne de Bourbon l. Un jour, une de ces pensées, auxquelles Dieu donne, quand il lui plaît, le tranchant de l'acier et la vivacité de l'éclair, vint à bouleverser son esprit. Il se disait que si on lui imposait de demeurer, sans jamais en sortir, dans un lit moelleux etluxueusement préparé, cette peine lui paraîtrait insupportable. Que serait-ce donc des tourments éternels ? Foulques, qui était marié, entra avec sa femme et ses fils dans l'Ordre de Cîteaux.Ce changement
i. Assurément Folquet fut homme du monde. Longtemps il fréquenta les cours du roi Richard d'Angleterre, du comte Raymond V de Toulouse, et de Barrai de Marseille, son seigneur. Ses poésies qui,' au dire de M. P. Meyer (Vaissette, nouvelle édit. t. vm, p. 444), l'emportent sur toutes celles de ses contemporains par la finesse et l'élégance des conceptions, ne prouvent pas absolument que ses mœurs aient été déréglées. Comme on l'a remarqué, la passion, dans les productions des troubadours, n'est bien souvent qu'un jeu d'esprit et, sous des noms réels, un thèmede convention. Dante et Pétrarque célèbrent la conversion de Foulques en même temps qu'ils admirent son talent. (Cf. Hist. litt. de la France, t. xvm art. Foulques.)
de condition Ht de lui un homme nouveau etunhommede Dieu. Il était abbé du monastère du Toronet en Provence, lorsqu'il fut appelé au laborieux et redoutable honneur de réparer les maux de l'Eglise de Toulouse. En apprenant cette nouvelle, le bienheureux martyr, Pierre de Castelnau, alors malade et sur son lit, sentit la joie inonder son âme et, levant les mains vers le ciel, il rendit grâces à Dieu d'avoir pourvu d'un tel pasteur un diocèse désolé.
Comme Simon de Montfort, Foulques est l'ami de saint Dominique et l'un des premiers protecteu rs de son Ordre naissant ; comme Simon de Montfort et en vertu de mêmes causes, il a souffert dans sa mémoire. Ce nous est un devoir pieux et doux que de rétablir à son bénéfice les droits de la vérité méconnue.
Aux yeux de Guillaume de Puylaurens, cet écrivain d'un jugement si calme, l'évêque de Toulouse, est un père vénérable — venerabilis pater — un homme bienheureux — vir beatus — dont il ne peut guère parler sans accoler une épithète louangeuse à son nom1. Il voit en lui un instrument choisi de Dieu pour relever de ses désastres une portion du troupeau ravagée par l'hérésie et ruinée au temporel. Foulques est un autre Elisée, commandant à la mort, car, aux yeux du chroniqueur, restaurer le diocèse de Toulouse, c'est opérer une résurrection. Il a plus d'une fois entendu le grand évêque raconter que, à son avènement, la mense épiscopalede son Eglise, autrefois si riche et si puissante, ne lui rendait en tout que quatre-vingt-seize sols toulousains, c Dieu, conclut Guillaume de Puylaurens, qui fait choix de la faiblesse pour confondre la force, jeta les yeux sur un évêque pauvre,
i. Guillaume de Tudèle l'appelle « un homme n'ayant pas son égal en mérite. — Puisse Dieu l'honorer », dit-il ailleurs.
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afin d'en faire un mur contre la malice des hérétiques. » Honneur au chapelainde Raymond VII, qui savait parler en si bons termes d'un adversaire de ses maîtres !
Substitué à Raymond de Rabastens, évêque agréable aux routiers, aux hérétiques, à leurs fauteurs, l'évêque légitime ne pouvait qu'être mal vu de la partie remuante de la population. Comme signe deson dur apprentissage, on raconte que le pauvre équipage de quatre mulets qu'il avait amené de son abbaye, ne pouvait être conduit à l'abreuvoir sans attirer des insultes ; il fallait pour le protéger une escorte de gens armés.
Tout porte à penserque, comme il arrive d'ordinaire au début des crises religieuses et des révolutions, les hommes d'ordre, ici les catholiques, s'étaient laissés surprendre par une audacieuse minorité. Supposition d'autant plus légitime que, tout à l'heure, nous les verrons portés àla tête des affaires, sinon du bourg où les hérétiques restèrent les maîtres, au moins de la cité. A peine installé, l'évêque s'efforça d'affermir les courages et de ramener les esprits indécis. Le six février 1206 était le jour de son intronisation. Pour la première fois, Foulques avait sous les yeux ses ouailles réunies. Après avoir fait sa prière, il prit la parole. Le texte évangélique qui s'offrait en ce jour, était la parabole du semeur et, semeur lui-même, l'orateur eut des paroles bénies qui, tombant dans le cœur de son peuple , germèrent et fructifièrent. C'était un point de départ. De ce jour, la cause catholique regagnait du terrain.
Un autre discours, accompagné d'unincident curieux, mérite d'être mentionné. Il appelle toutefois une explication préalable. On parle beaucoup des mœurs douces et policées de la France méridionale au xiiie siècle ; c'est corrompues qu'il faudrait dire. S'il est un fait reconnu,
c'est que la corruption porteàla cruauté. Nous n'essaie rons pas de dresser la liste des atrocités commises par les patrons, les alliés et les défenseurs de la secte albigeoise. Mutileraffreusementles prisonniers, les faire mourir dans d'horribles tortures, les massacrer sans défense quand ils s'étaient rendus sous condition, c'étaient des faits de tous les jours, faits accusateurs, quel'école rationalistea bien soin de tenir dans une ombre discrète1. La guerre, cependant, a ses lois; les violer, c'est s'exposer a d'inéluctables représailles. On ne voit pasque Simon de Montfort ait usé plus d'une fois du droit terrible d'exiger œil pour œil et dent pour dent 2. Mais cette fois le châtiment fut terrible.
C'était en 1210. Simon , au dire du chroniqueur, était alors entouré d'un nombre infini d'ennemis, et ne disposait que d'un très petit nombre de combattants — licet habéret infinitos hostes et paucissimos adjutores. Se faire craindre ou périr, tel était le dilemme qui s'imposaitàlui. Or une place forte, celle de Bram, venait de tomber au pouvoir des croisés: « Ceux-ci, raconte Pierre de Vaux- Cernay, ayant arraché les yeuxà plus de cent prisonniers et leur ayant coupé le nez , les renvoyèrent sous la conduite de l'un d'entre eux auquel ils avaient laissé un œil unique... Ce n'était pas , ajoute l'écrivain, que le comte prît plaisir à des mutilations exercées sur des créatures humaines. S'il agissait ainsi, c'était parceque ses ennemis, entrés les premiers dans cette voie, faisaient périr avec des raffinements cruels ceux qui tombaient entre leurs mains. Incapable de se délecter en des actes barbares et dans des tortures infligées n'importe à qui, le noble comte,
1. Le lecteur, au cours de notre Etude, rencontrera un certain nombre de ces faits.
2. Si cet exemple se fût reproduit plusieurs fois, Pierre de Vaux- Cernay, qui n'était pas embarrassé pour si peu, n'aurait pas manqué d'en prendre note.
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qui était le plus doux des hommes , aurait mérité qu'on lui appliquât ces vers du poète païen:
Prince lent à punir, prompt à la récompense, Il gémit quand il faut exercer la vengeance
Donc Foulques prêchait, et c'était sur cetexte : <c Attendre a falsis prophetis — gardez-vous des faux prophètes »; etil expliquait que les loups représentaient les hérétiques, et les brebis, les chrétiens. Et voici que, au beau milieu du sermon, un hérétique se lève. Le comte de Montfort lui avait fait couper le nez et les lèvres et arracher les yeux, parce qu'il en faisait autant aux chrétiens. Et il dit : a Vous entendez ce ,'que soutient l'évêque, à savoir que nous sommes des loups et vous des brebis. Avez-vous jamais ouï qu'un loup ait été mordu par une brebis ? Et voyez cependant le traitement qu'on m'a fait. » L'évêque répondit au moyen d'un apologue emprunté aux souvenirs de sa vie claustrale. « Les abbayes cisterciennes, dit-il, ne consistent pas uniquement dans l'enceinte du monastère. Elles ont des granges, où sont des brebis que les chiens défendent du loup. De même l'Eglise n'est pas tout entière dans Rome ; il y a des chrétiens répandus partout : ce sont les brebis. Ici, en particulier, il y en a un grand nombre, et pour les protéger l'Eglise leur a donné un chien bon et vaillant, c'est-à-dire le comte de Montfort, lequel n'a mordu d'une manière si terrible le loup ici présent, que parce qu'il dévorait les brebis chrétiennes*. »
Foulques n'est pas un chien, et il n'a pas à mordre; c'est un pasteur à l'âme compatissante. On raconte en-