‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 172 sur 203 · Hic piger ad pœnas princeps, ad prœmia velox · texte numérisé non relu

Hic piger ad pœnas princeps, ad prœmia velox

Quique dolet quoties cogitur esse fer ox.

Ovid. Epist. ex Ponto. L. i.

2. Ms. 468 de la bibliothèque de Tours, intitulé Compilât io singularis exemplorum.

core de lui cette anecdote. Une femme hérétique se réclamait de sa charité. L'évêque n'ignorait pas qu'elle était hérétique, isolée par l'excommunication de tout contact chrétien. Néanmoins, pris de pitié, il la secourut en disant : « Ce n'est pas à l'hérétique que je fais l'aumône, mais bien à la personne nécessiteuse ».

Entre ses mains vigilantes, l'œuvre de restauration morale progressait. Ralliant les catholiques, il leur avait appris à compter sur eux-mêmes. Il crut que le meilleur moyen de raffermir leur courage était de les déterminer à prendre l'offensive, et avec des Toulousains il fit des croisés. « Ce vénérable père, écrit Guillaume de Puylaurens, ne tendait à rien moins qu'à faire participer les Toulousains au bénéfice del'indulgence dont profitaient des guerriers du dehors, et à les rattacher, par cet avantage spirituel, à la cause de l'Eglise. Il assignait à leur zèle un double but : l'extirpation de l'hérésie et la répression de l'usure. »

En ce moment vous vous croiriez en face de ces scènes d'agitation etde luttes qu'offre la vie municipaleen Italie. A Toulouse même, ce spectacle n'est pas nouveau. Au Moyen Age, on vivait d'une vie pleine, si tant est que le mouvement soit le signe de la vie. Au dehors, Toulouse faisait depuis longtemps la guerre pour son propre compte. Que de fois, sous la conduite des consuls, ses milices allaient venger ses querelles, défendre ses intérêts et assurer ses débouchés commerciaux ! De tout temps, une rivalité armée entre le bourg et la cité divisait Toulouse au dedans et passionnait les esprits. A chaque instant les chaines étaient tendues dans les rues, les maisons fortes se disposaient à soutenir des sièges et la population se partageait en assaillants et en assaillis *.

i. Ces rivalités entre le bourg et la ville peuvent être signalées en d'autres lieux, à Narbonne. par exemple.

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Pour transformer l'agitation en une activité salubre, l'eveque organisa sous le nom de confrairie blanche une ligue offensive et défensive des intérêts catholiques. Il lui donna pour chefs deux chevaliers et deux bourgeois notables. Une confrérie noire, c'est-à-dire opposée, se constitua tout aussitôt. On en vint aux mains : ce fut une guerre en règle. Des combats journaliers se livraient dans les rues ; il y avait des rencontres à cheval et sur des coursiers bardés. Les maisons fortes avec leurs tours donnaient lieu à des sièges; celles des vaincus étaient rasées. A la fin, les Blancs sont maîtres de la cité ; il ne reste aux Noirs que le bourg, dit de Saint-Cyprien , 'séparé de la ville par la Garonne.

Les catholiques s'étaient affranchis parleurénergie propre. Au lieu de recourir au bras des croisés, ils vont le ur prêter le leur.

En ce temps-là (r 21 1), Montfort assiégeait Lavaur, cité qui, par la connivence du comte Raymond, son suzerain, était devenue un réceptacle d'hérétiques. A la voix de l'évêque, Toulouse se croise et prépare à l'armée de l'Eglise l'appoint considérable de cinq mille combattants.

Mais un obstacle se présente. C'est l'opposition faite parle comte. Il a pris la croix, c'est vrai, et pourtant, de cœur et par ses intelligences, il est avec les assiégés. Prêt à se mettre en marche , le corps expéditionnaire s'est rangé en ordre de bataille sur la place Montaigon, quand Raymond VI apparaît. « Il est habile , dit quelque part la Chanson, etil sait bien parler. » Il pense par son éloquence détourner les Toulousains de leur dessein ; il emploie la prièreetl'intimidation. Vains efforts; les milices persistent. Alors, prenant les devants, le comtecourt àla porte Saint-Etienne ; il veut s'interposer entre cette issue et les colonnes armées dont elle marque le chemin. Il fait fermer la porte et, étendant les bras sur les ferrements, il

déclare qu'il se laissera plutôt mettre en pièces que de permettre le passage. Les confrères font volte-face. Se dirigeant vers la Garonne, ils traversent, enseignes déployées, le faubourg occupé par leurs adversaires et, contournant la ville, ils arrivent en rase campagne. Quand, du haut des murs de Lavaur, les assiégés aperçurent la bannière de Toulouse, ils crurent à un secours envoyé par le comte, tant ils étaient assurés de son appui. Ils ne furent détrompés qu'en voyant les milices dresser leurs tentes à côté de celles de l'armée catholique.

Tout à l'heure le comte et l'évêque se rencontreront sous les murs deLavaur. En attendant, ils demeurent l'un et l'autre à Toulouse. Le premier dévore son affront ; l'évêque, retenu au milieu de son peuple par les devoirs de sa charge pastorale, reste exposé à des ressentiments mal contenus. On était au commencement du Carême. La présence de Raymond entraînait l'interdit pour la ville ; tout culte avait cessé. Foulques, devant procéder à des ordinations, fit prier humblement Raymond VI de s'absenter sous un honnête prétexte. A ce coup, la colère du comte éclata. Pour toute réponse, il envoya un de ses chevaliers enjoindre à l'évêquede quitterToulouse, sous peine de la vie. Foulques fit entendre cette protestation d'une fierté tout apostolique et digne de figurer à côté de celle de saint Ambroise : patiar quod episcopi 1 . « Ce n'est pas, dit-il, le comte qui m'a fait évêque ; ce n'est pas lui qui m'a imposé les mains. Je nesuis pas la créature du pou voir temporel; l'Eglise m'a élu et elle m'a consacré. Je ne quitterai pas la ville. Que le comte, s'il l'ose, attente à ma personne. Je l'attendrai ; il peut être assuré de me trouver seul et sans défense. » L'intrépide prélat dut attendre longtemps ; le comte avait pris

i. Je saurai souffrir en évêque.

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peur. Il craignait pour sa peau, dit trivialement le chroniqueur — timebat, ut vulgo dicitur, pro pelle sua. Enfin, après l'octave de Pâques, Raymond se rend à Lavaur, prenant, chemin faisant, dans son cortège, des hérétiques, auxquels il fournit des montures 1 ; Foulques, choisissant son temps, rejoint lui-même l'armée de l'Eglise. Pour la dernière fois, l'évêque et le comte se trouvaient en présence.

Ce dernier avait mis le comble à ses déloyautés. Qui n'a eu connaissance d'une légende contemporaine et déjà vieille ? A un roi malheureux, assiégé dans son dernier refuge, un monarque puissant, son allié officiel, envoyait des secours en charpie, tandis qu'aux assiégeants, dont il était Tallié secret, il faisait parvenir de la poudre et du fer. On commençait en ce temps à parler de droit nouveau et de morale indépendante. Non moins modernes et tout aussi libres de scrupules étaient les procédés de Raymond VI. Ce qu'il semble donner d'une main, il le retire de l'autre. Il n'a pas cessé d'arborersur sa poitrine le signe de ralliement des croisés, et sa bannière flotte encore avec les leurs ; mais, sous mains, il fait tout ce qu'il peut pour contrecarrer leurs efforts ; il introduit dans Lavaur un sien sénéchal et des chevaliers, chargés de prêter main-forte aux assiégés ; il met à la disposition du comte de Foix, qui tient la campagne, un corps de troupes, avec l'aide duquel s'effectuera l'inoubliable massacre d'une colonne de pèlerins allemands. Même duplicité s'il s'agit des cinq mille combattants mis sur pied par la confrérie blanche. Raymond, qui n'a pu empêcher leur entrée en campagne, les contrarie dans leur ravitaillement et les empêche de tirer

I. Déposition faite dans la suitedevant le Fr. Ferrier, inquisiteur. Doat. xxiv, 35, 55.

de Toulouse des machines de siège. Cetteattitude ne peut se prolonger. On touche à la rupture. Déjà le comte s'est brouillé avec les légats. Maintenant, non loin de Lavaur, il échange avec les chefs de la croisade une dernière explication. Ce sont ses parents, le comte d'Auxerre et Robert de Gourtenay, qu'on a choisis pourle persuader. Ils l'adjurent de renoncer à une conduite équivoque et de donner enfin à l'Eglise les sécurités qu'elle réclame. La conférence dégénère en dispute, et Raymond VI, jouant le rôle d'un homme poussé à bout , se retire bruyamment et regagne Toulouse.

Ici finit l'histoire de la confrérie blanche. L'association catholique se morcelle et se désagrège. Une partie des hommes de Toulouse suit le comte et s'en revient avant la fin de la campagne; l'autre partie, la mieux composée — de nobilioribus — dit la chronique, reste aux ordres de l'évêque. Mais le dénouement ne se fait pas attendre. Lavaur est tombé au pouvoir des croisés : l'expédition n'a plus d'objet. Raymond VI cmploietoute son habileté à obtenir le licenciement de la confrérie ; il réussit en faisant vibrer les fibres du patriotisme alarmé. « Ason retour, raconte Guillaume de Puylaurens, il se dépense en efforts pour gagner les confrères ; il réconcilie les deux parties et fait si bien qu'ils n'eurent plus qu'une pensée, celle de défendre la ville menacée d'un siège à bref délai 4. »

Toulouse avait fait preuve de vie catholique. Si, se pressant, à l'heure actuelle, autour de ses comtes, elle se jette à corps perdu dans le parti de la résistance, c'est qu'elle a cru son autonomie menacée. Que Raymond VI soit pour l'hérétique un fauteur et pour l'homme de désordre un allié ; pour la traction catholique , hier

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