Inn. IV, Bulle Dolentes
les souvenirs de la caste brillante à des regrets patriotiques. Il vient de mentionner, sous la date de 1223, l'achèvementdu palais municipal de Brescia,sa ville natale, et il ajoute aussitôt : « A des heures marquées, les habitants delà populeuse commune se rendaient au palais. Alors cet édifice si vaste devenait trop étroit. Vous auriez pu y voir arriver, outre la masse populaire, nombre de vaillants et illustres citoyens et des troupes de chevaliers, montés sur leurs chevaux bardés de fer et accompagnés de leurs écuyers. A ce spectacle vous vous seriez cru en face de la grandeur romaine, et le vénérable collège des jurisconsultesvousaurait offert une imagedu lycée d'Athènes. Entourésd'un peuple si nombreux et de tant de citoyens honorables, huit consuls du second ordre et deux consulsmajeurs, recteurs de la république, étaient assis sur leur tribunal. Sur dessiègesinférieurs vous auriez aperçu les autres magistrats préposés aux services publics et se partageant les attributions judiciaires. Le palais regorgeait. Quoi de plus ! C'était une reproduction vivante du sénat et du peuple romains.... Qu'est devenu, hélas ! ce grand et vénérable collège des jurisconsultes; où sont ces graves citoyens et ces consuls intègres; où sont ces très justes recteurs? L'autorité d'un seul a tout remplacé '. »
A l'époque où saint Raymond venait se mêler à la foule des écoliers, la métropole de la science juridique avait atteint son plus haut point de gloire et de prospérité. Elle régnait sans partage ; l'Université de Padoue ne la contrebalançait pas encore. S'éclairantà sa lumière et lui empruntant ses docteurs, les écoles disséminées dans le reste de l'Italie lui formaient une couronne de clientes. Le corps professoral n'avait rien perdu de
1 . Jacopo Malvezzi (Muratori, Script, rer. ital., t. xiv, p. 902).
son éclat: c'était encore l'époque des grands noms. Les principaux maîtres de Raymond de Pennafort furent Azzo, Ugolin, Bagnarotte, Azzo surtout, la fleur du droit — flos legum — comme on l'avait surnommé. C'était un grand avocat et un plus robuste professeur. Il tint sa chaire plus de trente ans, et il disait que le moyen pour lui de n'être jamais malade était de toujours enseigner. C'est de lui et de Lothaire, autre docteur, déjà promu à l'archevêché de Pise quand Raymond étudiait à Bologne, qu'on raconte l'anecdote suivante. Ils chevauchaient l'un et l'autre avec l'empereur Henri VI : « Signori, dit celui-ci, indiquez-moi à quirevient \emerum imperium 1 ? » Terme qui équivalait, dans la pensée du prince, à l'idée de pouvoir absolu. Après un échange de politesse entre les deux jurisconsultes, Lothaire répondit : « Puisque le seigneur Azzo veut que je parle le premier, je dirai que le merum imperium appartient à vous seul. » Azzo fit une réponse embarrassée où, tout en reconnaissant dans la personne de l'empereur la plénitude de la juridiction, il stipulait néanmoins en faveur des prérogatives régaliennes que la paix de Constance reconnaissait aux cités. Le lendemain, l'empereur, pour témoigner la satisfaction que lui causait la réponse de Lothaire, lui envoya un cheval, et Azzo, qui n'eut rien, se consola par ce jeu de mots qui n'a tout son sel qu'en latin : « Licet ob hoc amiserim equum, non fuit œquum — J'y ai perdu un cheval, mais contrairement à l'équité. »
Raymond débuta au milieu d'illustres condisciples. Et d'abord, c'est Accurse, le chef d'une nouvelle école, et qui, au jour de sa gloire, devait être surnommé \tglos-
i. Signori, dicatis mini cui competit merum imperium, etc. Odof. Surom. in c. III Cod. tit. De juridictione omnium jud.
sateur; Gibelin, ainsi quesesfils, ami de Pierre des Vignes et fauteur du césarisme. Puis, viennent Odofrédo et Jacques Balduino : Odofrédo qui partagea avec Accurse le sceptredu droit civil et que la France vit exercer une magistrature, et Jacques Balduino qui futappelé à gouverner la république de Gênes et à lui donner des lois. Pierre des Vignes l'appelle « un astre de l'éloquence en qui resplendissait la plénitude de l'esprit de conseil » . Ce Pierre des Vignes, une des célébrités que saint Raymond coudoya sur les bancs, ne compte point parmi les docteurs. Sa carrière, plutôt politique que scolaire, en fit le complice et, plus tard, la victime des excès impériaux. Dante, qui le place dans son Enfer, met sur ses lèvres cette allusion à son nom de Pierre : « Je suis celui qui tins les clefs du cœur de Frédéric et qui les tournais si douces pour ouvrir et pour fermer » Signalons encore Roffredo, cet autre Gibelin, qui sera juge impérial et qui, après avoir servi Frédéric II dans ses emportements, se ralliera à la cause de l'Eglise. Auparavant, il eut à son compte plusieurs bonnes actions. Il sauva Bénévent, sa patrie, des vengeances de César. Son maître Ugolin avaitpartagé les sympathies qu'excitait l'Ordre naissant des Frères-Prêcheurs et fait à saint Dominique en personne un don de cent livres, pour aider à la fondation de Saint-Nicolas-des- Vignes. Le disciple surpassa le maître. En 1 233, il fit construire, avec le concours de sa femme Truccia , l'église des Dominicains de Bénévent. Pour le ramener à sa cause, l'empereur lui fit d'inutiles avances. Il promit au transfuge de le recevoir à bras ouverts ; il redoutait une seule chose : c'est que, comme il l'écrivait. Roffredo ne lui
i . Enfer, chant XIII,
revînt avec une odeur de prêtraille — ne relut ex contactu redoleas mores et habitum sacerdotum '.
Parmi les hommes d'Eglise assis sur les mêmes bancs que notre Saint, brillait déjà Tancrède qui fut archidiacre de Bologne et illustre décrétiste . Remarquez également la pieuse et modeste attitude d'un écolier anglais dont la carrière offre de grandes analogies avec celle de Raymond. Saint comme lui, ayant comme lui enseigné les arts dans sa patrie, il arriva comme lui à prendre place parmi les professeurs de Bologne. C'est saint Richard , futur évêque de Chichester. Avant d'être promu au comble du sacerdoce, il abritera son humilité sous les cloîtres des Dominicains d'Orléans et, maître déjà deux fois, il se fera leur disciple afin d'ajouter à sa couronne de docteur ès lois le fleuron d'une science théologique approfondie. Enfin, une autre illustration ecclésiastique rappelle l'éclat qu'Innocent III avait répandu naguère sur l'Université de Bologne. Sinibaldo Fieschi est écolier d'abord, puis docteur dans les deux droits, en attendant que, élevé au souverain pontificat, il prenne le nom d'Innocent IV.
Il y avait autour de Raymond d'autres juristes, maîtres et écoliers qui méritent d'être classés séparément; car, un joiir, ils porteront avec lui les blanches livrées d'un Ordre qui, àl'heure présente, se préparedans le silence et sousl'œilde Dieu. Pour les uns, pour ceux quicompteront au nombredesconquêtespersonnellesdu bienheureux Réginald etde saint Dominique, ce jour estimminent. Raymond,qui ignorelederniermotde sadestinée, verras'opérer sous ses yeux le changement d'habit etde condition de plusieurs docteurs, du bienheureux Paul de Hongrie et de Gilbert de Fracinet, ces deux fondateurs, le pre-
i. Fréd. II, Hist. diplomatica, t, v, p. 1 1 1 5.
mier de la Province Dominicaine de Hongrie, le second delà Province d'Angleterre, et de Conrad d'Allemagne, bientôt Prieur Provincial dans sa patrie. Pour d'autres cet avenir est éloigné, et rien ne saurait le faire prévoir. Ils sont une foule: quelques-uns d'entre eux ont déjà ou auront un nom célèbre. Citons Jacques Boncambio, d'une illustre famille bolonaise. Un jour, monté sur un cheval fringant, vêtu d'habits précieux et portant à son cou une chaîne d'or, il se rencontre avec le bienheureux Jean de Vicence qui, suivant son usage, prêche à ciel ouvert et en dehors des cités, trop étroites pour ses auditeurs. Terrassé par la parole du serviteur de Dieu, Jacques quitte son superbe équipage et se met à la suite de l'apôtre qui l'avait converti. Appelé, au cours de sa vie religieuse, aux fonctions de vice-chancelier de l'Eglise romaine, il dut y renoncer pour monter sur le siège épiscopal de Bologne. Il vécut en saint et fut honoré après sa mort du titre de bienheureux. Bien qu'il faille abréger, comment ne pas nommer encore Martin de Fano? Né dans un palais, il s'adonna à l'étude du droit et devint un professeur fameux — maximus jurista — surnom que l'école lui conserva. On le voit, comme tant d'autres docteurs, prendre part à la vie publique de son pays. Les habitants de Reggio le chargent de faire leur paix avec ceux de Modène : par deux fois, il est appelé à gouverner la ville de Gênes en qualité de podestat. Enfin, son mandat expiré, il entre dans l'Ordre de Saint-Dominique où, las des honneurs, il refuse l'épiscopat *.
i. Echard,qui se trompe sur Martin de Fano en lui donnant le prénom de Jean, omet de transcrire les titres de ses œuvres, en partie perdues. Citons, d'après Savigny (Hist. du droit romain), les plus importantes :
De jure emphyteutico, souvent imprimé, mais sous le nom de
Selon l'usage à peu près ge'néral, Raymond s'appliqua à l'étude des deux droits, studuit diligenter tant in jure canonico quam civili '. Nous n'avons pas d'autres détails sur le temps de son apprentissage. Ilnousresteà le considérer comme docteur et professeur, et comme écrivain juridique.
Guido de Suzaria; — De modo studendi, écrit fort court, mais plein de science et de méthode ; — De homagiis. Cet écrit et celui qui précède se trouvent presque textuellement dans le Spéculum judiciale de Durand de Mendc.
Pour les particularités de cette vie, Cf. Salimbene. Edit. de Parme, p. 14 et 1 5.