Ibid. t. xix, p
Rappelons que naguère ce dernier prodiguait à Foulques les titres d'homme bon et doux, plein de compassion pour ses ouailles en péril — vir bonus et mitis, eorum miseriœ compatiens. C'était, on s'en souvient, à l'occasion du désastre de Muret. Ces sentiments ne se démentiront point : vient un moment — nous n'y sommes pas encore — où Foulques sera de nouveau banni par son peuple, et Guillaume de Puylaurens, ayant à caractériser son attitude vis-à-vis des Toulousains récidifs et contumaces, dira de lui : « Ce père très pitoyable se montrait plein de tendresse pour ses fils — hnc affectu pius patelin filios agebatur 1 ».
Telle est l'opinion des contemporains. Cette opinion, plus d'une fois constatée, ne se démentira pas dans la circonstance présente.
Quant aux modernes, ils abondent dans le sens opposé, avec cette différence toutefois, que, si les uns attaquent en furieux la mémoire de Foulques, les autres ne la défendent pas et se contentent de suivre. Tous sont curieux à entendre. Le grand évoque, d'après Schmidt, est un homme « aux passions violentes », et d'après Henri Martin, « un prélat frénétique ». Michelet le traite « d'irascible et turbulent vieillard, aussi furieux dans le fanatisme et dans la vengeance qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir ». Avec une puissance d'invention qui étonne, même de la partde Sismondi, cet auteur lui prêtecette révoltante déclaration que i sa conscience ne trouvera pas de repos jusqu'à ce que, dans lediocèse confié à ses soins, il ait conduit sur les bûchers plusieurs milliers de victimes ». Les historiens se copient. A (orce d'entendre dire du mal de l'évêque de Toulouse, les plus honnêtes finissent par croire qu'il y a un fondement à
[. Bouq. t. xix, p. 219.
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ces allégations. Dans son histoire d'Innocent III, œuvre de loyauté autant que de science, Hurterparle du zèle de Foulques, « zèie infatigable », dit-il; mais il croit devoir ajouter: « zèle souvent inhumain ». Disons-le, il y a là une méprise, dont la responsabilité pèse avant tout sur le poète de la Chanson. A un degré, peut-être moindre, il y a d'autres coupables. Nous n'excluons pas Dom Vaissette. En adoptant sans contrôle un document suspect, il a faii comme ces gens qui, ayant entre les mains de la monnaie douteuse, négligent d'en vérifierle titre, et la lancent dans La circulation
D'autant que, par elle-même et indépendamment des assertions contraires, la version du troubadour n'offre pas ces qualités intrinsèques qui font l'autoritéd'unécrit. Le dernier éditeur de Dom Vaissette l'a loyalement reconnu. Corrigeant le docte Bénédictin, il remarque que « tous les discours rapportés à cetteoccasion paraissent peu authentiques et que le récit de la soumission de Toulouse est plein d'obscurités. Lepoète n'a eu évidemmentqu'une idée très peunette de lasuitedesévénements » Cela nous dispense d'insister; un résumé très succinct suffira. Foulques, si vous croyez ses ennemis, s'est conduit en vil scélérat. En sechargeant du mandat de négociateur, il trahissait la confiance de ses ouailles. Au moyen des plus belles promesses, au prix des serments les plus solennels, il décide les habitants à se réunir avec leurs armes autour du comte, pour entendre la proclamation de l'amnistie promise et pour signer la paix. Piège abominable ! Les Toulousains sont entourés, désarmés ; ils restent à la merci deSimon, leur cruelennemi, qui les fait composer comme il l'entend. On a même délibéré s'il n'y aurait
i. Hist. du Languedoc, t. vi, Ie édit. , p. 4117. Note de M. Molinier.
pas lieu de livrer la ville au pillage et de la détruire de fond en comble. Par provision, on met aux fers les principaux habitants.
Tout autrement simple, et aussi plus croyable, est le récit de l'honnête chapelain de Raymond VII. Il a compté jusqu'ici parmi les admirateurs de Foulques. Dans la circonstance présente, loin de se dédire, il insiste. Foulques est toujours à ses yeux, non pas seulement un évêque, un évêque comme un autre ; mais cet évêque est un père et un père vénérable — venerabilis pater episcopus. Cela dit tout; le reste du récit ne dément rien ; entendons-le dansla sobriété de ses développements : « Le matin venu, le seigneur évêque de Toulouse. Foulques, ce vénérable père , s'associa un certain nombre de bourgeois afin de conjurer, de concert avec eux, les périls de la situation et de rétablir entre les deux partis la paix et la concorde. lisse proposèrent d'opposer l'or au fer: car on savait que le comte Simon était à bout de ressources à cause des grandes dépenses qu'il avait faites devant Beaucaire. » On connaît mainienant le rôle de Foulques et sa responsabilité. Les Toulousains ont résolu de leur plein gré de racheter leur révolte au moyend'une rançon, et l'évêque , père vénérable, s'est chargé de transmettre leur offre et les propositions de paix qu'elle accompagne.
Et alors que penser de la harangue mise sur les lèvres de Foulques ? « Sire comte, lui fait dire le poète, soyez pour eux si sévère que vous ne leur laissiez que la peau. Que toute richesse, deniers et argent, soit à vous. Je suis d'avis que d'une Toussaint à l'autre ils doivent vous payer trente mille marcs, rien de moins. Ce sera pour commencer; ce qui leur restera ne sera pas grand'chose. Et tenez-les toujours comme on tient des serfs qu'on oblige à se rendre, afin qu'ils ne soient
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plus en état de vous montrer les dents avec colère l. »
Non, cet appel à la violence n'a pas été proféré par des lèvres consacrées pour des paroles de paix. Mais ici se révtle un mystère d'iniquité. L'idée d'une amende de trente mille marcs, chiffre exorbitant, de l'aveu de tous, fut réellement mise en avant. Par qui ? Ce ne peut être par Foulques ; il y a cependant un coupable, et l'histoire n'est pas sans lumière sur ce point. Le véritable auteur de la proposition est désigné par Guillaume de Puylau rens, à mots couverts, mais suffisamment explicites pour mettre le prélat hors de cause. Le donneur de conseils est représenté sous les traits, odieux et synonymes d'infamie, d'Achitophel, le Judas de l'ancienne loi, l'image du Judas de la loi nouvelle. Et l'on voudrait que dans l'intention du chroniqueur cette épithète d'exécration ait pour objet l'évèque, qualifié, quelques lignes plus haut, de vénérable père et, partout ailleurs, loué en si bons termes 2 ! Il y a plus : si, lorsqu'il s'agit du prélat, il n'y a point place pour le soupçon , le texte de Guillaume de Puylaurens nous montre d'où est parti le coup. N'allez point chercher son auteur parmi les hommes dévoués à la cause de la croisade et à la personne de Simon de Montfort. L'inspirateur d'une mesure aussi impolitique que violente n'est pas plus l'ami de ce dernier, qu'Achitophel ne le fut de David, et Judas du Sauveur. Montfort, on le sait positivement, a dans son entourage des ennemis cachés — inimici occulti comitis 3 — traîtres par conséquent. Vous tenez ainsi les fils de la trame ; elle est ourdie par un partisan secret