‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 33 sur 203 · Dist. xcvi, c. 6. Cum ad verum · texte numérisé non relu

Dist. xcvi, c. 6. Cum ad verum

A proposde la distinction entre les deux puissances, MgrFreppel [Œuvres oratoires, t. m) fait cette remarque: « Sans doute, celui à qui toute puissance a été donnée dans le ciel et sur la terre, aurait pu concentrer dans les mêmes mains le sacerdoce et l'empire. Mais il n'a pas vouluimposer ce double fardeau à des épaules humaines. Dans le plan de la Providence, ce double fardeau ne devait se réunir que sur un point, au faîte delà hiérarchie ecclésiastique, et c«la précisément pour qu'on ne pût le confondre nulle part. »

de l'antiquité païenne, dans l'Etat celui du citoyen, dans la famille celui del'épouse et du fils, dans la domesticité celui de l'esclave, feront place peu à peu à la liberté chrétienne. La domination de l'homme sur l'homme est incompatible avec la rédemption — et veritas libcrabit vos.

Dans la voie des démonstrations annoncées, un premier pas est fait. Il reste, cependant, d'autres étapes à fournir: le professeur poursuit.

Déclarer que l'Eglise et l'Etat constituent des entités distinctes ne suffit pas, Dans les assises fondamentales de tout régime chrétien, vous rencontrerez une seconde condition. Différents par nature et par leurs attributions respectives, les deux pouvoirs devront s'unir et s'entr'aider. Cette seconde proposition est, quantàlapremière, un complément nécessaire.

L'Eglise est de Dieu et la puissance civile est de Dieu. Celle-ci, au point de départ des sociétés, procède de Dieu créateur; l'autre de Dieu rédempteur, et cela par une institution directe et immédiate. Or, entre des concepts divins il ne saurait y avoir contradiction: la souveraineté temporelle et la souveraineté spirituelle n'impliquent pas, comme le voudraient les manichéens, deux principes hostiles, nécessités à un antagonisme éternel. La coexistence des deux pouvoirs manifeste au contraire la loi très bonne de Dieu, auteur de la nature et auteur de la grâce, loi de concorde, harmonieuse en elle-même comme celle — Innocent III l'insinuait tout à l'heure — qui règle le cours des astres au firmament. Partagés quant au cycle de leurs évolutions, les deux astres, c'est-à-dire le sacerdoce et l'empire, sont créés pour agir de concert, l'un en distribuant la lumière, l'autre en la réfléchissant. Cette association des deux puissances découle de leur nature. Il faut que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est

Il8 CHAPITRE III. — CIVIL1STES ET DECRETISTES.

fort soit juste. L'Eglise, puissancedésarmée, apporte aux nations la justi ce qui les élève et la vérité qui les affranchit1. L'État, détenteur de la force, apporte en échange son appui temporel. Alliance nécessaire, et qu'il importe de ne pas considérer comme un incident plus ou moins heureux dans l'histoire, comme un pacte facultatif et sujet à résiliation . Pas plus que l'individu, la société n'est en droit de répudier l'honneur et les obligations de son baptême. Et sur ce point les siècles sont unanimes. Notre docteur ne voit pas l'avenir, il n'a pas sous les yeux cette série concordante d'enseignements pontificaux qui va jusqu'à Pie IX et jusqu'à Léon XIII *. Il ne peut que rattacher le présent au passé, Innocent III à saint Nicolas Ier. Celui-ci, après avoir établi, dans la Décrétale déjà citée, que les deux pouvoirs sont distincts, proclame bien haut la nécessité de leur concert. Jésus- Christ, dispensateur de leurs attributs respectifs, les convie à la fécondité d'une sainte union. « Il a tempéré, porte un texte, que les papes, que les conciles, que les collections canoniques reproduisent au cours des temps, il a tempéré les fonctions et les dignités des deux puissances de telle matière que les empereurs auront besoin des pontifes pour gagner la vie éternelle, et que, pour les choses temporelles, les pontifes trouveront un appui dans les lois impériales. »

Tant qu'on reste retranché sur le terrain des deux premières thèses, le débat se poursuitsans orages. Au demeurant, on peut admettre des deux côtés, quoiqu'avec des nuances d'idées fort différentes, qu'il y a pour remplir le monde deux institutions également nécessaires, l'Eglise

1. Justifia élevât gentes. Prov. xiv, 34. — Veritas liberavit vos. Joan. vin, 32.

2. Alloc. Maxima quidem, 9 juin 1862. Encyc. Diuturnum illud, 29 juin 1 88 1 .

et l'Etat ; on peut, tout en réservant les questions deprincipes et de dogme, reconnaître que, puissances de fait, légitimes d'une légitimité au moinsd'ordre providentiel, le sacerdoce et l'empire sont appelés à vivre dans une harmonie souvent troublée, c'est vrai, mais toujours désirable. Ce besoin d'une paix fondée sur l'équité, Byzance elle-même l'avait connu. Ainsi son légiste couronné. Justinien, célébrait, dans une métaphore pourlaquelleilavait dépensé son encre la meilleure, les bienfaitsde l'union. « Associés dans de justes décisions, écrivait-il, le gouvernement des choses divines et celui des choses humaines font entendre un harmonieux concert l. » Frédéric II n'était pas éloigné de ces pensées. Un jour, allant jusqu'à copier le style d'Innocent III, il parlait, dans une de ses lettres, des « deux luminaires, placés au firmament par la main divine, et du concert desquels dépendait la paix du monde » 2. Au fond, si l'école, si les partis sont divisés d'opinion, c'estmoins sur le principe que sur les conséquences . On admettra Yunion , on discutera sur le mode, sur les conditions. Y a-t-il entre les deux puissances égalité ou subordination, et, s'il faut que l'une des deux soit subordonnée à l'autre, sera-ce l'Eglise, sera-ce l'Etat? Frédéric II, en prenant pour base de raisonnement l'idée desdeux luminaires, s'est arrêté en chemin. Innocent III, au contraire, tirant de la même analogie tout ce qu'elle peut donner, avait remarqué que, entre les deux corps célestes, il y a inégalité de nature , de grandeur, d'attributions ; et il partait de là pour établir que, entre le sacerdoce et l'empire, la différence n'était pas moindre qu'en-

i. Sicque divina et humana pariter concurrent ia unam consonantiam redis sententiis facere. Nov. xlii.

2 Dei providentiel in firmamento cceli duo statuit luminaria ;

et l'empereur ajoute : et sic fieret pax in orbe terrœ. Hist. diplom. t. v, p. 348.

120 CHAPITRE ITI. — CIVILISTES ET DÉCRETISTES.

tre le soleil et la planète qu'il éclaire. C'était entrer dans le vif du débat.

Les civilistes, qui guettaient l'occasion, s'en emparent et protestent en chœur. Que l'Eglise fasse acte de vie, qu'elle s'affirme et se développe sans subir les lois de César, c'était déjà, pour quelques-uns, plus accorder qu'il ne fallait. Mais qu'il y ait, comme on le donne à entendre, une puissance spirituelle, non seulement égale à la puissance temporelle, mais supérieure, édictant des arrêts d'un caractère plus auguste, plus sacré que les divins oracles desempereurs, que cette même puissance veuilleêtre obéie, qu'elle dispose, pour donner force à ses décisions, de moyens coercitifs de l'ordre spirituel d'abord, puis, s'il le faut, de l'ordre temporel, c'est une prétention qui n'a que trop duré et qu'il importe d'étouffer. Aussi les esprits se cabrent ;peu s'en faut qu'ils ne s'emportent. Ainsi qu'il arrive dans les polémiques passionnées, ils vont droit aux extrêmes. Ils se révoltent contre une hypothèse dont la patience et la mansuétude pontificales ont fait une exceptiondesplus rares, et, comme conséquence du pouvoir universellement attribué au sacerdoce suprême, ils ne veulent voir que peuples soulevés, que trônes dans la poussière et que sceptres brisés. « On ne lit nulle part, s'écrient ils, nidans les lois humaines ni dans les lois divines, que le Pape ait la puissance de transférer les empires à son gré ou d'infliger aux rois et aux princes des châtiments temporels en les privant de leurs Etats1. »

Erreur, double erreur ! erreur de fait et erreur de doctrine. Oui, pour changer en échecs les triomphes de la tyrannie, il existe un concert de lois divines et humaines.

i. Nusquam legitur divina vel humana lege sibi (Papae) concessum quod transferre pro libito possit imperia, aut de puniendis temporaliter in privatione regnorum regibus aut terrae principibus judicare. Hist. diplom. t. vi, p. 332.

Les peuples ont leurs traditions juridiques, l'Eglise ses traditions canoniques ; il y a enfin au-dessus de tous les pouvoirs humains, un sceptre d'équité confiéausacerdoce suprême pour la défense du droit. Frédéric de Souabe le sait bien; il en éprouve des accès de dépit qui équivalent à des aveux. Jetant un œil d'envie sur le schisme d'Orient refoulé avec le Byzantinisme politique au delà du Bosphore, il laisse échapper ce cri du cœur : « Heureuse Asie ! heureuses les puissances orientales qui n'ont pas à craindre les soulèvements de leurs sujets ni à se tenir en garde contre les machinations des Pontifes 1 ! .»

Vivement harcelé, le professeur tient bon. Il s'agit d'un point décisif qui, s'imposant à la docilité du fidèle, engage d'une manière plus étroite la responsabilité d'un professeur en Décret. D'autres considérations lui font un devoir de relever le gant : si la liberté chrétienne est intacte, elle est de la part de l'absolutisme païen l'objet d'assauts qui, par leur retour périodique, donnent à penser pour l'avenir. C'est le droit lui-même qui, dans son acception la plus haute, menace d'être submergé par un flot montant d'opinions nouvelles. Raison de plus pour établir"que, au-dessus de l'arbitraire humain, de ses fluctuations et de ses défaillances, il existe un pouvoir régulateur divinement institué et interprète souverain du juste et de l'injuste.

La question d'ailleurs est engagée, ébauchée et non résolue. Que les deux puissances soient appelées à s'unir, on en tombe d'accord. Mais comment, à quelles conditions, s'opérera leur concert ? Rien ne se fonde sur l'incertain, encore moinssur le faux: ilimporte de donner à l'entente une base définie , conforme au vrai. Dire, poursuit le savant décrétiste, que les deux puissances doivent demeu-

i. Ibid. p. 686.

122 CHAPITRE [II. — CIVILISTES ET DÉCRETISTES.

rer distinctes et s'unir cependant, ce n'est pasassez. Pour quel'union soitstable, féconde, inaltérée, il convient d'établir une troisième condition, condition d'équité et ressortantde la nature des choses. Souveraines l'une et l'autre, les deuxpuissances ne sont pas égales. De droit divin, l'Eglise est supérieure. Les canonistes et les théologiens la comparent volontiers à l'âme et l'Etat au corps. L'âme est la vie du corps ; le corps prête à l'âme son concours, loi d'union d'où résulte l'unité du composé humain ; image fidèle d'une autre sorte de composé d'où résulte l'unité de cet être multiple qu'on appelle la chrétienté. Mais les similitudes vont plus loin. Dans l'homme, corps et âme, c'est l'âme, ouvrage immédiat de Dieu, qui tient le sceptre. Elle ne peut abdiquer sans déshonneur pour elle, sans préjudice pour le corps. De même, la puissance spirituelle ne saurait abaisser devant la puissance temporelle les prérogatives de sa céleste origine. Sujette, elle ne peut l'être ; égale, c'est trop peu dire; elle est supérieure comme l'esprit est supérieur à la chair, la grâceàla nature, le divin à l'humain.

Durus est hic sermo ! Les interruptions se pressent et les objections redoublent de vivacité. Vous faites le sacerdoce supérieur à l'empire, mais alors, en cas de dissentiment, c'est à l'Etat à s'effacer, et que reste-t-il partant de la souveraineté temporelle. Ne dites plus que vous rendez a César ce qui est à. César. Ayez le courage de déclarer qu'il n'y a qu'un seul pouvoir, l'Eglise, et que l'empire, réduit à un rôle purement ministériel, n'est qu'un instrument plus ou moins passif entre les mains du sacerdoce.

La discussion va donc en s'échauffant. Du sein des clameurs qui redoublent, s'élèvent des protestations et des objections. Tout à l'heure les réponses à celles-ci se

produiront d'elles-mêmes: Raymond, qui sait où il va, s'occupe d'abord des protestations.

A certains égards, ses contradicteurs lui font la partie belle. Ce n'est pas impunément qu'on appartient au xnie siècle : raisonneurs à outrance, entamés dans leurs convictions beaucoup plus qu'il ne faudrait, les légistes ne parviennent pas à se défaire de leur foi ; le fonds reste chrétien. Parfois le délire les prendra, mais sans les atteindre autrement qu'à la superficie. Quand, à la lettre et sans figure, ils s'échauffent à vouloir relever les autels du divin César: c'est fanfaronnade pour beaucoup ; c'est pour les autres un moyen de se rendre compte, en outrant leurs idées, de ce qu'on peut attendre de l'opinion. Somme toute, parmi les coryphées eux-mêmes, il en est qui, à leur heure, éprouvent le besoin de faire acte de chrétien. Nous en avons donné plus d'un exemple. Odofredo mérite ici d'être ramené sur la scène. Cet homme, si soucieux de ses intérêts temporels, ne devait pas être fort dévot. Il a pourtant sa pieuse légende. On raconte que, arrêté par une difficulté du Digeste, il aurait prié toute une nuit devant un autel de la sainte Vierge, et que, par ce moyen, il aurait été éclairé. La fréquence de pareilles dispositions permet de supposer entre Raymond et ses auditeurs un terrain commun de vérités fondamentales. On a beau faire, ce mot d'Eglise réveille dans les esprits l'idée d'une institution grande, auguste, divine, qu'on n'ose combattre de front. Ses plus perfides ennemis sont contraints au respect. Il n'en faut pas davantage à notre argumentateur pour établir que l'hypothèse d'une Eglise inférieure, ou seulement égale aux puissances terrestres, est une contradiction logique. L'Eglise n'est que parcequ'elle est divine. Otez-luisa céleste auréole, et vous détruisez sa raison d'être. Etant divine, elle ne peut qu'être supérieure; elle l'est, non seulement par

son origine, mais par sa mission et par sa rin. Dieu luimême lui a confié le soin des intérêts éternels, supérieurs aux intérêts périssables. Ceux-ci ne peuvent prévaloir contre ceux-là ; la vérité et la justice exigent au contraire qu'ils leur demeurent subordonnés.

Déboutés sur le fonds, les légistes se rejettent sur les détails. N'osant s'attaquer à l'Eglise dans son principe, c'est son autorité qu'ils marchandent ; ils s'en prennent à ses attributions. Dans l'usage qu'elle en fait, ils ne veulent voir qu'abus, empiétements, déviations. Il en allait bien autrement aux âges héroïques de l'antique discipline. Ainsi parle-t-on dans l'entourage de César, où il est fort question des mesures à prendre pour ramener l'Eglise à sa forme primitive, à la simplicité, à la pauvreté des temps apostoliques l. On répète que l'esprit de domination a tout gâté. Depuis un siècle, la Rome pontificale s'est signalée par ses empiétements, et ici, à Bologne, on fait écho à ces déclamations ; on les trouve justifiées par les paroles peu mesurées d'Innocent III. Ce Pape, si différent de ses prédécesseurs de la grande époque, a élevé des prétentions exorbitantes , et énoncé une doctrine inouïe, sans précédent, dans la tradition... Devant ces protestations, la tâche de notre canoniste devient facile; il lui suffit d'ouvrir aux bons endroits le recueil de Gratien pour établir que la Décrétale incriminée n'a fait, peut-être avec des expressions nouvelles, que parler le langage de l'antiquité chrétienne, de la théologie et de la foi. Elles abondent, en effet, les déclarations opposées par le pouvoir spirituel aux légistes de toutes les époques. Ceux-ci ontpour prétention constante que lesloisdivines n'ont qu'à s'effacer devant l'empire des lois humaines, et les lois ecclésiastiques devant les lois ci-

i. Hist. dipl. Fred. II, t. vi, p. 3gi-3g3.

viles. Par l'organe de ses pontifes l'Eglise d'autrefois, comme l'Eglise d'aujourd'hui, rétablit les droits de Dieu et les siens propres. « Sachez, écrivait saint Gélase, alors qu'on était encore si proche des catacombes, sachez que, loinde pouvoir imposer leur volonté à la puissance sacerdotale, les rois doivent déférer à ses jugements i. » Et à quelques siècles de distance, peu après la mort de Charlemagne, vous entendez cet autre organe de la tradition, le grand Pape saint Nicolas Ier : « Les lois des empereurs, déclarait-il, ne sont pas au-dessus des lois divines, mais au-dessous... Contre le droit ecclésiastique, un

jugement impérial est sans force Ce n'est pas qu'il soit

permis de tenir peu de compte des lois des empereurs. L'Eglise elle-même s'en sert pour se défendre contre les hérétiques, les tyrans, et toute espèce d'hommes pervers. Nous déclarons seulement que ces lois ne peuvent préjudicier aux décrets évangéliques, apostoliques et canoniques et que, au contraire, elles leur demeurent subordonnées 2. p

Reste à rassurer les esprits. Il importe dans ce but de démontrer que les revendications de l'Eglise n'impliquent, par rapport à la société civile, ni un empiétement ni une menace. Tel est l'objet de la quatrième et dernière proposition. Le résultat sera complet si l'on parvient à établir que l'exercice plénier du pouvoir sacerdotal est pour les intérêts sociaux une sauvegarde, pour la liberté une garantie, pour la civilisation une cause de progrès. C'est beaucoup de choses, après une conférence déjà très prolongée. Raymond voudrait remettre à un autre jour ; on réclame : Marie nobiscum, domine, lui crie-t-on de toute part, même du côté des adversaires.

r. Dist. xcvi, c.io. Duo sunt.

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