NON ERIPIT MORTALIA QUI REGNA DAT CCELESTIA
L'Eglise donc connaît du péché, péché soit d'action, soit d'omission. Sur ce terrain, elle est absolument chez elle ; elle défie toutes les accusations d'empiétements. C'est par nature et par nécessitéqu'elle s'est éprise d'une haine très parfaite à l'égard du péché, cette source de tout mal, cet unique mal. Elle le combat, elle le poursuit partout, dans l'ordre politique et social, comme dans les relations privées, commedansl'individu. A ses yeux, il n'y a pas de politique indépendante parce qu'il ne peutyavoir, sous le régime de l'Evangile, de morale indépendante. « Qu'on ne dise pas, observe Innocent III, qu'il y a deux manières de procéder, l'une à l'égard des rois, l'autre à l'égard des particuliers. » Prétention qui n'est pas celle de Frédéric II seulement, mais celle des séparatistes de toute époque, lesquels, distinguant entre l'homme et le prince, entre la conscience du chrétien et celle du politique, se flattent, en alléguant le prétexte de temporalité, d'échapper à la correction de l'Eglise. A cette éternelle équivoque des puissances brouillées avec la vérité parce qu'elles le sont avec le droit, la Décrétale oppose un principe tout autrement libéral, celui de l'égalitédevant l'Evangile, et elle s'arme de celte sentence scripturaire : « Vos jugements por-
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teront, sans acception de personnes, sur le plus grand comme sur le plus petit ».
Voit-on, au point où nous sommes parvenus, comment l'Eglise, quand elle procède en souveraine pour donner force à la loi morale, ne sort pas de ses attributions? Pour elle cependant, ne point usurper c'est peu. Elle a, par rapport à la chose sociale, un double rôle, et, dans ce rôle, elle est soutenue par une double passion: elle a des haines et elle a des tendresses; elle chérit la justice, elle hait l'iniquité. De la haine procède son action négative, prohibitive, répressive ; mais elle chérit la justice, et si, conformément à la parole du prophète, « elle déracine et détruit », complétant ce programme inspiré : « elle plante et elle édifie ».
Détruire en premier lieu etensuite édifier: deux choses inséparables! Comment la puissance sacerdotale les accomplira-t-elle sans se mettre en travers de la liberté des peuples et des empires, sans, pour parler comme saint Paul, abuser de leur foi l, mais, au contraire, en leur tendant la main, en étayant leur liberté, en l'éclairant, en la grandissant? C'est ce qu'une analogie, tirée des entrailles mêmes du sujet, achèvera de nous faire comprendre.
L'Etat, c'est la souveraineté dans l'ordre naturel, établie pour une fin naturelle; l'Eglise, c'est la souveraineté dans l'ordre surnaturel, établie pour une fin surnaturelle et par suite supérieure. Or, de ce qu'il y a un ordre surnaturel, supérieur à l'ordre naturel, n'allez pas conclure à l'annihilation de celui-ci. Le premier suppose le second et, loin de lui être hostile, il l'entoure d'égards et de soins, il en défend les droits, il le rétablit dansson intégrité. Ne dites pas. si vous considérez Tin-
.\on quia dominamur Jideivestrœ... C. i, 123.
SAINT RAYMOND ET LE DROIT CANONIQUE. l3l
dividu, que la grâce déprime, amoindrit, asservit. Dites qu'elle corrige et redresse, qu'elle guérit et élève ; dites que ce secours surnaturel opère merveilleusement dans l'ordre naturel, et que si, déposant au cœur de l'homme un germe céleste, il en fait un citoyen de l'éternité, il n'est aucune des aptitudes, aucun des devoirs du temps qu'il ne favorise et qu'il ne consacre.
Et si vous vous transportez dans la sphère sociale, si vous tenez compte, non plusde l'homme mais de l'humanité, non plus du chrétien mais de la chrétienté, vous raisonnerez de la même manière. Le sceptre que la puissance sacerdotale étend sur le monde, n'est pas, répétons-le, de ceux qui asservissent et qui broient. L'Eglise ne s'attaque ni au libre arbitre des peuples, ni à l'autonomie des Etats; elle est animée d'un sincère respect pour les justes prérogatives des pouvoirs constitués. Dans ce sens, il est très vrai de dire que son royaume n'est pas de ce monde. Laissant aux pouvoirs de la terre la direction des intérêts périssables, elle se réserve d'étendre les droits du Christ Rédempteur, d'assurer le respect de la- loi divine, justice et vérité, et de conduire ainsi le peuple racheté vers son but éternel, non sans lui assurer pour le temps cette somme de biens civilisateurs qui accompagne la justice — et hœc omnia adjicientur vobis.
Ces biens sont innombrables. Lesénumérer serait entreprendre l'histoire de la civilisation tout entière. Il est manifeste que le conférencier ne l'essaiera point. Apeine, pour conclure, ajoutera-t-il quelques observations. De ce texte évangélique qui promet aux peuples, fidèles à la justice, un surcroît de rémunérations temporelles, il rapproche cet autre texte de l'Apôtre : « Le royaume de Dieu est justice et paix ». Le justice, c'est le respect du droit d'autrui, et par suite, c'est le bon traitement du
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sujet, la liberté ; c'est aussi la reconnaissance du droit de Dieu considéré dans ceux qui gouvernent, l'autorité : la société est de la sorte affermie sur ses deux pôles. A la justice est associée la paix — justifia et pax. La paix , c'est-à-dire l'ordre, la sécurité — pax, tranquillitas ordinis. A ce mot de paix, l'orateur ne peut se défendre de faire un retour sur une institution chrétienne et nationale, canonique et laïque, élaborée, poursuivie depuis deux siècles par plus de cent conciles qui, la plupart, ont été des plaids, c'est-à-dire des assemblées mixtes où le personnel féodal et populaire s'unissait aux prélats. C'est de la Paix et Trêve de Dieu que date le réveil des peuples, alors que, accablés par les maux de l'ère féodale à ses débuts, ils se croyaient à la fin des temps. Sous l'influence de cette bonne nouvelle, charte des faibles et des inoffensifs, base d'un droit des gens, élargi, étendu à toutes les parcelles du territoire chrétien, les éléments d'ordre, deliberté,de civilisation, serencontrent, se reconnaissent, s'organisent. C'est alors que, suivant un historien du temps, on voit s'élever de toutes parts sur un sol rendu à la sécurité et aux labeurs féconds, de blanches églises, comme naissent les pâquerettes en un jour de printemps. S'il est possible d'atteindre de la main la source mystérieuse du mouvement communal, c'est à cette place qu'on doit la rencontrer. La liberté n'est plus une mère aux entrailles stériles, son sein s'est merveilleusement ouvert. Qu'une vilh de quelque importance 1 soitdotée de franchises, ces franchises, empressées de s'étendre, vont féconder une autre terre. Vous avez des cités mèreset des cités filles ;celles-ci ont adopté lesconstitutions decelleslà ; elles ont elles-mêmes desfilles; cette communication d'institutions libres s'étend indéfiniment. Si lespuissantes