‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 38 sur 203 · Celle de Lorris, par exemple, et celle de Vervins · texte numérisé non relu

Celle de Lorris, par exemple, et celle de Vervins

I 34 CHAPITRE III. — CIVILISTES ET DÉCRÉTISTES.

autant que la parcimonie des documents historiques le permet, des vertus qu'il ajoutait à l'exercice de sa charge professorale.

Le lecteur sait assez de quelles critiques acerbes était criblé l'honneur des civilistes, critiques dont la défaveur réjaillissait sur les canonistes eux-mêmes. Ces accusations n'effleurent pas la pure mémoire de notre Saint. S'il y a lieu de les rappeler, ce n'est qu'à titre de contraste, comme ces repoussoirs, ces ombres dans un tableau, qu'on rapproche à dessein d'une partie lumineuse pour en faire valoir tout l'éclat.

A l'amour du lucre, un des vices capitaux des hommes de loi, Raymond opposait un désintéressement absolu. Comme à tant d'autres, il lui eût été loisible de faire argent de ses connaissances et de ses talents. Ses pensées s'élevaient plus haut : dès maintenant il les met en pratique ; un jour, il les consignera dans sa Somme, œuvre digne de sa religion et de son savoir. Cherchons-y l'exposé des principes qui l'avaient dirigé pendant les années de professorat.

Une question s'était élevée. Les leçons et le talent d'un maître pouvaient-ils être évalués à prix d'argent et devenir l'objet d'un marché ; ou, comme le demande saint Raymond en termes plus précis, était-il permis à un professeur de Paris ou de Bologne de prélever un salaire sur ses écoliers ?

La question n'était pas nouvelle. Les honorables scrupules qu'elle soulève avaient été connus de l'antiquité -, les jurisprudents de la période Antonine les avaient exprimés. « La sagesse civile, disaient-ils, comptant au nombre des choses saintes, on ne doit se permettre, ni de la rehausser ni de l'avilir à prix d'argent. Il est des avantages que l'honneur permet d'accepter, mais non de

ATTITUDE DE SAINT RAYMOND A BOLOGNE. l35

solliciter1. » Raymond ne pourra rester inférieur aux stoïciens; il adopte, quant à l'honneur professionnel, leur jugement, leurs expressions elles-mêmes. Mais, voyant plus haut et plus clair que l'antiquité profane, il explique pourquoi la science, chose sainte, doit être l'objet d'un chaste amour. Il voit en elle un don de Dieu, et, dès lors, il ne peut accorder qu'elle soit, comme une matière vénale, cotée sur le marché 2.

Donc, tout en tolérant qu'un professeur accepte des offrandes spontanées, il estime que, en conscience, ce même professeur ne peut imposer une taxe à ses disciples, si ce n'est dans le cas où, manquant de ressources personnelles, il ne pourrait faire face aux besoins d'un honnête entretien. Alors seulement, et tout motif de s'enrichir étant écarté, il peut prélever un honoraire discret.

Ce cas n'était pas celui du Saint. Si l'élévation de son âme le rendait inaccessible aux idées de spéculation, un Pennafort, d'autre part, n'était ni réduit ni disposé à quémander les moyens de soutenir son rang. Mener la guerre à ses frais était de tradition dans sa noble famille; ce n'est pas lui qui dérogera. Sur quoi l'auteur de sa vie dit brièvement : « Ce maître illustre, ne recevant aucun salaire, distribuait gratuitement ce qu'il avait reçu de Dieu gratuitement ».

Les principes de délicatesse qu'on pouvait invoquer à l'encontre des transactionsentre maîtres et disciples, ne tombaient pas sur les récompenses pécuniaires que, par une exception très rare, le municipe bolonais accordait aux professeurs les plus méritants. Raymond, nous l'avons dit ailleurs, fut du nombre des favorisés, et cette circonstance jette une nouvelle lumière sur l'excellence

Page 1