‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 40 sur 203 · SI · texte numérisé non relu

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Tandis que saint Raymond enseignait à Bologne, un fait digne d'attention s'était produit. Sous un aspect inusité, des hommes nouveaux annonçaient rEvangile,et, par le charme de leur parole vive et puissante, ils mettaient la ville et l'école en emoi. N'allez pas, à cause de la pauvreté de leurs dehors, les confondre avec les émissaires sans aveu des faux pauvres de Lyon. On sait très bien d'où viennent les Frères-Prêcheurs, et leur histoire, qui date d'hier, les rattache immédiatement à la source de toute mission légitime. Objet, en 1 2 1 5, d'une première approbation donnée par Innocent III, leur Ordre avait été, peu après, confirmé par le successeur du grand pontife. C'était vers la fin de 121 6, au moment même où, suivant les supputations les plus probables, Raymond de Pennafort prenaitpossession delà chairequ'il allait occuper pendant trois ans.

Années fécondes pour le développement du nouvel Ordre, fécondes particulièrement à Bologne. Dès 12 17,

saintDomi nique a dispersé ses seize premiers compagnons. L'Espagne, le Languedoc, Rome et Paris ont reçu cette semence d'une impérissable postérité. Paris a été de la part du fondateur l'objet d'une sollicitude spéciale. Cette métropoleintellectuelledu monde chrétien voit s'installer dans ses murs une colonie de sept religieux, la moitié, peu s'en faut, de l'effectif total. Bologne cependant, en sa qualité de seconde ville de la république des lettres, demande à n'être point oubliée. Au mois d'avril 1218, saint Dominique dispose en sa faveur de trois de ses fils: c'est Jean de Navarre , un des seize premiers, c'est un certain Bertrand, c'est enfin un vieillard vénérable, Richard, celui qui, remplissant un messagecéleste, apparaîtra dans la suite à Tancrèdc, chevalier de la suite de Frédéric II et lui dira : « Viens à nous et tu te sauveras ». Au bout de peu de temps, deux autres des premiers compagnons du Saint, Michel de Uzéro et Dominique de Ségovie , entrés d'abord en Espagne, mais rebutés parles difficultés qu'ils y rencontrent, viennent à Bologne rallierie premier groupe. On fait choix d'une modeste installation dans un lieu nomjné Sainte-Marie-de-Mascarella. Cet établissement semble suffire à depremiersbesoins. Mais l'accroissement estrapide et l'espace se resserre. Les Frères sont déjà condamnés à se mettre en quête d'une autre demeure.

Alors commencent les prodiges. Vers le déclin de cette même année 1 2 1 8, saint Dominique, qui seprépare à visiter l'Espagne, veut êtrereprésentéà Bologne par unautreluimême. De Rome, il députe, comme son vicaire, ce fils d'une adoption récente , que des merveilles de grâce avaient rendu sien, le bienheureux Réginald, naguère décrétiste bien connu au delà des monts, et que la vertu d'une vocation nouvelle transforme maintenant en prédicateur irrésistible. Bologne prend feu à sa parole — tota fervebat Bolonia — disent les contemporains. Pour

RENCONTRE A BOLOGNE DE SAINT DOMINIQUE. l3o.

se rendre compte des enthousiasmes, il faut se reporter à ces triomphes, uniques dans les fastes de l'éloquence humaine, dont l'Italie allait être le théâtre, et les Frères- Prêcheurs et Mineurs les héros. Réginald, précurseur des Jean de Vicence, des Antoine de Padoue et de tant d'autres entraîneurs de peuples, unit à sôs qualités apostoliques le don d'attirer à son Ordre la fleur des maîtres et des disciples. Le premier, il approche l'étincelle de cette matière inflammable des écoles. A Bologne aujourd'hui et tout à l'heure à Paris, il ouvre cette série de conquêtes que saint Dominique élargira , que Jourdain de Saxe complétera avec un si mémorable succès.

Que se passe-t-il dans l'âme de Raymond? Demeurerat-il impassible devant les épisodes émouvants qui se renouvellent incessamment sous ses yeux? Un jour, c'est le bienheureux Clair, comme lui professeur en décret et comme lui futur pénitencier du Pape, qui cède à l'ascendant du serviteur de Dieu et se met à sa suite. Une autre fois, c'est le tour de Roland de Crémone, un savant homme, qu'on croit avoir été médecin, mais qui compte, à coup sûr, parmi les doctes théologiens du temps. Comme plusieurs de ses pareils, il était ami de la magnificence et, à ses heures, de la dissipation et des plaisirs. Au sein même d'une fête profane, il est frappé du néant des choses périssables, et passant d'un banquet à la salle capitulairedes Frères-Prêcheurs, il obtient incontinent d'échanger ses riches habits d'écarlate contre la buregrossière du religieux. Non moins remarquable est le changement qui s'opère dans les dispositions de maître Moneta, philosophe fort en renom. Jusqu'au jour de sa propre défaite, il détournait ses nombreux disciples des séductions d'une parole de sirène. Défiance fondée ; luimême va l'apprendre : un jour, il est entraîné malgré lui au sermon de l'homme de Dieu, et il a suffi d'un mot pour

le subjuguer et l'attacher au char de son vainqueur.

Un grand émoi régnait donc dans le monde scolaire. Saint Raymond, alors professeur, ne pouvait l'ignorer. Si la marée montante n'avait pas prise sur lui, du moins venait-elle écumer à ses pieds. Quels étaient ses sentiments intimes ? Indifférent, il ne pouvait l'être, et moins encore hostile. Mais ne ressentant au fond du cœur aucun appel, il se contentait d'applaudir au bien et d'admirer.

La scène change. A Réginald succède saint Dominique. Le voyage en Espagne de ce dernier avait été de courte durée. Au printemps de 12 19, il repasse les monts. Il est consolé sur sa route à la vue de progrès qui sont l'œuvre de quelquesmois. A Toulouse, le couvent de Saint-Romain est en pleine prospérité. Dominique y prend une poignée du grain qui s'y est entassé et jette au loin cette nouvelle semence. Sur son ordre, le Frère Arnauld, le bienheureux Romeu de Livia, d'autres eucore, se dirigent sur Lyon et s'y installent, à titre définitif. A Paris, les Frères, dontle nombre s'est élevé jusqu'à trente, sont entrés en possession de leur nouveau local de Saint- Jacques. Dès ce moment, l'illustre maison fait souche; le saint Patriarche lui emprunte les Frères qu'il envoie fonder à Limoges et à Orléans. Puis, saisissant de nouveau son bâton de voyage, il se dirige vers l'Italie. Les miracles l'accompagnent; les populations sont transportées à sa voix; partout des recrues nouvelles s'attachent à ses pas. Il arrive ainsi à Bologne vers la fin du mois d'août. C'est la première fois que l'histoire mentionne sa présence dans cette ville, centre désormais de ses opérations, foyer de ses affections, théâtre où il réunira les assises de son Ordre, terre que son dernier souffle embaumera, et qui héritera de sa dépouille mortelle. Maintenant il apparaît aux yeux de la savante et fière cité dans toute la beauté de son âge mûr, dans toute la

splendeur de sa sainteté. Sa venue est un événement. Dès lors, la présence de Réginald cesse d'être nécessaire. Dominique veut que Paris participe à son tour à la grâce ineffable de ses accents.

Et de nouveau, Raymond voit tout autour de lui les rangs des docteurs et des écoliers s'éclaircir, ceux des Frères-Prêcheurs se grossir. Saint Dominique dispose des âmes avec un ascendant en quelque sorte souverain. Non seulement à l'ouïr ou simplement à l'approcher , vous sentez , répandue sur ses lèvres ou s'exhalant de toute sa personne, une grâce communicative et victorieuse ; mais , quand il lui plaît , il frappe de loin et, comme un archer qui s'est embusqué dans l'ombre, il lance ses traits à coup sûr. C'est ainsi que les Frères, lui ayant témoigné leur ardent désir de voir venir à eux un docteur de renom, maître Conrad d'Allemagne, le Saint passe la nuit en prières et, dès l'aube, Conrad vient se rendre à merci. Raymond n'a rien à redouter d'une semblable violence. Il voit bien tomber dans les filets de l'inimitable capteur d'hommes le bienheureux Paul de Hongrie, Gilbert de Fracinet, Jean le Teutonique, le bienheureux Sadoc, saint Pierre de Vérone, d'autres encore ; mais pour lui, son heure n'a point sonné. Toutefois ily aura entre le saint décrétisteet le saint fondateur une rencontre, et cette rencontre, il est plus que plausible de l'affirmer, ne sera pas sans influence sur la destinée du premier. L'histoire n'en fait pas mention en termes exprès : elle eut lieu cependant ; voici à quelle occasion:

Un illustre prélat et un grand cœur, qui joignait à la charité d'un apôtre le courage du guerrier et la capacité de l'hommed'Etat, Bérenger de Palou, évêque de Barcelone, et l'un des victorieux de la bataille de las Navas , s'en revenait de sa visite au tombeau des apôtres et

passait par Bologne. A Rome, il avait vu à l'œuvre les fils de saintDominique et entendu la louange du père, car elle était sur toutes les lèvres. A Bologne, il eut le bonh eur de contempler les traits de l'homme de Dieu et de l'ouïr lui-même. La ville se ressentait encore de l'état de sainte incandescence où l'avait laissée Réginald. Les Frères étaient en pleine dilatation et sur le point d'échanger l'emplacement de Sainte-Marie-de- Mascarella contre Saint-Nicolas-des- Vignes , terrain plus vaste et mieux approprié à leur nombre croissant. En se portant sur un autre objet, le regard de l'évêque n'était pas moins charmé. Un des fils de son église, Raymond de Pennafort, était l'honneur de l'université de Bologne, autant par ses vertus que par ses talents. La pensée d'une double conquête vient à l'esprit de Bérenger. Quel résultat pour son voyage s'il pouvait ramener en Catalogne saint Raymond et obtenir de saint Dominique une colonie de ses fervents disciples !

La carrière de Raymond était consacrée par le succès. On peut se demander si, livré à ses propres inspirations, il eût préféré au bien certain qu'il accomplissait, l'inconnu d'une situation nouvelle. Les raisons que fit valoir l'évêque de Barcelone durent être d'un ordre très élevé, dignes de lui et de celui qu'il voulait convaincre. Quoi qu'il en soit, il triompha. « Ce fut, dit l'antique légende, le seigneur Bérenger de Palou qui, revenant de Rome et s'acheminant vers Barcelone, sa ville épiscopale, décida Raymond, à force de prières et d'instances, à venir se fixer près de lui, dans leur terre natale à tous deux , et au service de cette église à l'ombre de laquelle le saint avait grandi. »

Restait l'autre négociation, celle qui avait pour objet l'établissement des Frères à Barcelone. Saint Raymond étant désormais initie aux desseins de l'évêque, il est

difficile d'admettre que, vu sa connaissance des choses et des personnes, il ne lui ait pas servi d'introducteur dans ses démarches et de coopérateur à ses désirs. A coup sûr, et cette lois du moins, il vit, il entretint saint Dominique. Que se passa-t-il entre ces deux hommes, semblables sinonégaux en sainteté, égaux du moins par l'âge, qaoiqu'appelés à des heures si différentes à concourir à une œuvre commune? Dominique, astre à son déclin, aura-t-il pressenti dans la personne de Raymond la grande et vive lumière qui se lèvera sur son Ordre ? Celui-ci aura-t-il recueilli des paroles du saint fondateur quelque chose qui ressemblât au testament d'un père? Que se sont-ils communiqué d'ineffable, de caché, de profond? Si l'histoire n'en dit rien, la vraisemblance garde ses droits. Le résultat de cette rencontre dut produire dans l'âme du futur Frère-Prêcheur une de ces impressions qui ne s'effacent jamais.

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