LE COUVENT DES FRERES A BARCELONE
La double instance de Bérenger ayant obtenu plein succès, le vaillant évêque, chargé de ses dépouilles opimes, reprit en triomphateur le chemin de la patrie catalane. C'était vers la fin de 12 19 *. Les Frères- Prê-
1. Cette date est de grande importance: elle sert à déterminer d'autres faits. Contentons-nous de l'appuyer sur un témoignage antérieur à la mort de saint Raymond, celui d'un obituaire qui, des archives du couvent de Barcelone, passa à la bibliothèque de Saint-Jean en la même ville. Il y est marquéque, « Dominus Berengarius de Palatiolo.... obtinuit a beato Dominico conventum Fratrum qttos adduxit de Bononia ad civitatem Barchinonensem. » Et dIus loin: « Sic conventus fuit fundatus anno 121g. »
cheurs emportaient avec eux des lettres d'Honorius III. Le pontife recommandait dans leur personne « des distributeurs désintéressés et fidèles de la parole divine, des hommes uniquement préoccupés de suivre le Seigneur dans sa pauvreté et de se consacrer aux intérêts des âmes »
Ici l'attention se partage, l'histoire de saint Raymond et celle des religieux, qu'il appellera bientôt ses Frères, ne se confondant pas encore. Les débuts de la fondation demeurent obscurs. On sait toutefois que les Frères excitèrent, par leur conduite et leurs œuvres, une admirative sympathie, sentiment qui, devenu celui de Raymond, pèsera d'un grand poids sur les décisionsultérieures. En dehors de cette indication trop laconique, les commencements du couvent de Barcelone sont connus moins par l'histoire de ses habitants, que par les générosités dont ils furent l'objet. Les Frères trouvèrent un premier gîte dans une maison appartenant à un riche bourgeois, Pierre Gruny, personnage historique que nous verrons figurer aux cortès de Barcelone. La puissante famille des Gruny se signalera par la constance de son affection envers l'Ordre de Saint-Dominique *.
Mais le grand bienfaiteur des premiers jours fut l'évêque Bérenger, « père des Frères en notre terre », comme s'exprime avec une simplicité primitive un obituaire des anciens temps. Ce précieux registre, ouvert du vivant même de saint Raymond, nous fait savoir que Je terrain
1. Ces lettres données à Viterbe, le i5 novembre, furent probablement obtenues à la prière de saint Dominique, qui, ayant pris vers le même temps la route de Rome, se rencontra avec le Pape. Cf. Bull. Ord. t. i, p. 8.
2. L'obituaire du couvent de Barcelone fait mention de la pitance allouée aux religieux au jour anniversaire de Saurina, t épouse de Pierre Gruny ». Et l'obituaire ajoute: « Ipsa fuit devota ordini multum ».
où s'élevèrent le couvent définitif et son église fut un don du prélat. On y trouve encore consignées d'autres marques d'une charité qui ne se démentit jamais. Leur caractère en quelque sorte domestique donne l'idée d'un intérêt véritablement paternel. L'évêque prend à sa charge l'approvisionnement journalier du vin, générosité dont l'importance croîtra avec le nombre des religieux. Bérenger la continuera jusqu'à la fin, et par ses dispositions dernières, il en assurera l'exécution pendant un an après samort. On lui dut encore la possession d'une bible conventuelle avec sa glose marginale — biblia glossata — don considérable en ce temps. La bible conventuelle, à la différence des bibles laissées aux mains des religieux, était un manuscrit de grande dimension, d'exécution soignée et d'un prix de revient fort élevé 1 .
Ces détails font connaître les dispositions personnelles de Bérenger de Palou ; la vérité veut qu'on les généralise. Une des qualités, et, pour parler avec l'Ecriture, une des béatitudes d'une époque qui avait ses rudesses était l'intelligence du pauvre et de la pauvreté *. Se multipliant en inventives tendresses, la charité ne se contentait pas d'aller au-devant des besoins, elle honorait d'une sorte de culte les membres souffrants du Sauveur, lespauvres, les petits, les affligés de toute catégorie; et ce culte — de respectables débris en font foi — avait son luxe, ses magnificences, ses monuments. Ni moins comprise ni moins honorée était la pauvreté ■volontaire. La création des deux Ordres de Saint-Dominique et de Saint-Francois avait offert aux sympathies chrétiennes un aliment nouveau, et c'était à qui , du sein de toutes les classes, s'associerait par des
t. Sur le prix des livres, et sur les bibles en particulier, voir i"5 Études, t. m, ch. 18, § 2. — Sur les bibles, et en particulier sur les bibles conventuelles, voir ibid. ch. 19, § 4.