RAYMOND ENTRE CHEZ LES FRERES-PRECHEURS. I
t-il donc à cette existence de l'homme de bien, de l'ecclésiastique respecté, du savant écouté ? Serait-ce que les dignités qu'il orne plutôt qu'elles ne l'honorent, n'égalent pas ses mérites ? Mais, dans ce cas on sent très bien qu'il n'y a qu'à laisser faire ; d'autres honneurs, et des plus signalés, viendront d'eux-mêmes se reposer sur sa tête. Que cherche-t-il, qu'a-t-il à désirer ?... Le monde lui tiendrait ce langage. Mais lui , il est inquiet, il redoute ce que tant d'autres convoitent ; il se sent trop considéré, trop choyé, trop menacé par la faveur des hommes : il a d'ailleurs son genre d'ambition ; ce à quoi il prétend est si grand et si haut qu'il croit n'avoir rien fait encore. Jusqu'à présent, nous avons démêlé dans une existence uniforme les caractères de l'homme de bien ; la vie du Saint, avec ses prodiges d'activité et d'œuvres éclatantes, va se dérouler à nos yeux.
Donnons de nouveau la parole à l'histoire primitive. « Les Frères, porte-t-elle, étant établis depuis peu à Barcelone, Raymond considérait leur sainte vie et les fruits d'un ministère que le Seigneur rendait fécond. Lui aussi, il voulut marcher sur les traces de Celui qui, étant riche, avait, par amour pour nous, embrassé la pauvreté, et qui s'était livré pour le salut des âmes. Se riant sagement des séductions du monde, il tourna le dos à des avantages fragiles et, le Vendredi-Saint, il entra chez les Frères- Prêcheurs. »
Ce trop sommaire énoncé d'un événement appelé à faire époque nous invite à lire entre les lignes. Le choix du jour ne pouvait avoir été fortuit. Qui pourra dire quelle fut sur les dispositions, sur la détermination peutêtre, d'une âme avide de s'immoler à la suite du Sauveur, l'influence des mystères de douleur et d'amour que l'Eglise célébrait ? Le cadre était assorti à la scène. La vêture, suivant une ancienne tradition, s'effectua après
l'heure de prime, alors que les religieux, réunis dans la salle capitulaire et les pieds nus, s'apprêtaient, en esprit de pénitence et de prière, à réciter le psautier, moyen d'atteindre, sans que la louange de Jésus crucifié subît aucune interruption, l'heure plus solennelle des offices publics *.
Au commencement de ce siècle, on montrait, sur le chemin conduisant à la maison des Gruny, une simple pierre à laquelle le respect des fidèles continuait à prêter toute l'importance d'unmonument. Raymond s'y serait assis, comme pour recueillir ses forces, avant de consommer, par un dernier effort, sa séparation d'avec le monde. Les saints ont comme nous des faiblesses ; leur exemple nous apprend à les surmonter.
L'entrée de Raymond de Pennafortà Sainte-Catherine va devenir, pour cette maison encore à ses débuts, un signal de rapide accroissement. Gomme à Bologne, comme à Paris, comme sur tant d'autres points, l'enceinte monastique se trouve, au bout depeu de temps, insuffisante à contenir une foule chez qui la qualité l'emporte sur le nombre. « Excités, dit l'ancienne Vie, par l'exemple de Raymond et par ses prédications, un grand nombre de savants clercs, d'hommes nobles et de sages personnes entrèrent dans l'Ordre. »
i. Cf. Malvenda, Ann. Ord. Prced. ad annum 1222, ch. 9.