‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 49 sur 203 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« En ces jours-là, rapporte LucdeTuy, les Frères-Prêcheurs et Mineurs construisirent des couvents dans toute l'Espagne, et partout et sans cesse la parole de Dieu est annoncée »

Remarquez ces deux temps en une même phrase. Quand il s'agit des fruits de la divine parole, le chroniqueur s'exprime au présent. Le ministère des Frères- Prêcheurs et Mineurs s'exerce actuellement et sous ses yeux. Mais, quand il parle des fondations, c'est déjà pour regarder en arrière, et il s'exprime au passé. Vous avez là un signe de l'extension précoce des deux milices.

Pour faire connaître la Province dominicaine d'Espagne dans ses établissements de la première heure, dans ses Frères primitifs, comme on parlait autrefois, dans ses œuvres, dans le milieu où elle s'implante, choisissons une période de douze années, correspondant assez bienà celle où Luc de Tuy tenait la plume. Il n'y a pas à hésiter sur le point de départ. Cette période s'inaugure évidemment en 1 2 1 8, avec le voyage de saint Dominique etles fonda-

i. Chron. apud Boll. die xxx» maii, p. 294, c. 1.

l56 CHAPITRE V. — L'ESPAGNE DOMINICAINE.

tions qui sortent de ses mains. Nous la clorons en i23o, date arbiraire peut-être, justifiée cependant. C'est à cette date que l'érection du couvent de Majorque en territoire conquis associe les Frères- Prêcheurs à la croisade permanente que poursuit la valeureuse Espagne.

Parmi les couvents appartenant à cette période, les uns ont pour auteur saint Dominique lui-même ; d'autres ont été créés de son vivant, mais non par lui ; d'autres enfin touchent d'assez près aux origines premières pour avoir pu, faute de posséder la date précise de leur érection, réclamer, sans trop d'invraisemblance, l'honneur de procéder du saint Patriarche par une filiation immédiate. Pieuse et respectable prétention, mais que, encore, il faudrait justifier.

On a fort admiré l'assurance avec laquelle les rois et les Etats espagnols se partageaient, avant de les avoir reconquises, les provinces de la péninsule occupées par les infidèles. Sans tenir compte des combats nécessaires et des vicissitudes à essuyer, on donnait déjà à ces territoires le nom de conquête, et l'on disait conquête de Castille, conquête de Portugal, conquête d'Aragon, conquête de Catalogne. Plus admirable est l'assurance de saint Dominique ! Il n'a qu'une poignée de disciples qu'il vient de convoquer à Prouille, et toutefois, embrassant, du haut de la colline bénie, le monde et ses moissons blanchissantes, il y taille des lots et, à chacun de ces lots, il assigne un groupe de ses coopérateurs. L'Espagne, sa patrie, ne pouvait être oubliée; il lui envoie quatre de ses religieux.

De ces quatre, Michel de Uzéro et Dominique de Ségovie se laissèrent décourager par l'insuccès l. Ils s'en

i. Neque sicut desideraverunt fructificare potuerunt. Jourdain de Saxe. Apud Echard , n° 38.

revinrent près du Saint, qui, nous l'avons dit, en disposa provisoirement pour Bologne. Les deux autres, au contraire, Suéro Gomez et Pierre de Madrid , semèrent abondamment et recueillirent plus encore Dominique ne tarda pas à les rejoindre. La France et l'Italie, ces foyers principaux de son activité', se disputaient sa présence. Néanmoins, il trouva dans l'étendue de son courage et dans l'énergie de son zèle le moyen de consacrer à l'Espagne la fin de 1 218 et le commencement de 1219. On sait qu'il était à Ségovie lors des fêtes de Noël. Il y posa la première pierre d'une maison, première pierre également de la Province d'Espagne. Bientôt, se transportant dans la nouvelle Gastille, il réunit à Madrid les éléments d'une deuxième fondation.

Mais il s'éloigne: il le peut, son œuvre existe. Par sa parole, par ses saints exemples, par ses miracles, il lui a conquis de vives et durables sympathies : des prosélytes en assez grand nombre s'y sont attachés. Toutefois, le saint Patriarche ne perd pas de vue, en repassant les monts, des fils qu'il quittait pour toujours. On ne peut s'empêcher de reconnaître les traces de ses sollicitudes incessamment en éveil etles effetsde son crédit auprès duSaint-Siège dans ces lettres d'Honorius III adressées, au mois de mai 1220, aux habitants des deux villes de Ségovie et de Madrid. Le Pape les félicite de l'accueil plein de charité fait aux nouveaux prédicateurs, qu'il représente comme des hommes altérés de la soif des âmes et en état de faire déborder sur les peuples les ondes salutaires puisées aux sources du Sauveur. 0 Nous ne pouvons mieux vous faire connaître, ajoute Honorius, l'affection dont Nous sommes porté à leur égard, qu'en vous recommandant de

i. Abunde proficientibus et disseminantibus verbum Dei. Ibid.

continuer, par considération pour notre siège, ce que vous avez si généreusement commencé 1 . »

Telle est, si Ton se borne aux couvents d'hommes, l'œuvre propre et personnelle de saint Dominique en Espagne. Prêter à cette œuvre de plus grandes proportions, c'est se mettre en opposition directe avec un irrécusable témoignage, a Dominique, dit Jourdainde Saxedans son livre De initiis Ordinis, fonda deux maisons en Espagne, celle de Ségovie, qui fut la première, et celle de Madrid *. »

N'oublions pas, toutefois, que la paternité de Dominique s'étend à une double lignée. Sans nuire à l'unité de son dessein, une pensée parallèle l'inspire du commencement à la fin de sa carrière de fondateur. Son plan est manifeste: à la vigueur des travaux apostoliques de ses fils, il veut associer, comme une autre énergie, la prière de ses filles ; par des voies différentes, les Frères et les Sœurs se rencontreront dans une même fin. Cettepensée, qui naquit à Prouille et que le saint va poursuivre à Rome et finalement à Bologne, il la réalise actuellement en Espagne. A Madrid, il reçoit les vœux de Religion de pieuses filles, qu'il laisse dans leurs demeures en attendant qu'elles puissent se réunir sous un même toit. A Sainte-Marie-de-Castro, autrement dit Saint-Etienne-de- Gormas, monastère proche d'Osma, il défère aux désirs de religieuses qui, ayant vécu jusqu'alors sous le règle de saint Augustin, n'ont plus, pour se rendre semblables de tout point à ses filles de Prouille, qu'à recevoir de ses

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