LES DOMINICAINS ET LES DYNASTIES PRINCIERES
Encore un mot, et nous clorons cet exposé.
L'attitude des Frères-Prêcheurs à l'égard des maisons régnantes peut aider à connaître le degré d'influence acquis à ces religieux.
Tous les chefs d'États, le roi de Navarre excepté — et encore nous ne voudrions pas confondre le silence de l'histoire avec l'histoire elle-même — ont laissé des traces de rapports plus ou moins intimes, mais toujours affectueux, avec la famille religieuse qui, éclose à peine, occupe déjà une si grande place.
Commençons par lessignes les moins apparents. Qu'on se rappelle ces libéralités du roi de Léon en faveur du couvent de Zamora, libéralités ^confirmées par saint Ferdinand ; c'est un indice : évidemment il suppose d'autres faits.
Vient après cela le Portugal avec sa dynastie bourguignonne. Féconde en saintes femmes, c'est par leur intermédiaire que cette maison royale concourt à l'établissement des Frères et qu'elle les favorise dans leur expansion. La lignée masculine a moins de titres à la reconnaissance de l'Ordre ; ces princes, toutefois, ne peuvent lui refuser leur estime ni se soustraire à son ascendant. En disputant à ses sœurs Tarasia et Blanca leur part de l'héritage paternel, Alphonse II avait attiré sur son royaume les calamités d'une guerre civile. Les terres des églises, non moins que le patrimoine des deux princesses, avaient été
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soit usurpées, soit ravagées. En 1 223, et par suite du décès d'Alphonse, mort excommunié, un arrangement intervint : d'une part, entre son fils le roi Sanche II et l'archevêque de Brague ; d'autre part, entre le même prince et ses tantes. Le nouveau roi s'engageait à réparer les dommages causés par son prédécesseur. Deux traités ou concordes avaient été rédigés à cet effet, et tous deux portent le nom de Suéro Gomez, « Prieur des Prédicateurs », appelé comme témoin, avec des barons et des notabilités ecclésiastiques. A la qualité de témoin, Suéro ajoutera celle d'arbitre. Conjointement avec d'autres personnages, il évalue les pertes et assigne des dépens. La confiance du haut clergé n'avait pas dû rester étrangère à ce choix. Dès 1219, l'évêque de Coïmbre voulait que Suéro et ses religieux joignissent à la faculté de prêcher dans tout son diocèse le pouvoir de réprimer les désordres et de corriger les abus — Concedimus potestatem et facultatem compellendi et corrigendi omnes excessus1.
Les rapports des Frères-Prêcheurs avec la Maison d'Aragon datent des premiers jours de l'Ordre. Ces rapports, en dépit de la noble indépendance que les religieux sauront conserver, se maintiendront intimes et durables. Ayant à en parler au couis de ces Etudes, longuement et souvent , nous n'en dirons ici qu'un mot. Entre saint Raymond et le roi Jacques, un échange de bons offices subsiste jusqu'à la vieillesse du prince et jusqu'à la mort du religieux. Si grand d'ailleurs est le nombre des Dominicains dont le roi ne cesse de s'entourer, que, à tout prendre, c'est l'Ordre, c'est du moins la Province d'Espagne qu'il honore dans leur personne.
Reste en dernier lieu un commerce d'affectueux procédés entre les Frères et la couronne de Castille. Ces re-
I, Souza, Hist. de santo Domingo. — Lisboa, 1866, p. 77,
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lations ne sont ni les moins anciennes, ni les moins amicales. Elles naissent de la force des choses. Un de ces indices qui s'offrent quand on les cherche le moins, place leur origine dans là rencontre, ignorée jusqu'ici, du jeune fils de Bérengère et de saint Dominique.
Si jamais vous avez !a bonnechancede visiter la cathédrale de Burgos, faites-vous conduire vers une porte latérale, dite de la Coroneria, petit poème dans une grande épopée. Par la classique vigueur du style, cette portion de l'immense édifice se réclame des plus beaux jours du xiii5 siècle. A la richesse des voussures, à ces statues surmontées de leurs dais, à ces bas-reliefs étagés sur la surface du tympan, vous pourriez vous croire en France, dans quelque ville du domaine royal, en face d'un édifice construit par saint Louis. Toutefois, n"allez pas succomber à une illusion.- Vous êtes véritablement sur le sol de la vieille Castille. Au besoin, un examen réfléchi de ces images de pierre vous ramènerait à la réalité. Remarquez ces figures qui, occupant la moitié de l'étage inférieur du tympan, semblent se rapporter à un même sujet. Un homme en costume de Frère-Prêcheur parait s'aboucher avec un roi : il lui présente un rotule à moitié déployé, il est introduit par un personnage qu'on reconnaît pour un évêque, bien que ses insignes soient en partie brisés. A côté du roi se tient une femme couronnée; à l'autre extrémité du groupe, un personnage en costume de Franciscain : cette figure n'a point part à l'action : sorte de hors-d'oeuvre, elle est là sans doute pour marquer une idée populaire, celle de la fraternité des deux Ordres.
Quelle est cette scène, et quelles sont ces figures ? Dans celle du roi et dans celle du prélat, il n'est pas difficile de reconnaître les deux fondateurs de la cathédrale de Burgos.saint Ferdinand et l'archevêque Maurice. La reine,
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c'est Bérengère. toujours inséparable de son fils. Ce que font là les deux figures de religieux, n'est pas d'une interprétation moins aisée. Elles représentent saint Dominique et saint François. A la suite de leur canonisation, l'archevêque a voulu que sa cathédrale fût la première à élever un monument aux deux héros de la piété populaire.
Cependant, dans son ensemble, le groupe indique une intention. Il y a entre les personnages un lien; c'est une scène, une action qu'ils indiquent, mieux que cela, ils élucident un point d'histoire. Saint Dominique, pendant son voyage de 1218, s'est trouvé à Burgos en même temps que saint Ferdinand. Présenté par l'archevêque, il prorite de cette rencontre pour recommander son Ordre naissant à la bienveillance du jeune roi et de sa pieuse mère. Le rotule qu'il tient à la main, c'est la récente bulle d'institution d'Honorius III. On sait que, dans les premiers temps, les Frères la portaient avec eux, comme leurtitre authentique et l'acte de leur naissance — ut Ordinem publicarent — dit le bienheureux Jourdain1. Telle est la scène que l'archevêque Maurice a voulu perpétuer par le ciseau. Elle reporte aussi loin que possible les relations de la couronne de Castille avec les Frères- Prêcheurs.
Saint Dominique repasse les Pyrénées ; bientôt il quitte la terre, et les relations qu'il avait créées se continuent, pleines de bienveillance de la part du saint roi. On peut juger de ses sentiments par cette charte de 1222, où Ferdinand, roi de Castille et deTolède, déclare tenir dans sa dilection particulière et compter au nombre de ses plus chers protégés dom Suéro, Prieur de l'Ordre des Frères- Prêcheurs en Espagne. Il veut que partout, lui et ses religieux soient accueillis avec bénignité, déférence et