I. Prostrations
le saisit par son habit, le suppliant, non seulement de prier pour elle d'une manière générale, mais de demander son retour à la santé. Raymond ne voulait rien entendre ; trop humble pour se laisser imputer le rôle de thaumaturge, il se défendait avec force. Mais, « en femme très sage », comme parle l'historien, la malade se gardait de lâcher prise. L'homme de Dieu était son prisonnier. Que faire ? Capituler, sans doute. C'est le parti qu'il prend- A l'instant, Elisende est soulagée, et elle l'est pour toujours. Dans la suite, elle ne pouvait s'empêcher d'attribuer sa guérison aux mérites du saint religieux, et souvent elle eut l'occasion de s'en expliquer devant les Frères.
Un Frère convers de l'Ordre, nommé Martin Romeu, est appelé à faire une expérience semblable. Depuis deux ans, il souffre dans la tête de douleurs excessives : sa faiblesse est extrême, et le moindre bruit ajoute à ses souffrances. Il vient se jeter aux.pieds de Frère Raymond, il le supplie de lui imposer les mains, persuadé qu'à ce contact et par la prière du serviteur de Dieu, il sera délivré de son mal cruel. Raymond se prête à son désir, et, soudain, le Frère éprouve un profond soulagement, tandis que son âme est inondée d'une suavité et d'une consolation sans pareilles. Nul doute n'était possible : une vertu sortie du Saint avait communiqué à un corps malade la santé, et à un esprit affligé la sérénité et la paix.
« Parfois, porte l'ancien texte, quand on s'était recommandé d'une manière spéciale aux prières de Frère Raymond et à celles de ses Frères, soit pour obtenir une guérison, soit pour toute autre nécessité, il réunissait les religieux et, se prosternant humblement avec eux, il les électrisait par son exemple, et, leur communiquant sa dévotion, il les associait à ses larmes et à ses
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sanglots. On eut souvent la preuve que le résultat désiré avait suivi de près ce mode de supplication. »
Si le religieux, l'homme du cloître, avait surtout libre carrière pendant la nuit, le jour lui offrait encore des occasions de se signaler. La légende de Raymond aime à nous faire connaître sa sobriété soutenue dans le boire etdans le manger. Sauf le dimanche, exception qui avait pour but d'honorer la résurrection du Seigneur, il ne faisait qu'un seul repas. Nous apprenons de la même source sa manière toute religieuse de converser avec les Frères. « Pendant les récréations -- in commuai colloquio — ses discoursétaientémaillés de paroles et de traits édifiants. li ne pouvait souffrirqu'on maltraitât le prochain : bien moins encore se permetiait-il lui-même des appréciations défavorables ; mais il était le constant et fidèle avocatdes absents. Jusque dans sa manière de reprendre ceux qui s'échappaient en propos indiscrets , il usait de formes gracieuses et charitables. »
Parmi les exercices diurnes, il en est un qui, entre tous, mérite notre attention.
« Il célébrait presque chaque jour, non sans s'être humblement et pieusement confessé. Il avouait dans l'intimité que si, par grand hasard, il lui arrivait de ne pas avoir offert lesaint Sacrifice, il lui était impossible d'être joyeux, comme à l'ordinaire.
Quittons un instant l'ancienne Vie pour puiser à une source non moins respectable. La parole est au Dominicain Marsilio, un contemporain de l'extrême vieillesse du Saint.
« Le rayon de divine splendeur qui, dit-il, éclairait l'intérieur de ce père vénérable ne pouvait rester caché. Il se manifestait par la gloire des miracles et par l'irradiation des dons célestes. .. Tandis qu'un jour le Frère
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Raymond était à l'autel offrant à Dieu le Père l'hostie sainte, une colonne de feu descendit du ciel au moment delà consécration et enveloppa la tête et les épaules de cet homme si éminemment sacerdotal, digne ministre du Dieu très haut. Le. prodige dura jusqu'à ce que le corps et le sang du Sauveur eussent été consommés. »
Voici un autre prodige arrivé à l'autel et qui eut pour effet la guérison d'une âme.
Un Frère convers qui, dans le siècle, avait buàla coupe empoisonnée des voluptés mondaines, se trouvait sous le coup d'humiliantes tentations. S'étantmis à considérer la sainteté de Frère Raymond et, en particulier, sa grande dévotion lorsqu'il célébrait, il l'ut pris, un jour qu'il assistait à sa messe, d'un mouvement de foi très vive, et il priait Dieu, par les mérites de son serviteur, de l'aider à soumettre une chair rebelle. « Au moment où le Frère Raymond élevait, selon les rites prescrits, le corps du Sauveur, ce Frère vit en ses mains la forme même de Notre-Seigneur Jésus-Chrit, sous l'apparence d'un enfant tout brillant de gloire et de beauté. A partir de ce jour et tout le temps qu'il vécut, ainsi qu'il le déclara à son heure suprême, il n'éprouva aucun retour des assauts qui l'avaient affligé. »
Il y a dans cette vie claustrale un autre aspect: c'est celui de l'homme d'étude, du canoniste habile et déjà renommé. Tel que l'école l'a connu jadis, tel est-il maintenant, tel sera t-il jusqu'à la fin: unelumière pour tous, un conseil intègre et recherché. Seulement, on dirait qu'avec la robe du Frère-Prêcheur, il a revêtu des dispositions plus actives et plus apostoliques. C'est après l'avoir endossée, qu'il s'arme de sa vaillante plume ; elle va servir, soit à ses travaux de longue haleine, œuvres monumentales, qui fixeront sa place dans les fastes de la science, soit à des opuscules plus modestes, mais
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d'une utilité pratique, soit encore à des mémoires et consultations sollicités de toute part et impatiemment attendus.
Raymond, toutefois, n'étudie pas seulement pour éclairer. Il sait la parole de saint Bernard : lucere parum — luire, c'est peu ; il a d'autres attraits. Un mot que saint Thomas n'avait fait qu'emprunter à l'antiquité chrétienne, donne à comprendre les saintes ardeurs d'une intelligence éprise des choses divines:» Ex dilectione Dei inardescit ad pulchritudinem ejus concupiscendam. Cette âme est embrasée du désir de contempler la divine beauté parce qu'elle l'aime, et elle l'aime davantage parce qu'elle l'a contemplée. » Telles sont, telles seront à toutes les époques les dispositionsdu serviteur deDieu.
Un jour — beaucoup plus tard — il se retrouve à Barcelone, dont il a été longtemps éloigné. Il est tout aise d'occuper au couvent de Sainte-Catherine sa chère cellule et, dit l'auteur de sa légende, « il se félicite d'être rentré en possession de sa tranquillité et de pouvoir, après tant de sollicitudes et de travaux, vaquer librement à la contemplation ». Or, la pourvoyeuse principale de la contemplation, c'était la reine des sciences, la science des divines Ecritures, comme on parlait de préférence, ou la théologie. On ne peut se représenter notre Saint comme irrémissiblement courbé sur les textes des juristes. L'auteur de sa vie dit, au contraire, « qu'il donnait à l'étude des divines Ecritures tout le temps dont il pouvait disposer — Lectioni vero sanctarum Scripturarum quando sibi vacabat studiose intendebat ». Et lui, ce maître éminent. ne répugnait pas à suivre les leçons domestiques qu'un Lecteur ou docteur donnait alors en chaque couvent — etdoctùrum scholasin conventu legentium libenter et humiliter frequentabat.
Même dans la science où il était passé maître, il faisait
preuve d'une rare modestie et d'une défiance de soi poussée jusqu'à l'extrême. De toute part, on venait le consulter sur des points de droit ou sur des cas de conscience. « Et lors même, porte l'antique légende, qu'il avait déjà traité de ces matières ou résolu ces cas, néanmoins, pour être plus assuré de ne pas commettre d'erreur, il fouillait de nouveau dans les livres, ou se faisaitlire les textes, voulant se pénétrer du sentiment des maîtres autorisés. Rassuré par ces recherches, il se prononçait enfin avec une gravité et une maturité qui ne laissaient rien au hasard et qui prévenaient toute méprise. »
Ici se place la première mise en œuvre d'un travail qui fut dans la suite un des titres de gloire de saint Raymond.
« En ces jours, — c'est encore l'ancienne Vie qui parle — Frère Suéro, premier Prieur Provincial d'Espagne, passa par Barcelone. Ayant ouï parler des talents de Frère Raymond etdesa grande connaissance du droit, il le pria, et lui imposa pour la rémission de ses péchés de réunir, sous la forme abrégée et pratique d'une Somme, les questions de droit qui se présentent le plus ordinairement au tribunal de la pénitence, afin d'offrir aux Frères et à tous les confesseurs en général un moyen de s'instruire et une direction. En fils d'obéissance, Frère Raymond acquiesça humblement à cette prière et à cet ordre »
L'obéissance l'a trou vé prompt. La même vertu, disposant à son gré de ce parfait religieux, lui imposera des retardements. Son travail, interrompu ou contrarié
i. Il n'y a pas de doute sur l'époque où Suéro Gomez commanda à saintRaymond d'entreprendre sa Somme. 11 ne put se rencontrer à Barcelone avec le Saint et lui donner cet ordre, que pendant les quatre ou cinq ans qui suivirent la profession de l'illustre juriste. Celui-ci va se voir bientôt entraîné dans une série d'oeuvres actives qui le tiendront éloigné de Barcelone jusqu'en 1235. Quand il revient, Suéro est mort et remplacé.
par d'autres œuvres, restera longtemps sur le métier. Commencé bien avant le recueil des Décrétâtes, il est postérieur, comme achèvement, à ce livre célèbre. Tout en ajournant nos appréciations, rendons-nous compte dès aujourd'hui des pieuses et saintes dispositions deson auteur, lorsqu'il mettait la main à l'œuvre. « Moi, Raymond, écrit-il en tête de sa Somme, le plus petit parmi les Frères-Prêcheurs, bien plus, serviteur tout à fait inutile, j'ai compilé diligemment cette petite Somme en l'honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la glorieuse Vierge sa Mère et de sainte Catherine. Aux Frères de notre Ordre et aux autres confesseurs qui pourraient éprouver des difficultés sur le jugement à rendre au tribunal delà pénitence, je dédie ce composé de divers
auteurs et du sentiment des anciens Ce que
faisant, je n'ai point présumé de mes forces qui sont nulles, maisn'ayant ni vouloir ni non-vouloir, je me suis uniquement confié dans le bien de l'obéissance, comme aussi dans l'infinie clémence du Sauveur, qui seul opère des choses admirables. »
L'Eglise, dans son langage liturgique, qualifie saint Raymond de ministre insigne du sacrement de pénitence — sacramenti pœnitentiœ insignem ministrum l. Cette appellation repose évidemment sur d'autres titres que sur des travaux écrits. Saint Raymond n'était pas seulement un docteur que les hommes du saint ministère consultaient dans leurs doutes. Lui-même, quittant les sphères abstraites de la spéculation, appliquait personnellement aux âmes la science dont il était une des lumières. Vous reconnaissez, en effet, le confesseur insigne dans les lignessuivantes de notre ancien texte : « Une
i. Paroles de la collecte ou oraison du Saint. Elle fut rédigée par Clément VIII, le Pape qui canonisa saint Raymond.