‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 71 sur 203 · L'ORDRE DR LA MERCI · texte numérisé non relu

L'ORDRE DR LA MERCI

multitude composée de personnes de conditions diverses s1empressait autour de lui pour obtenir des conseils de salut. Chacun, grand ou petit, était joyeusement accueilli dans le sein de sa très vaste charité. Affable et aimable pour tous, il satisfaisait aux demandes de son mieux et conformément à la grâce qu'il avait reçue du Seigneur. »

Cette conduite, si parfaitement égale, n'empêche pas le serviteur de Dieu de s'attacher avec une sollicitude particulièreaux âmesqui, parposition ou parsuitede qualités personnelles, sont à même, mieux que d'autres, de concourir au bien. Raymond, futur confesseur du Pape Grégoire IX, compte, dès maintenant, parmi les âmes qui s'éclairent de ses conseils, le roi Jacques d'Aragon et un chevalier provençal, plus tard placé sur les autels sous le nom de saint Pierre Nolasque. Du concert de ces trois hommes, le religieux, le roi et le chevalier, naîtra l'institut désigné sous le titre d'Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie de la Merci, ou de la Miséricorde. Pierre Nolasque apportera son dévoûment, le roi son assistance, Raymond, guide de leurs âmes, sera la tête de la sainte entreprise.

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Un institut voué à la rédemption des captifs offrait uneœuvred'opporiunité et malheureusementd'avenir,car l'Espagne, malgré ses triomphes récents, n'était pas près d'en finir avec les maux attachés à la guerre séculaire contre les Maures. Les frontières s'étendaient; leur défense exigeait un redoublement d'efforts. Les trêves

duraient peu, trêves armées, au cours desquelles il fallait protégerdans leur vie, dans leurs biens, dans leur liberté, des populations exposées aux coups de main de l'ennemi. Ce n'était pas assez : il importait encore de réparer ce qui était réparable, et de rendre, non point la vie aux morts, mais la liberté aux captifs ; de sorte que deux nécessités s'imposaient à la vaillante nation : la défense et la libération du territoire, la défense et la libération des personnes.

Dès le principe, le rachat de* captifs suscite parmi les religieux de nombreux dévouements. A cet égard, et dans la branche bénédictine des moines noirs, on a conservé le souvenir de saint Dominique, abbé de Silos, un généreux briseur de chaînes, popularisé par la poésie primitive des Espagnols Ces dévouements, si fréquents qu'ils pussent être, demeurent toutefois à l'état isolé, faute d'être coordonnés sous une impulsion commune. Comme organisation consacrée par l'état religieux, la protection armé.; du territoire précéda le rachat des personnes. Des chevaliers avaient demandé à la discipline monastique de consacrer leurs coups d'épée. L'Ordre du Temple et celui des Hospitaliers, répondant à un incontestable besoin, étaient promptement parvenus à un haut degré de prospérité et d'expansion.

La péninsule ibérique, commetoutesles contréesexposéesau contact de l'Islamisme, avait vu à l'œuvre les deux Ordres chevaleresques. Ceux-ci cependant, débiteurs de leur bravoure à la chrétienté tout entière, s'éparpillaient sur un front d'une immense étendue, etl'Espagne avait des besoins spéciaux et impérieux. Il était désirable derenfor

i. Priant à son tombeau, la bienheureuse Jeanne d'Aza obtint d'être la mère d'un fils qui devint saint Dominique, le fondateur des Frères-Prêcheurs.

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cer par des institutions locales une milice plus vaillante que compacte. Déjà l'Allemagne du nord possédait ses chevaliers Teutoniques; l'Espagne aura ses chevaliers de Calatrava et de Saint-Jacques, rédempteurs du sol par le fer; elle aura, mais attendez encore, ses chevaliers de la Merci, rédempteurs des personnes par la charité *.

Est-ce trop nous permettre, que d'arrêter un instant notre regard sur cette fécondité incomparable et sainte du principe religieux? Calatrava, forteresseaujourd'hui ruinée, était considérée, à cause de sa situation très forte sur la Guadiana, comme une des clefs de la Castille. En 1 1 5 8, au temps où régnait le roi Sanche III, les Maures, résolus à s'emparer de cette citadelle, concentrèrent sous ses murs toutes leurs forces. Ses défenseurs étaient découragés. Alors le prince l'offrit, en toute propriété, au chef de guerre assez heureux pour la sauver des mains des Sarrazins. Un moine cistercien, Raymond, abbé de Fitero en Navarre, monastère issu et dépendant de Morimond, répondit à l'appel du roi. Reprenant le chemin de ses montagnes, et prêchant partout la croisade, il s'en revint avec un corps de chevaliers navarrais qui, unis aux Castillans, eurent bientôt dégagé Calatrava. Le roi de Castille fit don de cette place à Dieu, à sainte Marie, à l'Ordre de Cîteaux et à l'abbé de Fitero.

Le plus difficile restait à faire : Calatrava était en butte à des attaques de toutes les heures. Il fallait la défendre et la conserver. Raymond de Fitero eut l'idée de substituer aux intermittences du service féodal la stabilité du moine, et, sur le modèle des Templiers et des Hospitaliers, il constitua l'Ordre de Calatrava, milice religieuse et chevaleresque étroitement rattachéeà Cîteaux

i. Dans l'Ordre de la Merci, on donnera le nom de Rédempteur au religieux chargé d'aller parmi les intïdèles délivrer les captifs.

et placée, comme Fitero, sous l'autorité et la visite de l'abbaye française de Morimond. Cette combinaison eut plein succès, etcomme elle arrivait très à point, elle ne tarda pas à être imitée. Le xne siècle n'était pas clos, qu'Alphonse IX, le fils et successeur de Sanche, fondait, sous le nom d'Ordre de Saint-Jacques, un autre institut militaire, auquel il donnait comme blason un glaive teint du sang des infidèles. En inféodant aux deux Ordres de vastes terres et de nombreux châteaux, le roi de Castilleles constituait à l'état de colonies placées en observation sur les frontières. Calatrava surveillait le cours delà Guadiana : plus en arrière et le long du Tage, les chevaliers de Saint-Jacques constituaient une seconde ligne ; leur rôle de sentinelles avancéesne leurinterdisait pas de se mêler aux opérations offensives sur tous les points où il était besoin deleur vaillance.

La vie religieuse a pour principe la charité, le sacrifice de soi fait Dieu et aux hommes. D'une source aussi féconde et aussi pure ne pouvaient sortir que des choses excellentes. La libération du territoire par les Ordres de chevalerie en est une. Reste à pourvoir à la rédemption des captifs. L'esclavage, sort réservé à tout prisonnier fait par les Maures, est toujours la plaie béante. La grande guerre n'était pas la seule à multiplier les victimes ; elle, du moins, avait ses heures de répit, tandis que la guerre de détail ou d'algarades ne désarmait jamais. Les pays frontières étaient particulièrement exposes. Toute personne, si inoffensive qu'elle fût par l'âge, par le sexe, par la condition, pouvait être enlevée et servir de butin à une razzia heureuse. Du côté des Arabes, certaines tenures militaires, placées en avant-poste sur le front de défense de l'Islamisme, devaient un tribut déterminé d'esclaves aux marchés de l'Espagne sarrasine et de la Mauritanie.

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La charité revêt toutes les formes : guerrière pour le rachat du sol, elle reprend ses allures de paix pour le rachat des personnes. La France avait vu naître dans ce butFOrdre des Trinitaires. Ceux-ci s'étaient disséminés sur tous les points où leur mission libératrice pouvait s'exercer. Comme les Ordres du Temple et de l'Hôpital, ils avaient prêté leur concours à l'Espagne, mais non dans une mesure assez pleine pour ne pas donner lieu, l'héroïsme chrétien venant en aide, à une institution nationale. Ce fut pourtant un Français qui eut l'honneur de l'établir.

Au temps où saint Raymond portait déjà l'habit des Frères- Prêcheurs, vivait à Barcelone un étranger de noble extraction, partageant son existence entre la prière et les œuvres saintes. Dans ce but, il s'était associé d'autres gentilshommes, dont plusieurs venaient, comme lui, du midi de la France. Il s'appelait Pierre Nolasque ; le lieu de sa naissance était le bourg ou village de Mas-les- Saintes-Puelles, entre Toulouse etCarcassonne. D'aucuns disent qu'il s'était expatrié pour fuir le spectacle navrant des ravages causés par l'hérésie. D'autres ajoutent que, foulant encore lesol natal, il avaiteu l'occasiond'adoucir par ses procédés charitables le sort d'un royal enfant, Jacques d'Aragon , alors que celui-ci, otage entre les mains de Simon de Montfort, était par lui-même incapable de relever la couronne si tragiquement tombée de la tête de son père. Les on-dit vont plus loin en se mêlant aux choses certaines. L'orphelin avait trouvé dans la personned'Innocent III un libérateur, et dans celle d'Honorius III un protecteur. Maintenant qu'il a gagné des années, et que, régnant de fait, il déploie, sous les dehors d'un adolescent, des qualités viriles, il se serait souvenu du noble provençal qui l'avait visité captif; il l'aurait attiré et lui aurait fait une place auprès de sa personne.

2l6 CHAPITRE VI. — SAINT KAYMOND A BARCELONE.

On raconte enfin que, sans qu'il y ait eu entente préalable, du moins à l'origine des choses, le jeune roi et le gentilhomme se sentaient poursuivis par une même pensée, celle du rachat des captifs. Jacques, privé de sa liberté dès Tagede cinq ans, bientôt reconnu roi, maisgardé à vue par ses sujets, aurait appris à ses propres dépens le prix de la liberté. On va jusqu'à dire qu'étant encore sous la tyranniedes factions, il aurait promis à la sainte Vierge que, une fois affranchi de cette odieuse tutelle, il favoriserait de tout son pouvoir les oeuvres de Merci ou de Miséricorde, entreprises ou à entreprendre pour la libération des esclaves chrétiens.

Quant à Pierre Nolasque — et maintenant nous écrivons sur des données certaines — il avait déjà, rien qu'avec ses seules forces, mis à cette œuvre une main généreuse. Une pièce d'une antiquité très haute 1 nous apprend que de très bonne heuie il avait obtenu, auprix de son riche patrimoine, la liberté d'un certain nombre d'esclaves. « Le sort des captifs, porte cette relation, était un tourment pour sonâme » ; et elle ajoute : a Cinq fois

(. Un honorable écrivain, aux travaux duquel nous confessons devoir beaucoup, M. le baron de Tourtoulon, auteur de la Vie de Jacme Ier, se refuse à tenir compte des circonstances merveilleuses qui ont préside à la fondation de l'Ordre de la Merci. La possession, les preuves de tradition, le témoignage de l'Eglise ne lui suffisant pas, il aurait voulu, pour se laisser convaincre, des textes contemporains. Une fois de plus, l'argument négatif s'est laissé prendre en défaut. Les archives de la Merci contiennent des textes de l'antiquité la plus reculée, textes précis, probants et du plus haut intérêt pour l'histoire de saint Pierre Nolasque et de saint Raymond. Le passage que nous insérons en cet endroit est extrait d'un acte notarié, dressé en 1260, quatre ans après la mort du saint fondateur de la Merci, à la requête des religieux mercédaires. Les sceaux ouïes cordelettes des sceaux de i3 témoins entendus, ont été reconnus lors du procès decanonisation en 1733. Cette relation ne manque pas de rappeler la vision merveilleuse dont nous parlons plus loin. Cf. Benedict. XIV. De serv. Dei beatificatione, etc. t. 1, p. 281. Edit. de Prato.

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il avait été à Valence et une fois à Majorque. Dans quatre de ces voyages, il avait payé sur son propre bien trois cents rançons. Dans deux autres voyages, il s'était servi pour le même objet des aumônes qu'il avait recueillies. Et cet homme, jusqu'alors d'une si grande fortune, s'était condamné à la pauvreté la plus rigoureuse; il n'avait point de demeure propre; il ne possédait pas même un lit, mais il couchait par terre, afin d'être plus dispos pour l'oraison ... Sa charité pour les captifs était si vive qu'il désirait, et on l'avait souvententendu s'en exprimer, se vendre pour les délivrer, ce qu'il eût fait sans doute si le roi n'y eût mis obstacle».

Ici s'annonce le concours du roi. Si rien n'est arrêté par rapport à l'œuvre du rachat entre lui et saint Pierre Nolasque, il y a eu cependant des préoccupations communes, suiviesd'un certainéchanged'idées. Untroisième personnage netardepas à intervenir. C'est le confesseur du roi et du noble étranger, le Frère Raymond de Pennafort, la lumière et l'oracle de Barcelone et de toute la contrée.

Approuvera-t-il les dispositions de ces deux âmes, qui se sont ouvertes à lui ? Grand par ses lumières, il l'est plus encore par le cœur. Nous verrons dans la suite quelle était l'immensité de son zèle à l'égard des juifs, des hérétiques, des musulmans. Se peut-il que maintenant il demeure insensible aux souffrances des membres de Jésus-Christ, esclaves chez les infidèles, et indifférent à leur salut mis en péril par la captivité? L'ancienne Vie montre très bien quels étaient à cet égard ses sentiments. « Il souffrait, porte-t-elle, de l'indifférence des fidèles par rapport à l'œuvre du rachat. Tout au plus s'en préoccupait-on quand il s'agissait de proches ou d'amis. D'ailleurs, ceux qui pouvaient par eux-mêmes réaliser des rançons étaient en petit nombre. Plus rares encore étaient

les hommes assez dévoués pour se rendre personnellement parmi les Sarrasins, dans le but de briser les chaînes des captifs. Aussi certains captifs . ne pouvant supporter Fhorreur de leur situation, apostasiaient misérablement devant les menaces ou devant les promesses. Emu de compassion à la vue des misères qui accablaient les corps et des dangers qui menaçaient les âmes, le Frère Raymond portait cette pensée comme une plaie douloureuse faite à son âme, et, Dieu l'inspirant, il s'était mis à réfléchiraux moyens de conjurer de si grands maux. »

Et, soudain, ce qui, dans Pâme de Raymond et de ses deux pénitents, était à l'état de désir, d'aspiration confuse et sans issue déterminée, s'illumine, prend des contours précis, se révèle sous un jour pratique, s'impose comme une œuvre nécessaire. Nous touchons à une circonstance décisive, et comme à une source mystérieuse d'où va sortir l'Ordre de la Merci. Il n'est aucun des historiens de la patrie aragonaise qui n1ait rappelé cette origine. Mais parce qu'elle appartient à l'ordre des faits surnaturels et que, en matière de miracles, nullecompétence n'est égale à celle de l'Église, nous nous attacherons au témoignage offert par la bulle de canonisation de saint Raymond. Après avoir mentionné la personne, les vertus et l'héroïque dévouement de Pierre Nolasque, le grave et très docte document continue en ces termes : « Une nuit, tandis que ce même Pierre priait et méditait aux pieds du Seigneur sur les moyens de venir en aide aux malheureux captifs, la Vierge, Mère de Dieu, lui apparut sous un aspect resplendissant, et elle lui ht comprendre que la fondation en son honneur d'un Ordre religieux, ayant pour but d'arracher les esclaves chrétiens à la tyrannie des infidèles, lui serait particulièrement agréable, ainsi qu'à son Fils. Et la même nuit, la bienheureuse Vierge se rendit visible à saint Raymond

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et au roi d'Aragon, Jacques Ier, et elle leur fit entendre le même avertissement. »

« Un catholique, quoiqu'il fasse, ne peut sarcler sa religion pour en ôter le surnaturel. » Ainsi s'exprime le Père Faber à propos des faits merveilleux qui émaillent les vies des saints ; et il ajoute : « En nous rappelant que c'est l'autorité même de l'Eglise qui pre'sente à notre vénération et à notre amour ces puissantes manifestations, accueillons-les en enfants respectueux... et tâchons de nous défaire deces timidités mêlées d'insolence qui nous font sourire avec les profanes et douter avec les sceptiques » *, Rien de plus juste ni de mieux applicable au cas présent. Après un examen attentif de la bulle consacrée par Clément VIII à la gloire de saint Raymond, on se convainc une fois de plus que, même au point de vue rationnel, la docilitérecommandée par le pieux écrivain est la voie la plus sûre. Que l'on compare, en effet, comme nous avons étéà même de le faire, les sources historiques les plus anciennes avec un document pontifical vieux déjà de trois siècles, et l'on sera contraint de s'incliner devant une sûreté de critique que lascience moderne pourrait envier.

Cette bulle offre donc par elle-même tous les éléments désirables de conviction.

Le doute est le tourment de l'esprit et la certitude son repos. Mais quel charme s'ajoute, quand à la démonstration simple et nue, à celle qui peut résulter de trois lignes d'un texte ou des chiffres d'une date, viennent s'ajouter, comme preuves vivantes, des récits émouvants ou des scènes dramatiques ! Ecoutons les accents vibrants encore et presque actuels d'un témoin, d'un acteur dans le fait mémorable des origines de la Merci. Ce témoin,

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