‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 72 sur 203 · Vie et lettres du P. Fr. W. Faber. t. n, p. i35 et · texte numérisé non relu

Vie et lettres du P. Fr. W. Faber. t. n, p. i35 et

cet acteur que nous allons faire parler } c'est saint Raymond lui-même.

Eloignons-nous quelque peu de l'e'vénement. Reportons-nous à Tannée 1240. Saint Raymond et saint Pierre Nolasque ont poursuivi leurs œuvres , chacun de son côté; mais ils ne se sont pas perdus de vue, et leurs cœurs restent unis. Raymond, placé, dans l'intervalle, à la tête de son Ordre, vient d'abdiquer les responsabilités du Magistère suprême. Il craint cependant que le bruit de cette renonciation , arrivant aux oreilles de saint Pierre Nolasque, ne détermine le disciple à suivre l'exemple du maître. Il sait avec quelle répugnance le premier des religieux mercédaires supporte le poids de la supériorité, et il combat, comme prête à s'effectuer, une résolution qu'il redoute. De Bologne, où il vient de présiderune dernière fois des assises générales, il adresse au rédempteur des captifs une lettre éloquente : « Ne faites pas comme moi, misérable » ; et il va donner un motif à cette adjuration : « Moi, dit-il, qui n'ai été porté à la supériorité que par les hommes, tandis que vous, vous avez été désigné par la Vierge descendue du ciel exprès à cet effet » . Et il insiste encore : si le saint démissionnaire exhorte un autre saint à ne point abandonner son poste, c'est parce que ce dernier <(■ occupe, en vertu d'un miracle, le premier rang parmi les dévoués... En effet, le signe qui l'a désigné n'a pas été, comme pour Aaron, la floraison merveilleuse d'une tige desséchée, mais l'intervention visible de la tige fleurie, la Vierge Mère de Dieu ». Raymond, voulant à toute force persuader, fait appel à des réminiscences communes, et, dans la chaleur de son argumentation, il t>e trahit, il avoue, lui l'humble religieux, les célestes faveurs dont il a été personnellement l'objet : « Souvenez-vous, ô Pierre très cher, de cette nuit bienheureuse

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qui fut comme un sourire du grand jour de l'éternité, alors que, par vos mérites et non par les miens, j'étais introduit dans la société des citoyens célestes, alors que, vous et moi, nous avions le bonheur de contempler celle qui par sa beauté est l'ornement des cieux, celle dont les splendeurs réjouissent les astres. » Et de ces faveurs d'en haut, le Saint tire cette conclusion assurément légitime : s Pourquoi craindre ? pourquoi vous attrister ? vous, que les anges ont ravi parleurs concerts, vous que la Mère du Verbe a consolé par son aspect? Cette Vierge est-elle jamais descendue du ciel pour perdre ? N'est-ce pas au

contraire pour sauver ? * Et Raymond continuait

sur ce thème, sans cherchera son argumentation une autre base que celle du fait surnaturel, miraculeux, mais absolumentavéré, de l'investiture donnée d'en haut au fondateur de laMerci l.

Peu après la nuit pleine de merveilles, dont Raymond réveille le souvenir avec tant d'éloquence, les ordres du ciel étaient obéis. Le 10 août, en la fête de saint Laurent, les nefs de la cathédrale de Barcelone étaient envahies par une foule pressée. L'évêque Bérenger de Palou officiait; le roi était présent, et saint Raymond prêchait. Descendu de la chaire, il alla prendre sur l'autel une cotte ou tunique de chevalier et la présenta au roi Jacques, lequel en revêtit saint Pierre Nolasque2. A cet habit on voulut ajouter, comme il avait été fait pour les chevaliers de Calatrava, un symbole religieux. Le roi et l'évêque, tenantla partie antérieuredu scapulaire, et saint

1. Archives la Merci à Barcelone. Echard avait formulé des doutes sur l'authenticité de la lettre de saint Raymond. Cette authenticité fut mise depuis dans tout son jour. Contentons-nous de renvoyer au Bullaire de l'Ordre — t. i, p. 522 — où le Père Bremond produit des preuves absolument concluantes.

2. Accepit militarem togam et tradens eam régi, etc. Chronique anonyme de l'Ordre de la Merci, écrite en i323.

Raymond l'autre partie, couvrirent de cet insigne monastique les épaules du noble fondateur, sacré, en quelque sorte, en sa qualité de rédempteur des captifs *.

L'Ordre de la Merci était à l'origine une milice chevaleresque. De nobles hommes s'unissaient, sous la garantie d'engagements solennels, dans le but de consacrer leurs efforts, leurs ressources, leur dévouement personnel aux douleurs du prochain. Ainsi avaient commencé les chevaliers de l'Hôpital ou de Saint-Jean. C'était prendre .la chevalerie dans son aspect le plus élevé. On sait que toutes les faiblesses , toutes les infortunes et, selon l'expression compatissante du droit canonique, toutes les personnes misérables — miserabiles personœ — étaient désignéesàsesassistances. Ce qui distinguaitles chevaliers de Saint-Jean, alors qu'ils servaient les pèlerins, les malades et les pauvres, ce qui distingue maintenant les religieux de la Merci des autres institutions chevaleresques, ce sont les moyens mis en œuvre. Les disciples de saint Pierre Nolasque emploient l'or qui rachète, mais non le fer qui extermine. Toutefois, si vous avez égard aux périls qu'ils affrontent, et aux aventures qu'ils poursuivent, vous reconnaîtrez encore certaines analogies entre eux et la chevalerie proprement dite, avec une différence toute en faveur de leur héroïsme : on leur demande un magnanime courage, sans qu'ils aient, comme compensation, à férir de grands coups et à étonner

i. Les historiens de la Merci, trompés sans doute par une erreur de copiste qui se serait introduite dans de très anciens et très vénérables documents, placent à l'année 1218 la triple vision, qui fut l'origine de leur Ordre. Cette date est tout simplement impossible. En 1218, saint Raymond, personnage nécessaire, était encore à Bologne, occupant une chaire de droit. Pêna, le savant préparateur de la bulle de canonisation de saint Raymond, donne à l'événement la date de 12.Ô. Dans tous les cas, cette date ne peut trouver place que de 1222 à 1228.

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le monde par leurs prouesses. Leur institut est de ceux où l'on pleure avec ceux qui pleurent, où Ton prend avec les esclaves la forme de l'esclave, car le Rédempteur, nom touchant et expressif donné au religieux en mission parmi les infidèles, s'est engagé d'avance, et par la formule de ses vœux, à rester, s'il le faut, à la place des chrétiens délivrés — et in Sarracenorum potestate, in pignus, si necesse fuerit, ad redemptionem christifidelium detentus manebo

Le rôle de saint Raymond à l'égard des chevaliers mercédaires n'est encore qu'à ses débuts. Afin que toute vérité fût comprise dans la déposition de deux ou trois témoins 2, la sainte Vierge l'a choisi avec le roi Jacques pour attester l'authenticité de la révélation faite à saint Pierre Nolasque. Après qu'il a pris part, dans la cathédrale de Sainte-Eulalie, à la solennelle inauguration de la nouvelle milice, ii va, de cette attribution de protecteur et d'ami, passer à celle d'organisateur. L'Ordre de la Merci marchera sous ses lois. Il lui donnera pour règle celle de saint Augustin que suivent les Frères- Prêcheurs, pour bréviaire celui de ces mêmes religieux et pour régime de vie certains extraits de leurs Constitutions 5. Il semble que cette tribu nouvelle ait fait d'abord partie de celle de saint Dominique, et qu'elle ait été, par rap-

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