LÉGATION EN ESPAGNE DE JEAN D'ABBEVILLE
Une circonstance fertile en résultats pour l'avenir de saint Raymond, l'appelle dès maintenant à exercer son activité au delà des limites de la Catalogne.
Au mois de septembre 1227, le pape Grégoire IX créait cardinal et évêque de Sabine, l'archevêque de Besançon, Jean Halgrin, dit d'Abbeville, à cause du lieu de sa naissance. A peine promu, le nouveau cardinal était accrédité comme légat auprès des royaumes de la péninsule ibérique. Exhorter les princes à s'unir contre l'ennemidu dehors, et, au dedans, consolider la discipline ecclésiastique en mettant en vigueur les statuts du dernier et récentconcile de Latran, telles étaient ses instructions. Un point délicat viendra les compliquer dans la suite : le cardinal devra se prononcer, au nom du Pape, sur la validité de l'union contractée, il y avait déjà sept ans, entre le jeune roi, Jacques d'Aragon, et Éléonore de Castille.
Entré sur les terres de sa légation, Jean d'Abbeville
stationne d'abord à Barcelone. Une première recherche s'impose à ses sollicitudes. En une contrée qui lui est étrangère, il a à se mettre en quête d'un auxiliaire intègre et expérimenté. L'Ordre de Saint-Dominique , dont les jeunes ardeurs, servies par une capacité déjà mûre, offraient à la cause de l'Eglise un concours de jour en jour plus apprécié, attira nécessairement les regards du légat. Au-dessus delà foule des religieux d'élite qui remplissaient les cloîtres de Sainte-Catherine, l'admiration commune signalait saint Raymond. Jean d'Abbeville ne pouvait hésiter. Fixé dès l'abord dans son choix, il impose l'honneur de coopérer à sa mission à l'homme éminent que tout Barcelone lui désignait.
Le légat était homme à comprendre la valeur du trésor mis à sa disposition. Entre le prince de l'Eglise et le religieux mendiant, les conformités abondaient. Fils de saint Benoit, religieux par conséquent comme Raymond, Jean d'Abbeville avait été comme lui l'ornement d'une université, et, comme lui, il s'était trouvé à l'étroit dans les murs d'une école. Encore maître à Paris, il se sentait porté par goût vers l'étude des saintes Lettres, et il aimait à communiquer sous une forme pratique et populaire le résultat de ses travaux. Il publia, à cet effet, un recueil composé, comme il l'explique lui-même dans un avantpropos, a d'homélies familières, écrites non pas avec cette recherche qui vise les oreilles délicates, mais en style simple, pour être mieux comprises par des auditoires simples1 «.A tous les points de vue, l'évêque de Sabine était un de ces hommes qu'on est heureux de signaler n'importe à quelle époque de l'histoire. Un illustre prélat, et l'une des gloires de la Castille, Rodrigue, le grand archevêque de Tolède, qui va se rencontrer avec
Hist. lift, de la France, t. xvm, p. 169.
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lui sur un même terrain, l'appelle très justement, dans son histoire, « un homme de vertu, de sagesse et de doctrine — vir bonus, sapiens et eruditus 1 ».
Entre de telles mains, Raymond, on s'en convaincra plus tard, ne sera pas l'instrument dont on use, l'espace d'un jour, pour le rejeter quand il aura servi. Suivonsle son histoire à la main : « Cet humble et vaillant auxiliaire... accompagne partout le légat au cours de sa mission.. .et le seigneur cardinal ne tarde pas à reconnaître que sa vertu l'emporte sur sa renommée. » Cependant, peu soucieux de faire figure dans le cortège d'un prince de l'Eglise, il marchait en avant , seul avec le religieux qui lui avait été donné pour compagnon. Ainsi se ménageait-il la liberté de joindre à ses fonctions auprès du légat la pratique et l'exemple d'une vie pénitente. Non seulement il n'omettait aucun des jeûnes et des abstinences monastiques, ce qu'encore un cistercien ou tout autrereligieuxobservantauraitpu faireàsa place, mais, type fidèle du mendiant de l'ère primitive, il cheminait àpied. quêtant son gîte et sa nourriture. Humbles pratiques qui n'enlevaientrien à sa distinction native. A le voir ainsi aller de porte en porte, il nous semble entendre saint Thomas, mendiant princier, lui aussi, i La modestie, dit-il, de celui qui demande est un signe de son honorable lignage et de sa noble éducation 2. » Arrivé dans un lieu où le cardinal devait s'arrêter, Raymond, en sa qualité de pénitencier, « convoquaitle peuple, réconciliait les excommuniés, annonçait la divine parole et appliquait aux âmes les autres remèdes de salut ». Tandis que, avec l'ascendant d'un apôtre, il prêchait aux populations la réforme des mœurs et l'œuvre de la guerre sainte, la voix de cet