‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 76 sur 203 · In. Gen · texte numérisé non relu

In. Gen

homme d'expérience et de doctrine n'était pas moins écoutée dans les assemblées des évêques et dans les conseils des rois : conseils et assemblées qui se multipliaient sous les pas du légat.

Passant de cour en cour et de royaume en royaume, Jean d'Abbeville célébrait partout des conciles Sa présence à Palencia, à Tudela, est constatée par des document authentiques 2. Son influence est manifeste en Castille et dans le royaume de Léon. a Parmi les choses, dit Luc de Tuy, qui signalèrent sa sainte gesiion, il faut compter ses efforts pour tourner contre les infidèles les forces divisées des rois chrétiens. Et montrant le résultat après l'effort, l'historien nous apprend que le légat réussit à rapprocher saint Ferdinand de Castille et son père, Alphonse de Léon . Grâce à cette réconciliation passagère, les forces combinées des deux Etats furent employées à mettre le siège devant Cacerès, a citadelle redoutable des barbares ». La place tut emportée d'assaut. Après cela, les deux rois, guerroyant chacun pour son compte, s'avancèrent parallèlement du nord au midi, et reculèrent les frontières chrétiennes jusqu'au delà de la Guadiana. Dans une brillante campagne, Alphonse prit Badajos, Mérida et d'autres places, vainquit les Sarrasins en rase campagne et ravagea leurs territoires. « Il s'en revint, raconte Tévêque de Tuy, chargé de grandes dépouilles... louant Dieu et saint Jacques qui nous avaient donné une telle victoire. En

1. Qui (legatus) celebratis in singulis regnis conciliis, etc. Roder, de Tolède {loc. cit.).

2. A Palencia, le légat prend en main la causedes Frères-Prêcheurs molestés par Févêque et son- chapitre. Bull. Ord. Prœd. t. i, p. 35. De Tudela, il écrit en 1229 au roi Jacques d'Aragon, relativement au douaire qu'il doit assigner à son épouse répudiée. Collect. concilioruni Hispanice, t. v, p. 187,

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effet, pendant la bataille, on avait aperçu le saint apôtre qui, environné d'une multitude de guerriers aux blanches armures, culbutait de sa puissante main les bataillons infidèles. * Le roi de Léon ne jouit pas longtemps de son triomphe; il mourait en i23o. L'héroïsme du guerrier jette un voile sur les injustices du père. « A la guerre, dit Luc de Tuy, il ne connut jamais l'insuccès, mais il vainquit toujours.... C'était un terrible justicier, emporté mais facile à apaiser... Sa voix ressemblait à celle du lion ; revêtu de ses armes, il inspirait l'effroi. » Sa mort privait l'Espagne d'un vaillant homme de guerre, mais elle consolidait plutôt qu'elle n'affaiblissait la cause chrétienne. Saint Ferdinand mettait fin à de longues querelles en ajoutant le royaume de son père à celui qu'iltenait de sa mère. Inséparables désormais dans le blason de la monarchie catholique, le lion de Léon et les tours deCastille présageaient par leur union une série de nouveaux succès.

Pendant que ces choses avaient lieu dans l'Espagne du centre, à l'est, en Catalogne, le souffle des croisades se ranimait spontanément

En 1228, Jacques Ier, roi d'Aragon et comte de Barcelone, accomplissait sa vingtième année. Si jeune encore , il avait eu de nombreuses occasions de s'aguerrir dans le métier de roi et de contracter l'habitude du pouvoir. Maintenant , il rêve de grandes choses en rapport avec l'ambition du prince , avec les ardeurs du guerrier, avec la foi vive du chrétien. Un jour qu'il se trouve à Tarragone, il fait la rencontre d'un riche marchand de Barcelone, nommé En Peire Martell '.. Le marchand invita le roi à s'asseoir à

1. L'expression en (na pour le féminin) correspond en langue provençale ou limousine au don des Espagnols, au sire ou seigneur des Français.

sa table, et les délimitations de caste étant, à une époque de simplicité chrétienne, beaucoup moins tranchées qu'on ne se le figure d'ordinaire, le roi se rend au festin avec une suite nombreuse de ricos-homes ou de hauts barons. Pierre Martell était un vieux marin -, la conversation roula sur ses voyages; on parla beaucoup des îles Baléares, de Majorque surtout, la perle de cet archipel fortuné. « La colombe, disait un géographe arabe 2, lui a prêté son collier, et le paon l'a vêtue de sa robe aux mille couleurs. On croirait que ses eaux sont un vin réparateur et que les plaines où elles s'écoulent leur servent de coupe. » Homme positif, l'armateur catalan ne disposait pas, pour faire valoir les Baléares, d'une aussi riche palette. Toutefois les couleurs dont il va se servir ont encore leur vivacité. « Majorque, ainsi parle-t=il, est parmi toutes ces îles la plus grande en étendue et la plus considérable en puissance. La divine Sagesse l'a fait émerger du fond des eaux pour servir aux navigateursde refuge et de protection. En cette terre, le lait et le miel coulent à flots. Sa configuration offre des plaines et des parties montueuses Des forêts couvrent celles-ci d'un manteau de verdure. Cependant, vous rencontrez aussi des crêtes arides et décharnées ; mais ces roches ont leur fertilité; elles recèlent des minesd'argent très abondantes. Le flanc des montagnes s'ouvre en vallées délicieuses, plantées d'arbres à fruits, arrosées de sources abondantes. Partout s'étalent l'orge et le froment, de fertiles vergers et des plantations d'oliviers. Une population heureuse et gaie, des villes et des villages d'un aspect charmant

animent la contrée La capitale est bâtie au bord de

la mer ; elle a des fossés larges et protonds, d'une cir-

i. Aboulfeda — ciié par M. de Tourloulon — Jacme Ier. t. i. L. ii, c. i.

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conférence de douze milles. Des tours d'une grande solidité donnent à ces défenses un aspect imposant. Il n'y a point de faubourg, toutes les habitations étant comprises dans le périmètre d'un rempart extérieur appareillé avec soin et muni de barbacanes. A l'intérieur, les rues sont longues et bien alignées, les places spacieuses et agréables ; des fontaines d'eau vive y entretiennent la fraîcheur ; lesjardins s'entre-mêlent aux constructions. La vue sur la mer est de toute beauté ; elle s'étend à quinze milles. Deux promontoires terminés par des enrochements constituent une baie de vingt milles de diamètre. Pendant la belle saison, les navires la remplissent jusqu'à une grande distance. Quand vient l'automne, ils se réfugient dans le port, situé à deux milles et demi et appelé Portopi ou le port du pin, à cause d'un arbre magnifique qui croît sur ce rivage. La ville a trois portes avec leurs vantaux en fer et trois châteaux extrêmement forts, nids d'aigles, perchés sur de hautes falaises, et qui la défendent à l'extérieur. L'un regarde la Catalogne, l'autre l'Afrique, le troisième, qui est inexpugnable, commande l'intérieur de l'île1... » Ces détails enflamment l'ardeur des guerriers, qui , allant au-devant des désirs de leur prince, lui demandent tout d'une voix de les conduire à la conquête de ce royaume enchanteur.

Jacques Ier, le Conquistador, ainsi qu'on l'appellera bientôt, a des desseins très arrêtés. Mais, avant de se déclarer, il tient à convoquer les cortès catalanes. Au mois de décembre 1228, les représentants du clergé, de la noblesse et du bras populaire, comme on disait, se

1. Marsilio, Chron. Jac. F. (L. n, c. 1), d'après le texte latin coirparé avec la traduction en langue limousine, et le texte de l'autobiographie du Conquistador.

réunissent dans l'antique palais des comtes de Barcelone, pour entendre le roi et délibérer sur ses propositions.

Pour la monarchie aragonaise, le désastre de Muret n'était pas seulement un de ces échecs d'un jour dont un succès peut relever: ses conséquences allaient plus loin. L'État avaitperdu unvaillantchef, et la couronne tombait sur la tête d'un enfant en bas âge. Pour traverser les orages d'une longue minorité, le royal orphelin n'avait pas à compter , comme ses deux contemporains, saint Ferdinand et saint Louis, sur le vaillant bras d'une mère héroïque. La société féodale s'arrangeait mal d'une autorité vacillante. Faute de contrepoids, ses qualités se changeaient en défauts : le sentiment si fort de la liberté personnelle, la vie locale, partout si abondante, aboutissaient au heurt des intérêts et à la désagrégation. Circonvenu par les partis, qui prétendaient lui imposer leur tutelle, Jacques I dut reconquérir pied à pied son indépendance de roi. A peine eut-il le temps de connaître l'enfance. Dès l'âge de douze ans, il avait personnellement fait la guerre, assiégé et pris des places fortes et, depuis lors, on vit grandir en lui, avec le courage qui marqua toute sa carrière, une intelligence dont la précocité eut bientôt relégué au second plan le rôle de ses conseillers. A dix-huit ans, il avait eu raison des ricos-homes d'Aragon coalisés avec

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une bourgeoisie puissante, et dompté l'insubordination des grands vassaux.

Si les nations ont leurs crises et leurs affaissements, elles ont aussi leur réveil. Cette heure heureuse avait sonné pour les Etats du roi Jacques. Elle coïncidait avec la convocation des cortès de Barcelone. Le prince avait alors vingt ans. Il apparut au sein de ces comices nationaux dans tout Péclat de sa brillante jeunesse, avec le prestige de nobles qualités, mûries déjà par l'habitude du pouvoir. « C'était, dit un chroniqueur qui Pavait connu, le plus beau prince du monde, le plus sage, le plus magnifique, le chevalier le plus accompli, le roi le plus aimé. Aussi, tant que le monde durera, on dira, pour rappeler sa mémoire, le bon roi En Jacme. »

Ajoutons qu'il était éloquent, orateur dans le sens le plus absolu. Possédant au plus haut point l'art très élevé et très noble d'une franchise dédaigneuse de toute réticence, il avait des hardiesses qui captivaient en surprenant. C'est ainsi qu'il aborde les cortès. Il commence par invoquer le nom de Dieu et, suivant sa coutume constante, celui de la glorieuse Mère du Seigneur. Après cela, ne craignant pas d'évoquer des souvenirs pénibles, il fait faire à ses fiers barons un examen approfondi de leurs consciences. Tout ce qu'il a sur le cœur, il le dira. Ce jeune roi de vingt ans, sûr de lui-même et sûr de sa parole, connaît l'art de blesser pour guérir, dût-il retourner le fer dans la plaie. Il rappelle l'humiliation infligée à la patrie. Tandis que les autres Etats de la péninsule poursuivaient avec honneur et profit l'œuvre populaire et religieuse de la Reconquista, la Catalogne et l'Aragon dépensaient leur énergie dans des agitations stériles, et un jour que le roi voulait donner à cette humeur inquiète

le dérivatif d'une expédition contre les Maures, sa tentative avait, faute de concours, abouti à un échec person-

nel. C'est par un pareil préambule que le royal harangueur éveille l'attention de son auditoire. Il poursuit : « La tache, dit-il, imprimée à vos blasons, vous ne l'effacerez qu'à force de prouesses. Il est temps de songer à l'honneur de Dieu et au vôtre. Saisissez virilement et d'un même cœur l'occasion qui vous est offerte de réparer vos défaillances. » Et alors seulement, le roi annonce à la nation catalane qu'il entend la conduire à la conquête des Baléares. C'est dans ce but qu'il a convoqué les cortès, auxquelles il demande trois choses : conseil, assistance en hommes et en subsides, et enfin, la suspension, tant que l'expédition sainte durera, du droit de guerre privée *.

La parole est à l'assemblée. Un personnage vénérable entre tous, Spargo, archevêque de Tarragone et parent du roi, est prié de répondre le premier. « Oui, dit-il, à vous jeune comme vous l'êtes, il convient, en une affaire de cette importance, d'écouter les conseils de sages hommes. Mais à nous, il convient, avant d'émettre un avis, de prendre du temps pour délibérer. » La noblesse et le bras populaire opinent dans le même sens. « Qu'il soit fait ainsi, répond alors l'archevêque : que les prélats, les barons et le peuple se concertent, mais chaque bras séparément. » Cet avis plut à tous. Ainsi se termine la première séance des cortès.

La société féodale avait ses défauts, elle avait aussi ses vertus. Les sentiments d'honneur et de fidélité ont repris leur empire. En tenant à ses barons un si ferme langage, le roi ne s'était pas mépris; les hommes auxquels il l'avait adressé étaient capables de l'entendre. Avant la re-

i. Nous avons suivi, pour les cortès de Barcelone, et, au chapitre suivant, pour l'expédition de Majorque, les récits de Marsilio [Chron. Jac. I. L. n,passim), comparés avec l'autobiographie du roi.

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prise de rassemble'c pléniôre, ils se présentent à son audience ; ils reconnaissent leurs torts ; ils manifestent le plus vif désir de les réparer. « Nous sommes résolus, affirme au nom de tous le comte d'Empurias, à proiiter d'une occasion telle qu'il ne s'en est pas présenté depuis cent ans. L'entreprise est, il est vrai, ardue, pleine de périls; mais, du moins, nous aidera-t-elle à recouvrer la réputation de prouesse dont jouissaient nos pères. Après tout, mieux vaut mourir d'une mort glorieuse que de continuer à vivre sans honneur. »

Cette entrevue décidait du sort des délibérations ultérieures. Dans les séances générales qui fontsuite, l'union cimentée entre le roi et ses barons va régner entre les trois ordres des cortès. Le rouage principal dans l'Etat est rétabli, et, avec l'autorité du prince, vous allez voir fonctionner sans heurt et sans tiraillements les institutions d'un peuple libre. Un grand but s'est offert, il a rallié tous les esprits. Les intérêts sans doute y trouvent leur part; et, si l'expédition flatte l'ambition des Riches-hommes et leur amour des aventures glorieuses, une guerre de conquête promet et procurera de réels profits à tous les ordres de la nation. Mais le concert des esprits tient à une cause plus haute : la pensée d'une croisade a fait battre les cœurs. Ce ne sont pasles seuls évêques qui s'associent avec bonheur à cette proposition émise, en propr es termes, par le prince « de conquérir à Jésus-Christ un nouveau royaume1 ». Les Riches-hommes, eux aussi, brûlent, et ils le proclament en termes exprès, « d'offrir à Dieu une si noble conquête, à la foi un moyen d'extension, aux âmes une occasion de salut 2. »

i. Tôt uni istud regnum Christo acquirere. Mars. c. ni.

2 — Quanta terra Deo dabitur, quanta promotio fidei subsequetur, quant us fructus in posteras nationes, etc. — Discours du comte d'Empurias. Ibid. c. vm.

Les trois ordres vont donc opiner comme un seul homme. L'accent d'une fidélité chevaleresque éclate dans le vote des barons. « Vous êtes notre seigneur, dit au roi Guillaume de Moncade. Dieu, qui vous a chargé de nous gouverner, a voulu que nous vous assistions de nos loyaux services. Bien mal serait-ce comprendre le devoir, que de ne pas employer toutes nos forces à procurer votre avantage et votre honneur, avantage et honneur qui sont les nôtres l. »

Jacques, qui comptait sur l'exemple de la noblesse pour entraîner le bras ecclésiastique, avait décidé que les Riches-hommes parleraient avant les prélats. Précaution superflue ! Ni le zèle des évêques pour la foi, ni leur dévouement à la personne du prince, naguère manifesté dans les circonstances les plus difficiles, ne pouvaient être mis en doute. Vous retrouvez, en tête des orateurs du clergé Spargo, le métropolitain de la Marche espagnole. C'était lui — et Jacques Ier n'avait pu l'oublier — qui, aux cortès tenues àLérida en 12 14, avait pris dans ses bras le royal enfant et l'avait élevé aux yeux de tous, afin de provoquer le serment de fidélité des Etats. L'archevêque de Tarragone avait atteint une vieillesse avancée. Maintenant qu'il voit la patrie comme renaissante sous la vigoureuse impulsion du roi dont il avait protégé la faiblesse, il cherche des accents capables d'exprimer sa joie, et il commence son discours par les paroles du cantique : Nunc dimittis. Trop âgé pour suivre l'expédition, il met à la disposition du roi les trésors et les hommes de son église.

1. Sicut Dominas... dédit vos nobis in Dominum, ita dédit nos vobis in vassallos. Servitium antem nostrum non esset legitimum et fidèle, nisi nos exaltarenius vestrum dominium...qaia vestra exaltatio nostra est et vestra utilitas ad nos dérivât ur. — Disc, de Gui 11. de Moncade. Ibid. c. vi.

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La parole appartient à l'évêque de Barcelone. Le lecteur connaît Bérenger de Palou, ce protecteur, cet ami, ce père des Frères-Prêcheurs. Mais auxcortès il se recommande à d'autres titres : personne n'ignore ses capacités guerrières et ses antécédents de fidélité. A la bataille de las Navas, il commandait en personne ses chevaliers, et, pendant la minorité du roi, il avait mis à son service les forces militaires de son église. Qui, plus que ce vétéran des guerres saintes et ce solide appui du trône, pouvait se montrer favorable à la noble entreprise du jeune monarque ? Bérenger opine donc comme Spargo et, après lui, les autres prélats. Maintenant, c'est au bras populaire à manifester son opinion. Voici encore un nom que le lecteur aura pu retenir. Pierre Gruny, l'hôte des premiers Dominicains arrivés à Barcelone, figureaux cortès commeprincipal orateur de la bourgeoisie, et ce député d'une cité marchande prétend n'être pas dépassé, par les chevaliers, en enthousiasme pour la guerre sainte et en protestations de fidélité à l'égard du prince. Il dit quelle a été l'allégressede la villeà lasimple annonce d'une expédition non encore décidée, et il ajoute : « Aujourd'hui, un renouvellement d'amour s'élève, du cœur de tous, vers le roi qui vient de concevoir de si nobles desseins. »

Unechose à noter, c'est ce sentimentsi vif du droit que, ailleurs, nous nous étions efforcé de faire ressortir. Vous le voyez s'affirmer de deux manières : il s'affirme par la fidélité des sujets à l'égard du prince et par les réserves qu'ils formulent. Ils ne perdent pas de vue les conditions de réciprocité du pacte féodal, et en applaudissant au jeune héros qui doit les conduire à la victoire, ils n'ont garde de perdre de vue leurs franchises. Ainsi les barons autorisent le roi à prélever sur leurs domaines l'Aide de guerre appelée Bovatge.

LES COUTES DK BARCELONE. 23g

Mais ce n'est pas sans protester: il s'agit d'un pur don, accordé pour cette fois et sans conséquence pour l'avenir. De leur côté, éveques et prélats obtiennent, en faveur de réserves identiques, des lettres munies du sceau royal. Autre point digne de remarque : la guerre étant entreprise à frais communs , les bénéfices devront se partager entre tous. En lisant les discours prononcés aux cortès, vous remarquerez qu'ils concluent par cette finale ou par toute autre formule analogue: « Puisque nous faisons tant pour vous.... nous demandons notre part dans la conquête, soit en biens meubles soit en biens immeubles » l. Getterépartitionse réglera d'après le nombre des chevaliers et soldats fournis par chaque baron, par chaque église, par chaque cité. Des précautions ont été prises contre l'arbitraire; et des experts, chargés de présider au partage, sont agréés déjà par l'assemblée. Le prince sera soumis à cette loi commune : comme roi, il jouira des droits suzerains et du domaine direct des alcazars ou châteaux forts, des palais et des richesses personnelles dusouverain dépossédé. Gomme chef de guerre, il n'est que le premier entre ses barons; son lot en butin et en terres sera proportionnel au nombred'hommes qu'il aura levés sur le domaine royal, comtal et seigneurial, en Aragon, en Catalogne et au delà des Pyrénées.

Tout est réglé. Le roi a obtenu ce qu'il avaitdemandé : conseil, aide en subsides et en hommes et la cessation des guerres privées. D'autre part, les franchises, coutumes et autres avantages des sujets ont été garantis. Reste à placer cet accord sous la sauvegarde du serment. Un acte est rédigé qui sera comme le résumé et le procès-verbal des délibérations. Avant d'y apposer son

i . Rogamus autem vos ex quo nos pro vobis tantitm facimits... quod detis nobis partent ex conquista quam nobiscumfacietis. Murs. c. vr.

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sceau, le roi, dit la chronique, « jura sur l'Evangile d'en observer la teneur, puis très solennellement et d'un lieu solennel, avec un accent joyeux et un visage dévot, les yeux de l'âme non moins que ceux du corps élevés vers le ciel il rit entendre ces paroles : « Au nom de « Notre-Seigneur et de sa Mère toujours vierge, le roi « dénonce publiquement, il enjoint et ordonne à tous « ceux qui ont promis de le cuivre qu'ils aient à se réu- « nir à la mi-mai prochaine sur la plage de Tarragone, « au port appelé Salou, avec leurs équipagesetleursuite, « pour de là, et avec l'aide de Dieu qui les a inspirés « par sa grâce, faire voile vers l'île de Majorque». A leur tour, les membres des cortès viennent engager leur foi. « Les barons, continue l'ancien récit, s'avancent chacun à son rang, et ils jurent sur les saintes Ecritures qu'ils se trouveront avec leurshommes au port de Salou, au mois et au jour indiqués. Après eux, on voit apparaître, dans leur vénérable prud'homie, les prélats, qui, en présence des saints Evangiles qu'ils touchent de la main, promettent le service de leurs milices et de leur propre personne. Acetinstantj des acclamations joyeuses font retentir le palais. Les cortès sont closes. Chacun retourne à son logis, porteur de l'heureuse nouvelle. Bientôt le bruit en a couru dans la cité; les habitants s'interrogent, on se demande partout quelle a été la conclusion. »

On était au 24 décembre. Vers le soir, les préludes de la solennité toujours si émouvante de Noël réunissaient un peuple ivre de joie. Le roi, suivi de tous les membres de l'assemblée, s'achemina, à la clarté des torches, vers la cathédrale pour y entendre la messe de minuit. Le jour

1.... Solemniter in loco solemni, hilari voce et dénota facie, oculis cordis et corporis in Deum erectis. Mars. c. xiv.

venu, l'allégresse redoubla. Dans toutes les rues, vous auriez entendu cecri, mêlé à de joyeux Noëls : « Majorque ! Majorque! » A la fête religieuse s'unissaient les réjouissances obligées des cortès. En ces occasions, le devoir du comte était tracé d'avance. D'après les Usages de Barcelone, code ancien déjà au xm« siècle, il devait donner des festins et faire savoir à son de trompe que tous, nobles et roturiers, pouvaient s'asseoira sa table et manger avec lui. Des dons en vêtements étaient faits aux barons et aux personnes de leur suite. Jacques n'était pas homme à faire mentir ces traditions. A l'occasion des cortès, qu'il eut à présider si souvent, « il faisait, portent les témoignages contemporains, de riches dons aux seigneurs et il leur accordait des libertés et privilèges ». Les villes et bourgs n'étaient pas oubliés'. « Et, raconte encore l'histoire, se pressaient autour de lui, en grande allégresse, les gentilshommes et les barons, les prélats et les chevaliers, les bourgeois des villes et les habitants des bourgs, et, dernier trait qui s'applique mieux qu'à toute autre à l'assemblée de 1228, splendide était la fête que tous ces gens firent dans la ville. » Le noble Conquistador venait de se révéler, et l'on comprend le mouvement des foules vers un prince si jeune, si beau de corps, ce qui ne nuit jamais, mais aussi « très hardi, pieux et vaillant, magnifique dans ses dons, agréable à tous, enclin à la miséricorde, et dont le cœur ne battait qu'à guerroyer contre les Sarrasins » '2.

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