‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 77 sur 203 · Ibid · texte numérisé non relu

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242 CHAPITRE VII. — LÉGATION DE JEAN d'aBBEVILLE.

§ III

SUITE ET FIN DE LA MISSION DE JEAN d'aBBEVILLE.

Pendant ce temps, le légat Jean d'Abbeville, toujours accompagné de saint Raymond, parcourait les royaumes espagnols, la Navarre, Léon, la Castille , peut-être le Portugal. Avec un zèle dont nous avons indiqué les premiers effets, il excitait les peuples à la croisade. Le Pape Grégoire IX témoignait son contentement des succès obtenus. Ses lettres font l'éloge du légat, de sa vertu, de ses lumières, de sa prudente dextérité ; elles l'autorisent à faire bénéficier des indulgences accordées aux pèlerins d'outre-mer, les armées réunies contre les Sarrasins de la péninsule '.

Survint une autre mission qui, imposée à la capacité et au zèle de l'envoyé pontifical, allait le mettre en rapport direct avec le roi d'Aragon.

En 1221, Jacques I«r, âgé de treize ans, avait épousé Eléonore de Castille. Aujourd'hui, alléguant un motif de consanguinité, il demande au Saint-Siège d'annuler cette union. Par une bulle datée du mois de février 1229, le Pape commet à son légat, retenu depuis plus d'une année par les affaires d'Espagne, le soin d'examiner la requête du prince et d'y faire droit, en cas de bien fondé.

Au moment où les lettrespontificales parvenaientà leur destination, il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi, [es prélats, les barons, allaient se trouver engagés dans la

[. Malvenda, Annal. Prœdic. p. 459.

FIN DE LA MISSION DE JEAN d'aBBEVILLE.

croisade, dont le rendez-vous était fixé au mois de mai. En conséquence, Jean d'Abbeville se hâta de procéder à l'indiction d'un concile, afin d'associer à la sentence qu'il devait émettre les évêques des deux couronnes de Castille et d'Aragon. Le lieu choisi à cet effet se prêtait à la rencontre des prélats : c'était la ville de Tarrasone, point extrême entre les deux Etats. Sitôt après avoir lancé cette convocation, le cardinal de Sabine se mit en devoir d'aller trouver Jacques Ier ; il le rejoignit à Lérida.

La nouvelle et épineuse mission imposée à Jean d'Abbeville ne l'empêchait pas de prêter un œil attentif aux points d'un intérêt plus général soulevés aux cortès de Barcelone.

Ici se place un incident caractéristique. « Quand le légat, raconte un chroniqueur, eut vu le roi et qu'il l'eut regardé au visage, il s'étonna grandement qu'un si jeune enfant eût pu mettre la main à une entreprise si hardie. « Beau fils, lui dit-il, un pareil « dessein ne peut venir de vous. Dieu seul en est Tau- « teur. Il vous l'aura inspiré par sa grâce. Qu'il lui « plaise de couronner par le succès les désirs de votre « cœur 1 . »

Vœu sincère, mais que n'accompagnait pas une confiance aussi complète. Le prince au mâle courage, que le légat a pris pour un enfant, va montrer tout à l'heure ce que des dehors juvéniles peuvent cacher de résolution .

En attendant , l'entretien se poursuit. Le cardinal laisse percer des inquiétudes. Autour de lui on voyait

i. El cardenal guarda lo en la car a, e vai lo tant enfant que donas gran maravella com tan gran fcthavia commençât : Fell, dix lo cardenal, certes, aylal fet com es aquest non es mogut de vos, ans es mogut de Dev qui-us ha sperat etramesa la sua gracia. Et placia a ell que-us leix acabar axi com lo vostre cor desija. (Chron. de Bernard d'Esclot, c. xxx.)

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avec défaveur une expédition maritime. Celle-ci offrait des avantages à une nation maîtresse du littoral: c'était le cas de la Catalogne. L'Aragon , au contraire, trouvait dans une guerre de terre ferme le moyen d'étendre ses frontières. A Lérida, ville catalane mais limitrophe de l'Aragon, on se rangeait à cette manière de voir, et, pour la fairetriompher, on exagérait les chancesadverses d'une croisade d'outre-mer. Une circonstance récente, favorable à une expédition par terre , semblait donner raison aux adversaires d'une guerre contre Majorque. L'émir détrôné de Valence, Abouzeit, s'était jeté dans les bras de Jacques I. Au cours de ce même mois d'avril où se pressent tant d'événements, venait d'être conclu, à Catalayud, un traité en vertu duquel le quart desterritoires reconquis par l'émir, avec l'aide des chrétiens, appartiendrait à ceux-ci , comme à eux reviendrait la totalité des territoires dont ils se seraient emparés sans le concours de l'émir.

Visiblement impressionné, le légat essaya de persuader au futur conquérant de modifier son plan de campagne, et d'abandonner la périlleuse aventure d'une conquête transmarine.

« Seigneur, répondit Jacques, rien ne me fera renoncer au voyage d'outre-mer. Jamais je ne fausserai ma foi. Qui me suivra, je le tiendrai pour ami, et quiconque ne me suivra pas devra renoncer à ma confiance et à mon estime » A ces mots, le prince prit un morceau d'étoffe, y découpa lui-même une croix et se la fit imposer par le légat. Son exemple entraîna les barons catalans. Le bruit qu'il s'était croisé se répandit dans toute la région, et c'était à qui, parmi les nobles, le clergé et le peuple, suivrait l'exemple du souverain.

i. Bernard d'Esclot, c. xxx.

FIN DE LA MISSION DE JEAN d'aBBEVILLK.

De fait, au lieu d'une expédition, on en eut deux. La guerre maritime une fois engagée, les Aragonais ne surent pas résister à l'attrait des périls cherchés et affrontés par la nation sœur des Catalans. Dès lors, et pour leur propre compte, ils tournèrent leurs armes contre les Sarrasins de terre ferme. Une série d'incursions, que le roi, après sa victoire de Majorque, transforma en campagnes régulières, devait aboutir, après une lutte de dix années, à la prise de Valence et à la soumission du royaume maure de ce nom.

Jean d'Abbeviile, voyant approcher le terme de sa mission, redouble d'activité. Il profite des quelques jours qui le séparent encore de la réunion de Tarrasone, pour convoquer à Lérida un concile uniquement composé de prélats de nationalité catalane. Bien que pressée par le temps, cette assemblée réussit à élaborer des statuts disciplinaires qui nous ont été conservés1. Raymond était là, et son concours a dû faciliter et hâter les travaux.

« Vaillant auxiliaire et humble associé du légat — strenuus adjutor et humilis obsequutor. » Ces paroles, appliquées par l'ancienne Vie à saint Raymond, montrent qu'il est présent à Lérida, elles expliquent comment sa coopération reste anonyme. Mais à Tarrasone, le voile est le^é. Raymond y figure nommément, en signe, non plus de la confiance du légat, mais de celle du roi. Le roi et

1. D'Aguirre — Collectio maxima conciliorum Hispaniœ, t. v, p. 184. Ces actes très importants sont partagés en xxxvi articles. Le numéro 5 est intitulé De magistris grammaticœ.Ua traitàla multiplication des écoles, ordonnée par le ive concile de Latran, non seulement dans les cathédrales, mais dans toutes les églises dont le revenu permettrait de renter un maître. Le concile de Lérida va plus loin: dans le cas où une paroisse ne pourrait, à elle seule, faire face aux frais d'une école, il veut que plusieurs paroisses s'unissent, et il termine par ces mots: « Ne ex defectu magistrorum illiterati suam possent ignorantiam excusare ».

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la reine ont, de concert, déposé entre les mains du prince de l'Eglise une formule, en vertu de laquelle ils s'obligent, sous la foi du serment, à respecter la décision du concile, tant sur le divorce en lui-même que sur les conditions du douaire à affectera la princesse de Castille. Des témoins ont apposé leur seing à cette déclaration. Le premierrang appartient à l'archevêquede Tarragone. Immédiatement après, on voit figurer deux noms dominicains, celui de Frère Pierre, Prieur de Saragosse, et celui de Frère Raymond, pénitencier du seigneur légat '.

La sentence de séparation fut prononcée le 29 avril. Cette solution fait plus d'honneur à l'Eglise, gardienne incorruptible de l'intégrité du mariage, qu'au roi qui s'empressa d'en profiter. Les qualités éclatantes de ce prince n'excluent pas certaines ombres. On voudrait ici ne pas avoir à suspecter les mobiles d'une âme, à tant d'égards chevaleresque. Deux partis s'offraient en cette circonstance : l'un plus généreux, c'eût été de maintenir à son rang une princesse honorée jusqu'alors du titre d'épouse et de reine, en obtenant par voie de dispense la revalidation d'une union irrégulièrement contractée. L'autre parti, correct à tout prendre, s'accordait trop bien avec les faiblesses de l'homme et les visées du politique. Les goûts de Jacques Ier étaient inconstants. La mobilité dans ses affections l'entraîna jusqu'à un âge avancé dans d'humiliantes passions, combattues sans grand succès — force est de l'avouer — d'un côté parle Pape, d'un autre côté par les Frères - Prêcheurs, saint Raymond et d'autres encore. En poussant ces investigations plus avant, on croit découvrir à la répudiation d'Eléonore de Castille un motif, hélas! trop facile à comprendre. On n'est pas roi puissant, on n'est pas

1. D'Aguirre, Collectio maxima conciliorum Hispaniœ, t. v,p. i85.

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doué comme Tétait le jeune monarque, pour renoncer aux pensées d'ambition. En même temps que Jacques Ier poursuivait l'annulation de son mariage, il convoitait, avec la main d'une fille du roi de Léon, la succession dece prince, au détriment de saint Ferdinand, indignement exclu par l'aveugle prévention de son père. Ces arrière-pensées donnent à une détermination, licite en elle-même, toutes les apparences d'un calcul, calcul bien peu digne d'une âme coulée, à tant d'autres égards, dans le moule des héros

Ce calcul, du reste, est déjoué. Au retour de Majorque, le Conquistador apprenait la mort du roi de Léon. Ses espérances s'évanouissaient par là même. En effet, l'héritier du sang n'avait pas tardé à faire valoir sesdroits. • Survint, raconte Luc de Tuy -, le roi Fernand, ce roi irréprochable, avec sa très prudente mère dona Berenguela, et ayant fait son entrée triomphale dans la ville de Léon, il devint possesseur du royaume de ses pères. Alors de toutes les villes et de toutes les bourgades accoururent vers lui les hommes les plus nobles et les plus considérables : il leur accorda de bonnes coutumes , renouvela les antiques fueros, et exonéra son peuple de lourdes charges. »

Revenons à Jean d'Abbeville et à sa mission.

Le concile de Tarrasone était clos, le cardinal de Sabine, toujours infatigable, reprit le cours de ses pérégrinations. En juin, on le rencontre en Navarre. Il revient ensuite sur ses pas et visite les églises de Catalogne. Au mois d'octobre, il était à Vich, d'où il adressait à l'église de Barcelone les statuts élaborés au concile de Lérida.

1. Dans son autobiographie (ch. xen), Jacques avoue l'existence d'un traité « conclu avec le roi de Léon, qui devait lui donner en mariage sa fille et comme dot son royaume 1*.

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