‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 79 sur 203 · GUERRE DE MAJORQUE · texte numérisé non relu

GUERRE DE MAJORQUE

Le premier mercredi de septembre 1229, à un signal du roi, la flotte reunie au port de Salou ouvrait ses voiles à Timpulsion d'une douce brise qui la poussait au large. Au même signal, les nombreux transports qui encombraient la baie vinrent se joindre aux galères. En un instant, « la mer, raconte le roi dans son autobiographie, devint toute blanche de voiles, tant était grande la multitude des navires. C'était, vu du rivage, un beau spectacle, et nous éprouvâmes à le contempler un indicible plaisir » .

Pour celui qui parlait ainsi, il y avait motif à la joie. Jacques d'Aragon était en mesure désormais de mettre la main aux grandes choses pour lesquelles il se sentait né. Les derniers préparatifs avaient, par des lenteurs imprévues, mis le comble aux impatiences.. Ces délais, maintenant qu'on en voit la fin, n'ont fait que rendre plus vive l'allégresse du résultat.

Belle et brillante campagne que cette guerre de Majorque, où tout le monde va faire son devoir, le roi tout le

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premier. Le pénitent de saint Raymond, de Michel de Fabra pendant l'expédition, comme plus tard il sera celui de Bérenger de Castelbisbal et d'Arnaud de Segarra, va se montrer le digne disciple de tels maîtres. D'un bout à l'autre de la campagne, son âme se maintiendra à la hauteur de l'héroïsme chrétien.

Son invincible résolution passe, dès le premier jour, au creuset de l'épreuve, A peine a-t-on perdu de vue la terre, qu'un vent contraire s'est élevé et décontenance les croisés. On presse le roi de revenir au port. « Non, répondit-il : nous avons entrepris ce voyage pour la cause de la foi et pour convertir à Dieu ceux qui ne croient pas en lui ; et, puisque nous marchons en son nom, soyons certains qu'il nous protégera. » Lr. vent est redevenu propice. A la faveur d'une nuit limpide et d'un clair de lune radieux, la flotte s'est ralliée et marche dans un bel ordre. La galère royale a atteint , reconnu et dépassé toutes les autres. Soudain un marin expérimenté aperçoit un signe menaçant, et il s'écrie: « Ce nuage apporté par le vent de Provence ne présage rien de bon ». A peine a-t-on pu prendre les précautions indispensables, que l'orage se déchaîne. En un instant le péril est au comble ; le découragement s'empare de tous les cœurs Le roi n'a plus qu'une ressource, celle de sa foi. « Etant nous-même, écritil, dans une angoisse mortelle, nous mîmes notre espoir en Dieu et en sa Mère. » Et, dans une belle prière, il rappelle au Seigneur que l'expédition n'a été entreprise que pour son service et pour sa gloire . Puis, se tournant vers Celle que la confiance des chrétiens a nommée l'Etoile de la mer, il lui demande, par ses sept joies et par ses sept douleurs, de venir en aide aux croisés. Peu d'heures après, la flotte, poussée par la tempête, accostait le point de l'île le plus favorable au débarquement. « Un

extrême péril, remarque un chroniqueur, était devenu un élément de succès l. »

Telle est l'invincible toi du chef; le cœur du soldat bat à l'unisson. Sauf à la fin, et lorsqu'après la victoire, il faudra partager les dépouilles, on ne rencontre dans cette multitude aucune trace de dissentiment. Et toutefois elle était composée d'éléments très divers. Au point de vue des avantages commerciaux et politiques, l'expédition répondait surtout aux intérêts des Catalans : aussi formaient-ils le noyau et la base de l'armée. En tant qu'entreprise patriotique, cette guerre faisait vibrer tous les cœurs espagnols, et vous voyez s'y mêler des Castillans, des Navarrais et même, parmi ceux qui l'avaient jalousée, des volontaires d'Aragon et des hommes de Lérida. Comme expédition religieuse, elle constituait un appel à la catholicité tout entière. Avant même que saint Raymond et le Prieur de Barcelone eussent prêché la croisade dans la France du midi, vous constatez, sous la bannière de Bérenger de Palou, la présence d'Olivier de Termes, personnage ayant joué son rôle dans la guerre des Albigeois et maintenant rallié à la France. Les villes maritimes de Provence et même celles d'Italie unissent leurs contingents à ceux des ports de Catalogne; et ce n'est pas Montpellier seulement, ce berceau du roi Jacques, qui, tenant à l'honneur de l'aider la première, lui fournit la galère sur laquelle il s'embarque, mais, en dehors des possessions de ce prince, Marseille, Narbonne et Gênes prennent part par leurs effectifs et par leurs flottes à l'expédition sacrée 2.

1 . Quod videbatur fieri in damnum exercitus et in dispendium, factura est in prosperitatem et juvamen. (Marsilio, t. h, c. xvn.)

2. On sait que, au mu* siècle encore, Narbonne et Montpellier, dont les ports depuis ce temps sont ensablés, étaient de vraies puissances maritimes.

Les gens d'Eglise, habitués depuis les premiers temps de la Reconquista à figurer sur les champs de bataille, avaient leur large part dans la direction de l'armée. Plusieurs prélats marchent à la tête des chevaliers et des milices de leurs domaines. Vous remarquez parmi eux l'évêque deGironne etl'abbéde Saint-Félix. Guillaume de Montgriu, sacristain de Gironne, unit aux vertus sacerdotales les capacités guerrières. Il va prendre à la campagne contre Majorque une part signalée. Choisi, à son retour, pour remplir sur le siège de Tarragone la place du vénérable Spargo, mort chargé d'ans et de mérites, il se dérobe à l'honneur de la consécration épiscopale, et semble n'avoir accepté qu'à titre temporaire l'administration de l'église métropolitaine des Etats aragonais. Bientôt, à la tête d'un corps levé et organisé par lui, il achèvera la conquête des Baléares en soumettant l'île d'Iviça. Plus tard encore, on le verra entraîner à sa suite une troupe de croisés et débusquer de leur repaire les hérétiques de Castelbo. Il n'est pas seul, tant s'en faut, parmi les hommes d'Eglise, à déployer des talents militaires. Un rôle important dans les faits de guerre, comme dans les conseils du roi, est rempli par le prévôt de Tarragone. Pendant le siège, il assume avec d'autres la direction des travauxd'approche, et l'on devra àsonesprit inventif un système d'engins destiné à faire crouler les tours des infidèles. Au-dessus de tous ces dignitaires ecclésiastiques, brille le grand évêque de Barcelone, Bérenger de Palou, qui non seulement mène au combat le contingent de son église, mais qui partage avec le roi, avec Guillaume de Moncade, vicomte de Béarn, avec Nunio Sanchez, le cousin du roi, l'honneur de commander une des divisions de l'armée. De nobles et puissants seigneurs suivent son étendard. Nous avons signalé Olivier de Termes. Nommons encore un cousin germain de l'évêque, Raymond,

l'un des deux Moncade, uni bientôt, avec son parent le vicomte de Be'arn, dans un glorieux trépas. A ses fonctions guerrières, Bérenger de Palou ajoute celle de chef spirituel de la croisade. Il apparaît en cette qualité dans les grandes occasions : c'est lui qui, aux approches du combat, célèbre la messe sous la tente du roi et harangue les barons.

De cette rencontre de la religion et des armes, de cette alliance du prêtre et du soldat, naîtront des épisodes pleins de charme et de vie.

Le débarquement s'est opéré. Un fait d'armes aussi rapide que brillant l'a signalé. En cette occasion, le jeune roi, à cause de ses téméraires ardeurs, se fait tancer par ses barons. On est à quelques heures de Majorque, comme on nommait alors la capitale; de Palma, pour se servir de l'appellation moderne. Mais des obstacles restent à franchir. Ce sont les crêtes rocheuses de Portopi ; l'ennemi les occupe ; l'émir ou wali de Majorque commande en personne une armée vaincue une première fois, mais déjà renforcée. Le passage ainsi barré ne peut être conquis qu'au prix d'une nouvelle victoire.

On tient conseil dans le camp chrétien, et l'attaque est résolue. Le lendemain, 12 septembre, Bérenger de Palou célèbre la messe et exhorte les guerriers : « Barons, ditil, mon discours sera bref comme le temps dont nous disposons. Je n'insisterai que sur un point. Cette entreprise, où vous êtes engagés avec le roi votre seigneur, est l'œuvre de Dieu et non la nôtre. Manifestement ceux qui succomberont auront sacrifié leur vie à la cause de Dieu et s'en iront droit en paradis pour y jouir d'une gloire éternelle. Barons, ayez confiance: je vous le dis au nom du Seigneur. S'il est vrai qu'une unique pensée vous a conduits sur ces rivages, celle de détruire les ennemis du nom chrétien, vous pouvez et devez être convain-

eus que Dieu et sa Mère vous assisteront et vous donneront la victoire. » Le seigneur de Moncade, Guillaume, vicomte de Béafn, communia, car il n'avait pu remplir ce pieux devoir avant de s'embarquer. « Guillaume, raconte le roi, s'était mis les deux genoux en terre, et pendant qu'il recevait le corps de son Sauveur, il pleurait, et ses larmes coulaient le long de ses deux joues. » Etait-ce un pressentiment ? A coup sûr, c'était la digne préparation d'une mort héroïque.

L'affaire fut rude et la victoire un instant hésitante. Par son coup d'œil de capitaine et par son bouillant courage , le roi décida du sort de la journée. L'ennemi était en déroute. Au lieu de coucher sur le champ de bataille, comme on le lui conseillait, Jacques, sans se donner le temps de compter ses morts, poursuivit sa marche en avant, dans l'espoir de couper la retraite à l'émir et de se mettre entre lui et la place. Il avait à peine fait un mille qu'il fut rejoint par l'évêque de Barcelone. « Seigneur, dit celui-ci, pour l'amour de Dieu, pourquoi tant vous hâter ? — Pourquoi non ? dit le roi ; plus nous aurons gagné d'avance, mieux s'en trouveront nos affaires. — Non pas, reprit l'évêque, il fautabsolument que vous m'écoutiez. » Et l'ayant pris à part : « Ah ! seigneur, lui dit-il, vous venez de faire une perte plus cruelle que tout ce que vous pourriez imaginer. Guillaume et Raymond de Moncade sont morts, et avec eux un grand nombre des leurs. — Que dites-vous ? fit le roi . Ils sont morts !» Et il pleura amèrement, et l'évêque pleurait avec lui.

« Mais, raconte le roi lui-même, nous ajoutâmes tout aussitôt : « Ne pleurons pas ; non, ce n'est pas l'heure de pleurer. » Ayant donné des ordres pour qu'on recherchât les corps des vaillants capitaines, il piqua des deux. Parvenu an sommet du col de Portopi, il aperçut la ca-

pitale de Ternir au centre d'un golfe verdoyant : vous auriez dit un diamant enchâssé dans une ceinture d'émeraudes. a Elle nous apparut, dit le roi, comme la plus belle des villes que nous eussions jamais vues. »

La nuit cependant approchait ; il fallait choisir un gîte pour l'armée. Trouver de l'eau était pour un campement le premier des besoins. Un éclaireur détaché à la recherche d'une source avait aperçu le vieux, c'est-à-dire l'émir *, et avec lui une vingtaine de cavaliers abreuvant leurs chevaux. L'émir échappait à la poursuite, mais il avait fourni l'indice favorable à l'établissement du camp. Jacques s'arrêta en cet endroit; on se mit à dresser les tentes. Le roi entra dans celle d'Oliver de Termes et prit quelque nourriture, car il n'avait pas mangé de la journée. En ce moment se présenta Nuhio Sanchez. « Seigneur, dit-il, maintenant que vous avez mangé, ne serait-il pas convenable d'aller à la recherche d'En Guillem et d'En Ramon de Moncade ? — C'est bien pensé », reprit le roi. La nuit avait étendu ses ombres: on alluma des torches et l'on se mit en quête des corps de ces vaillants. Déjà de pieuses mains leur avaient rendu de premiers devoirs. On les trouva étendus sur des nattes, soutenus par des coussins et recouverts de tapis. Le roi prit place auprès de ces glorieux cadavres, et il les considérait fixement. Puis, s'étant incliné, il joignit ses embrassements à ses larmes. Le lendemain, on procédaaux funérailles, en ayant soin de tendre des voiles pour dérober le spectacle funèbre aux Sarrasins. Et quand vintle moment de confier ces dépouillesà la terre, la foule éclata en sanglots ; l'émotion de ceux qui assistaient de près à la cérémonie se commu-

i . Les Arabes se servaient de ce terme, comme les Latins de celui de seniov ou seigneur, pour désigner les personnes constituées en dignité.

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niquait aux rangs les plus éloignés. Devant cette grande douleur, Jacques dut prendre la parole et représenter à ses chevaliers que pleurer outre mesure ceux qui avaient eu le bonheur de donner leur vie pour Dieu, c'était déroger à la foi.

Sentiments compris et partagés ! Témoin un chant populaire ou planctus, une complainte, dirions-nous, rimée à cette occasion, et qu'une plume dominicaine nous a conservé « Divine bonté, portaient ces strophes, vous qui gouvernez toutes choses, où donc étiez-vous lorsque vos deux gentils serviteurs, lorsque vos deux valeureux athlètes, lorsque ces preux défenseurs de votre nom. furent écrasés par les Sarrasins, comme la grappe sous le pressoir. Ces nobles hommes ont connu l'ignominie; ces fidèles ont succombé devant des infidèles : ces hérauts de votre nom ont été piétinés par les chevaux; leur sang précieux s'est répandu comme l'eau ; l'onction du chrême qui leur conférait une noblesse supérieure à toute noblesse a été profanée ! » Ici la complainte nous apprend que les têtes des victimes, détachéesde leur tronc, avaient été fixées sur des piques et promenées comme des trophées. « Chiens, poursuit-elle en prenant les infidèles à parti, vous ignorez donc ce que vous faites. Sachez jusqu'à quel point les apparences dont vous triomphez sont différentes d'une réalité toute glorieuse. Ces têtes que vous portez sur vos étendards nous apparaissent à nous comme un signe de paix, de gloire et de récompense éternelle, et, tandis que vous en faites parade, vous nous annoncez par là même que ceux qui étaient hier nos commensaux sur la terre, sont devenus nos avocats dans la céleste patrie Salut, ô âmes saintes, dignes d'être

!. Celle de Marsilio. (Chron. Jac. 1), 1. n, cxxn.

accompagnées par le cortège des anges ! salut, ô corps qui me'ritâtes d'être inondés des larmes du roi et de celles de l'évêque ! »

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