‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 80 sur 203 · LES FRÈRES MICHEL DE FABRA ET BERENGER DE CASTELBISBAL · texte numérisé non relu

LES FRÈRES MICHEL DE FABRA ET BERENGER DE CASTELBISBAL

SuivoDs l'armée sous les murs de Majorque. A l'impétueux élan du premier choc, succède le courage patient: seul, il aura raison des difficultés qui s'amoncèlent ; le siège sera long, hérissé d'obstacles, fécond en péripéties palpitantes.

Plus que jamais, il importe d'attiser la flamme de la sainte entreprise. Parmi les hommes appelés à soutenir le moral de l'armée, qui apercevez-vous en première ligne? Sont-ce les princes de l'Eglise investis du double prestige de l'autorité spirituelle et d'un ascendant politique et guerrier ? Non, les hommes dont nous allons parler, n'ayant pas un coin de terre à leur disposition, ne comptent pour rien dans la hiérarchie féodale. Illustres par leur naissance, du moins bon nombre d'entre eux, ils ont renoncé à tous les avantages qu'elle comportait. Ils se sont faits pauvres et mendiants, hommes de la plèbe et de la multitude, mais ils ont accès auprès des puissants. Ce sont les hommes de tous ; leurs renoncements et leurs vertus leur ont créé cette situation ; ils vont l'utiliser au cours du siège.

Il est manifeste que si les dispositions militaires étaient prises par les gens du métier, les volontés étaient entreles mains des Frères-Prêcheurs Ecoutons àcet égard

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letémoignagedu rot lui-même : « L'armée, dit-il, étaitd'un entrain magnifique. Personne n'a jamais vu des soldats comme les nôtres, toujours prêts à exécuter les ordres d'un certain Frère-Prêcheur appelé Michel, Lecteur en théologie, et qui, accompagné d'un autre Frère du nom de Bérenger de Castelbisbal, suivait l'ost partout. Tout en distribuant des secours spirituels 4, selon qu'il en avait reçu le mandat des évêques, il avait l'œil aux travaux. Et s'il ordonnait de transporter des matériaux, madriers ou pierres, les chevaliers n'attendaient pas que les gens de pied s'en fussent acquittés ; eux-mêmes mettaient la main à tout : ils plaçaient devanteux, sur les selles de leurs chevaux, les pierres destinées au tir des mangonneaux et trabuquets, et ils offraient leurs hommes pour le service des engins. D'autres portaient des pierres sur leurs épaules au moyen de bois qu'ils avaient assemblés avec des cordes. Et quand nous les requérions de veiller la nuit sur les machines avec leurs chevaux armésen guerre, ou de protéger durant le jour les travaux des mineurs, ou d'accomplir quelque autre service de l'ost, si nous en demandions cinquante, il s'en présentait cent. »

Rien de plus formel que ce texte du royal écrivain. Si lestravauxdu siègese poursuiventavec tant d'ardeur, c'est grâce à l'ascendant de Frère Michel de Fabra. Le chroniqueur dominicain Marsilio n'est pas moins explicite. « Tous les gens de l'armée obéissaient, dit-il, à un Frère-Prêcheur, castillan d'origine et nommé Michel. Accueilli à Toulouse par le bienheureux Dominique, il avait été le premier Lecteur de son Ordre, et il devint un prédicateur gracieux. Il avait avec lui un autre Frère- Prêcheur, natif de Catalogne et qui s'appelait Bérenger de Castelbisbal. Ce Frère Michel était si chéri et vénéré

ï.Perdo en provençal: indulgence ou absolution.

dans l'armée, que son nom, après celui de Dieu et de la Bienheureuse Vierge, retentissait sur toutes les bouches. Aussi, par la suite des temps, un certain Sarrasin et beaucoup des nôtres qui s'étaient fixés dans l'île, interrogés par nous sur la conquête des Baléares, avaient coutume de dire qu'on en était redevable à Marie et à Michel *. »

Laissons pour un instant ces serviteurs de Dieu se perdre dans la foule qu'ils animent par la parole et par l'exemple, et assistons au coup décisif qui fit de Majorque une terre chrétienne.

La brèche étant praticable, il fut décidé qu'on livrerait l'assaut le 3 i décembre. Avant l'aube de ce jour, le roi avait communié ; les soldats en avaient fait autant. On savait que l'ennemi, réduitau désespoir, était résoluà vendre chèrement sa vie.

Les premiers rayons du soleil éclairèrent les colonnes d'assaut disposées en ordre de bataille dans l'espace qui séparait le camp des assiégeants de la ville assiégée. Un corps de fantassins, destiné à nettoyer la brèche, avait pris place devant le front des chevaliers pesamment armés. Le roi donna le signal. « En avant, barons ! Souvenez-vous que vous marchez au nom du Seigneur. » Mais fantassins et cavaliers demeurèrent immobiles.

« O Mère de Notre-Seigneur ! s'écria Jacques, nous sommes venus pour que le sacrifice de votre Fils se célébrât sur cette terre. Assistez-nous, afin que nous et ceux qui nous suivent pour l'amour de vous et de votre cher Fils, n'encourions aucun déshonneur. » Puis il cria derechef :

« En avant, au nom du Seigneur! que tardez-vous? » Ce ne fut qu'au troisième commandement que les

i. Mars. Chron. L. a, c. xxiv.

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