Bull. Ord. Prœd. p
A ces actes il convient d'en ajouter d'autres qui rentrent, comme les précédents, dans les attributions confe'rées au fidèle serviteur de l'Eglise. Ils ont trait aux affaires de l'hérésie Nous ne les élaguons en cet endroit que pour en traiter ailleurs d'une manière plus spéciale. Mais, déjà, on a pu se former quelque idée des labeurs imposés à l'activité de saint Raymond: idée incomplète toutefois, car aux journées très pleines du chapelain et du pénitencier pontifical, vont s'ajouter les veilles de l'écrivain juridique.
Ici s'offre l'œuvre savante qui, placée sous le patronage et sous le nom même de Grégoire IX, n'en constitue pas ■ moins pour Raymond un rayon de son auréole. Nous voulons parler de la collection dite des Décrétales, qu'on trouve au corps du droit, faisant suite au Décret de Gratien.
Cette entreprise n'avait pas seulement pour but de compléter le Décret et de faire mieux que Gratien. Le Pape se proposait, chose toute nouvelle dans l'Eglise, de créer, avec les actes des conciles et les constitutions pontificales, un code qui, par lui-même et indépendamment de l'autorité dechaque Décret, eût force de loi dans l'école et devant les tribunaux.
A ce point de vue, comme à d'autres encore, le recueil de Gratien était insuffisant. Il méritait sa célébrité : il avait rendu àla science juridique d'incontestables services et imprimé aux études un élan considérable. Malgré cela,
LES DÉCRÉTALES, LA SOMME DES CAS DE CONSCIENCE. 2y3
et indépendamment des défectuosités de détail qu'une saine critique eut à corriger dans la suite, bien des conditions lui manquaient pour constituer une œuvre achevée et répondant à tous les besoins. Si, dans l'école, il était tenu pour classique, par contre il n'avait d'autre autorité que celle de son auteur ; c'était un répertoire, un ouvrage de droit, très utile au progrès de la science, très propre au développement delà jurisprudence canonique, mais sans caractère authentique. Il était surtout incomplet. Outre que bien des documents des âges reculés avaient échappé, soit à l'attention, soit aux recherches de l'auteur, l'âge moderne, l'époque postérieure au Décret avait apporté son très large tribut de décisions et de constitutions émanées des conciles et des Papes. De l'accumulation était né l'encombrement, et de l'encombrement la confusion. Il y avait à classer, à élaguer; bien des contradictions appelaient des éclaircissements. Alors seulement on aurait pu donner au monde chrétien un véritable code, concordant dans toutes ses parties, accessible dans ses proportions. L'entreprise, on le voit, était difficile. Quoi d'étonnant, si, ayant été abordée à diverses reprises par les prédécesseursde Grégoire IX ',1e succès n'avait pas répondu à l'attente? « Un homme manquait à cette œuvre si considérable — tanto operi vir idonens quœrebatur ». Ainsi parle le Pape Clément VIII dans la bulle où il met au nombre des saints l'homme désiré et l'homme nécessaire, capable par ses talents de satisfaire aux vœux des Pontifes romains.
Demandons sa pensée sur l'œuvre de Raymond à un contemporain, à un de ces doctes entre les doctesqui, avec notre Saint et tant d'autres, jetaient un si grand lustre sur la famille dominicaine. « Grégoire IX, dit Vincent de
i. On connaissait cinq collections postéricurcsà cellesdc Gratien.
LES TEMPS PRIMITIFS. l8
Beauvais, abrégea les compilations entreprises par les soins de ses prédécesseurs. Il fit retrancher des longueurs et des répétitions qui couvraient inutilement bien des feuilles de parchemin, et il commanda à Frère Raymond, son pénitencier, d'extraire de ces compilations un code meilleur, expurgé de toute contradiction Bien souvent, en effet, ces recueils avaient
pour résultat d'engendrer Terreur, l'ennui, la confusion, et de créer des dégoûts aux jeunes intelligences. Telle fut la raison d'un arrangement nouveau, propre à satisfaire aux exigences de l'étude et de la pratique du droit '. »
Grande entreprise, répétons-le. Il s'agissait non pas tant d'une œuvre de légiste que d'une œuvre de législation. Il fallait, pour la conduire à terme, choisir dans les monceaux de textes ceux qui s'adaptaientle mieuxà chaque espèce et sacrifier les autres ; il fallait les réduire à la proportion d'articles de loi, tout en respectant, dans leur teneur, le génie propre, l'expression des divers auteurs ; il fallait enfin classer ces éléments dans un ordre méthodique et vraiment scientifique. Nous avons dit ailleurs que le savant compilateur des Décrétâtes était prêt dès longtemps. Comment, eu égard à la difficulté d'exécution, expliquer autrement qu'une œuvre de proportions aussi monumentales soit sortie, pour ainsi dire improvisée, des mains de son auteur?
Commencée en 1 23 1 ,elle était terminée en i23q.\ trois ans avaient suffi. C'est à cette date de 1234 que Grégoire IX, dans une bulle adressée de Spolète aux deux universités de Bologne et de Paris, annonce que, par les soins de son très cher fils, le Frère Raymond, son chapelain et son pénitencier, les Constitutions et Décrétales de ses
:. Spec. Doct. c. xlix.
prédécesseurs ont été réduites et réunies en un seul volume. De ces actes pontificaux, épars jusqu'alors dans diverses collections, ou même dispersés à l'état de feuilles volantes, les uns se répétaient, les autres se contredisaient, d'autres enfin, par leur prolixité, étaient une source de confusion. Par un triage nouveau, ils ont été allégés des matériaux inutiles ou encombrants et éclaircis dans leurs obscurités. Le Pape, qui a eu soin d'ajouter à l'œuvre du passé le recensement et la substance de ses propres Décrétales, donne au volume ainsi composé une valeur authentique. Dans l'ensemble comme dans les détails, ce recueil fait loi et, seul, il doit être allégué dans les écoles et au for ecclésiastique.
Jamais, quand on parle de Raymond, le religieux ne disparaît. « En fils d'obéissance — c'est l'ancienne Vie qui parle — le Frère Raymond, se confiant en l'aide miséricordieuse de Jésus-Christ, avait, humblement et fidèlement, prêté ses épaules à un écrasant fardeau. »
Vous accorderez que, après ce redoutable coup de collier, le laborieux compilateur n'a qu'à jouir d'un repos mérité. Au moins déposera-t-il la plume : les attributions, qu'on lui connaît du reste, étant suffisantes et au delà pour occuper un travailleur des plus robustes. Eh bien! détrompez-vous. Le pressoir n'a pas encore extrait tout le suc de la grappe; Raymond est résolu à se laisser broyer. Rappelez-vous que, étant encore à Barcelone, il avait été chargé par Suéro Gomez, son Provincial, de composer un traité à l'usage des confesseurs: travail traversé, interrompu, abandonné peut-être. Pour se rendre compte des obstacles, il ne faut pas un grand effort, n'eût-on égard, en dernier lieu, qu'à la vaste ec absorbante entreprise des Décrétales. Mais celle-ci a pris fin. Après avoir donné au chef de l'Église cette grande marque d'obéissance, Raymond va se conduire, par rap-
port à l'autorité dans son Ordre, avec cet abandon de l'homme « qui, se confiant, comme il l'écrit lui-même, à la clémence divine, n'a ni vouloir ni non-vouloir ». En conséquence, le fidèle religieux, sans tenir compte des fatigues précédentes, des occupations pendantes, et de l'étatd'usured'uncorps miné par de saints excès de travail et de pénitence, remet sur le métier son œuvre commencée. « L'homme obéissant chantera ses victoires », et, au bout d'un temps relativement court, le pieux et infatigable écrivain a pu livrer aux copistes sa Somme des cas de conscience et le traité du mariage qui fait suite
S'il eût encore vécu, Suéro Gomez se serait montré fier et satisfait d'un résultat dont il avait eu la première pensée. La Somme inaugurait une science, aujourd'hui vulgarisée sous le nom de théologie morale, mais alors à créer. Saint Raymond peut être considéré comme un initiateur. Tel est le sentiment de saint Antonin : a Raymond, dit-il trèsjustement, fut comme le premier — quasi primus — à cultiver cette branche du savoir ecclésiastique. » S'il eut, en effet, des précurseurs, — tous les grands résultats supposent des essais — ces précurseurs, à l'apparition de la Somme, s'effacèrent comme l'ombredevant la lumière. Personne — c'est en substance la remarque d'un docte critique — n'avait fait entrer dans un cadre aussi vaste et aussi bien ordonné l'ensemble des préceptes et des devoirs, considérés sous toutes leurs faces, dans tous les états et dans toutes les situations, et cela, en conformité avec les sources canoniques et théologiques,
1. La bibliothèque de l'Arsenal à Paris possède un ms. (n° 370) où on lit, avec la signature du copiste, la date de 1242. Ce qui ne veut pas dire que la Somme n'ait pas été terminée bien avant et mise en vente chez les libraires. Cette hypothèse est celle qui s'accorde le mieux avec les diverses phases par où va passer saint Raymond.
avec l'Écriture, les Pères, les conciles et les décrets apostoliques '.
La Somme passa longtemps pour le meilleur guide, pour le guide par excellence et le guide indispensable du ministère delà confession. Tel était, encore au commencement du xviii0 siècle, le sentiment de l'Eglise romaine. Clément VIII appelait l'ouvrage du saint canoniste « un livred'une grande doctrine etd'une haute autorité, très utile, on peut dire nécessaire, aux confesseurs et aux pénitents 2 ».
L'époque même de saint Raymond éclatait en éloges. Si l'on tient à savoir le degré de notoriété et de diffusion que son livre avait conquis d'emblée, qu'on entende Henri de Gand, spécialiste, au xmesiècle, en matière bibliographique, a Cette Somme, dit-il, très nécessaire aux confesseurs, s'est si fort répandue qu'il n'est personne qui n'en ait connaissance 3. « Et dans l'Ordre de Saint -Dominique, vous avez Humbert de Romans, qui l'appelle une œuvre tout à fait nécessaire — pernecessariam — et deux autres chroniqueurs, Etienne de Salagnacen France et Nicolas Triveth en Angleterre, qui l'appellent une œuvre de la plus haute utilité — perutilem 4.
Marsilio, quiestCatalan, donne, en parlant d'un compatriote, plusd'ampleuràseslouanges : « Le Frère Raymond, dit-il, ému de compassion à la vue de l'ignorance des pasteurs et du dommage souffert par le troupeau, composa un livre des plus utiles à la direction des âmes et nécessaire à la purification des consciences. A l'aide de ce travail, les confesseurs sauront distinguer entre la lèpre
i. Voir l'analyse du P. Laget, dans la préface de son édition de la Somme, z. Bulle de canonis. de saint Raymond.