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La séve ne monte pas encore. La forét se méfie. Elle ne se laisse pas enjéler par quelques caresses du soleil. Les racines n’ont pas dormi tout leur sodl. Mais il peut arriver qu’au lieu de se dégourdir paresseusement, elles s’éveillent en panique et de leurs myriades de sugoirs, toutes a la fois, se mettent a pomper leur patée de terre et d’eau. On ne dispose plus de beaucoup de jours pour achever la coupe de lannée. Le biicheron s’est mis en retard. II va falloir se borner 4 n’abattre que les plus mauvais baliveaux. Nicolas vérifie une A une les entailles dont, a l’automne, il a marqué les troncs condamnés a ne plus reverdir. Il procéde au sauvetage des graciés. I] est toujours enclin 4 trouver bonnes les raisons de laisser debout quelques beaux adolescents, chéneaux ou frénes — quoique la forét soit un peuple rude, toujours prét a retomber dans le chaos et qui souffre moins’ par la mort injuste d’un innocent que par Vindulgence accordée aux médiocres. Car cest a coups de cognée que se font les belles futaies. C’est la vigilance de la hache qui maintient le bois en saine croissance. Autour d’un arbre malingre ou nabot, les autres conquitrent trop facilement leur part de '
lumiére. Ils se relachent, s’étalent. Ce n’est que dans la lutte entre les plus forts, les plus sveltes, que la vertu de chacun se surpasse et que 1]’émulation des cimes les contraint 4 l’allongement le plus hardi.
« Et voyez, dit Nicolas au bicheron, nous allions faire une sottise en Stant celui-la. Il y a dix-huit ans, quand nous avons fait la coupe, nous avions di prévoir que ces bouleaux sauteraient mais que nous garderions le chéne : et quand nous reviendrons dans dix-huit ans, il faudra prendre non pas celui-ci, mais l'autre qui est 4 gauche et dont le pied n’est pas si bon. »
Le vieux biicheron s’approche, regarde en hochant la téte. I] passe la main sur l’écorce. Pas certain que, sil arrive un hiver trés rigoureux, cet arbre ne deviendra pas gélif. Enfin, on verra bien...
(La vie de la ferme est soulevée d’une respiration lente, qui s’enfle et retombe avec le cours de l’année. Chaque besogne se quitte et se reprend de douze en douze mois. Seul un nouveau venu comme Ivanoff regimbe parfois contre le rythme, se hate ou tarde trop, faute de longue familiarité avec chaque hectare de cette terre, faute de se régler sur la bonne volonté de chaque parcelle, sur humeur des bétes, de l’herbe, du fumier. Mais la forét croit et vieillit 4 plus lents tours de cadran. Pour ceux qui l’habitent, une année n'est qu’un mince anneau d’aubier, invisible sous les écorces, et cinquante anneaux qui se superposent ne font encore que la jeunesse d’un chéne.)
« Qui, murmure le vieux, 4 la prochaine coupe, on verra... »
Son visage est maussade. Mais ce qui l’assombrit, ce n’est pas la pensée du lointain rendez-vous qui raménera un biicheron au pied de ces mémes arbres, un biicheron qui ne sera plus lui. Il] bougonne parce
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a SAINT-SATURNIN 183 qu’on va lui retirer encore cet arbre et cet autre, tout ce qui restait de droit, de présentable dans ce quartier; et comment veut-on qu'il édifie des stéres parfaitement ¢égaux et d’équerre, s'il est réduit a des bois tors, 4 des chicots? Mais M. Nicolas, comme toujours, est dans ses réveries.
Nicolas se croit tout 4 son-travail, mais ses distractions n’échappent a personne. C’est son caractére, pensent les uns; c'est des ennuis qu'il a, chuchotent les autres. Car une rumeur circule depuis un mois ; mais elle ne s'est précisée qu’avec peine. Elle a de toute part encerclé Saint-Saturnin sans que, dans la maison, personne encore en ait eu vent.
Quand on a dit au comte Lemercier que la voiture de M. Colombe avait été vue stationnant devant la porte d’un nommé Cibar, il a haussé les épaules et s'est porté garant que jamais, sous aucun prétexte, un membre d’une famille pour laquelle il avait tant d’estime ne pouvait s’étre commis chez un agent d’affaires aussi taré... Quand on a su que des pourparlers étaient en cours pour faire revivre un méchant petit journal du canton, on sest exclamé sur les fructueux tripotages qui permettent 4 un malhonnéte homme, malgré les vilaines histoires et les proces, de poursuivre éternellement ses intrigues... Quand certains propos, tenus au café par un commis de Cibar, ont été rapportés 4 la Préfecture, on a commencé par en rire. Mais quand l’honnéte notaire de Variville, maitre Ramelle, croyant porter le coup de grace a un concurrent déloyal, lui a fait présenter une traite et qu’elle n’est pas revenue impayée, il a cessé les quolibets et son oreille s’est tendue aux bruits qui courent.
Il a fallu quelques hasards pour rapprocher les
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on-dit. Il a fallu plusieurs semaines avant que leur invraisemblance cessat de les faire écarter d’emblée. Saint-Saturnin jouit d’une réputation tellement intacte que les soupcons ne savent ou s’attaquer. Saint-Saturnin, les yeux tournés ailleurs, s’est toujours tenu loin des compétitions ‘locales; son désintéressement impose le respect, mais il déconcerte. Ce qui le passionne ou le fache, ce’ qui remue sa charité ou le laisse froid, tout cela procéede de mobiles qu’on discerne mal. Une famille éminente, pensent les voisins, qui a pris rang chez nous depuis plus dun siécle, et qui pourtant n’est jamais devenue tout a fait des nétres. Le monde des grandes affaires! Un monde ot l’on fréquente d’étranges gens, ou le meilleur cOtoie le pire, ot s’édifient des fortunes éclatantes, mais ot parfois elles s’écroulent dans le scandale. Quoi qu’on entreprenne, il faut bien avoir recours aux Colombe, aux relations qu’ils ont 4 Paris ; mais quant 4 prévoir ce qui peut leur passer par la téte... Vous vous rappelez qu’un jour... Et dans la question des écoles... Et ce Nicolas qui vit en sauvage... Original, original! Aucun ami... Seriez-vous prodigieusement surpris d’apprendre que sous ses airs de bon apotre ?...
L’éveil a été donné par un vieux voisin rencontré fortuitement sur la frontitre commune aux deux terres. Ce M. Lamoriniére n’a pu se retenir de glisser une malice 4 Nicolas, dans un compliment sur la qualité de son personnel :
« Plus thhonnéte que certaines personnes en qui vous avez mis votre confiance. Mais je suis peut-étre indiscret. »
Nicolas n’a pas semblé comprendre cette pointe, ni l’autre, Vintention d’une stupidité si bien imitée.
« Voyons, voyons, mon cher ami. Sans l’aide de ‘Saint-Saturnin, Cibar aurait-il pu... »
Cette fois, visiblement, Nicolas tombait des nues.
« Je ne mets pas un instant votre parole en doute, a dit le voisin, mais convenez que les apparences... Car a moins que ce misérable n’ait commis un faux, la lettre qu'il prétend avoir entre les mains...
— Une lettre?
— Hé parbleu! Je vois qu'une fois de plus la canaille a menti.
— Mais quelle sorte de lettre?
— Signée « Colombe », 4 ce qu'il laisse entendre. Des compliments, des encouragements, peut-étre davantage. Alors comprenez, mon ami, notre embarras... Car on ne pouvait sans absurdité croire que votre frére, toujours absent du pays, ou que votre cher pére, si modéré, si sage...
— Tandis que moi...
— Mais non, mais non, mon cher Nicolas. Pas un instant! Chacun sait que la politique vous fait bailler. C’est bien pourquoi cette histoire a tant intrigué les gens. J’aurai une joie toute personnelle a la démentir, et méme avec le plus d’éclat possible. »
Nicolas s’est confondu en remerciements :
« Vous me rendrez un service immense. »
Mais a peine a-t-il vu le voisin s’éloigner le long du fossé qui sépare les deux bois, que se ravisant soudain, il a couru le rejoindre :
« Je vais moi-méme faire une enquéte, a-t-il bredouillé. A la réflexion cela vaudra mieux. »
Sous le regard percant du vieux monsieur, il s’est senti rougir, rougir comme il n’est plus permis a son age :
« Si le Cibar en question n’est pas sur ses gardes...
Lautre, les pieds sur une touffe de prineveres redoublait de politesse : 5 « Mais comme ‘vous voudrez, mon ee, >
« Je suis rouge jusque dans le cou, pensait Nicolas ; mais je ne puis pourtant pas lui dire... »
Et le bonhomme répétait :
« Je ninsiste pas! Je n’insiste pas! »
AYANT vainement frappé, Nicolas pousse la porte. La chambre de sa sceur lui parait vide; mais en se retournant, il apercoit Jourdaine 4 genoux devant une malle ouverte :
~« Tu pars? »
Elle sursaute '« Tu m’as fait peur!... Non, je ne pars pas. » Comme il considére avec étonnement les tiroirs entrebaillés, les vétements qui trainent :
« Je n’avais pas défait cette malle, murmure-t-elle, jespérais toujours que peut-étre.. Mais maintenant il ne s’agit plus d’aucun départ. »
Et levant soudain son visage vers Nicolas :
« Ga recommence! La demoiselle est venue me dire qu'il ne fallait plus compter sur elle. »
; Son frére lache sa mauvaise humeur dans un juron, suivi d’un autre et d’un troisi¢me :
« Et naturellement, toujours pour la méme rai- » son?
— Toujours la méme.
— Offre de mariage y compris? Ko.
— Je n’en sais rien. Questionne-la, si tu veux. Les confidences de la précédente m’ont suffi. Et je n’ai
plus le courage de chercher des excuses, de balbutier, de demander humblement pardon.
— Gai! gai! bougonne son frére. Et si nous en engageons une troisiéme, ce sera toujours la méme chose... jusqu’a ce quil en vienne une dont nous ne pourrons plus nous débarrasser.
— Enfin, Nic, s’écrie-t-elle, est-ce qu’on nous a caché Ja vérité? Est-ce que, vous autres hommes, vous nous avez roulées une fois de plus? Car vous vous soutenez toujours, quand il s’agit de dissimuler certaines choses. Est-ce que quoi que ce soit pouvait faire pressentir?... »
Il répond :
« Maman seule aurait peut-étre pu parler. Tu vois que, dans les derniers temps, elle sétait inquiétée ; mais, je pense, par divination plut6t que pour des raisons précises. Non, j'ai cherché, j'ai bien réfléchi. Rien de louche.
— Mais tout ce qui remonte aujourd’hui, toutes ces obsessions abominables, cela dormait quelque part !
— Comme cela dort en chacun de nous. »
Et glissant 4 l'une de ses théories favorites :
« Vois-tu, souvent l’on trébuche parce qu’on a fait la part trop petite 4 la béte; et je ne suis pas loin de croire que cest par la qu'il est fautif. C’est un art trés difficile que de conduire la béte. Il faut beaucoup de ruses avec elle : ne pas lui donner trop, mais pas trop peu. Ne pas la désespérer. Sinon elle se venge. »
Sur le visage baissé de Jourdaine passe un petit sourire. Rusé Nicolas! Homme aux mille ficelles! Mais elle n’est pas convaincue par ses spécieuses raisons. Elle réplique :
« Sil n’y a rien eu dans le passé, alors ce que
nous voyons ce n’est méme pas, comme tu dis, la béte. Il fait l’effet d’un homme tombé au fond d’une crevasse. Et nous, au lieu de rester prés de lui, de Yencourager, de le soutenir, nous l’abandonnons 4 son malheur. »
Prosternée sur le carreau rouge, ce n'est pas aux autres que Jourdaine semble faire la legon. Nicolas pourtant se défend comme s’il était visé :
« Jai essayé, ma petite, j’ai essayé. Ce n’est pas facile. Depuis des années je suis sur la deéfensive. Depuis des années nous n’échangeons pas une parole qui en vaille la peine. On ne s’en apercevait pas trop, a cause de la facade; mais quand la facade est tombée... Je me suis déja dit que nous perdions chaque jour du terrain; qu'il était absurde de laisser sétablir cet état de guerre. Je me suis battu les flancs. Eh bien, en face d'un homme qui a été si intelligent, si dévoué, si bon pére, sais-tu la seule chose qui m’ait réussi? Un jour ot je n/’arrivais pas a tirer de moi le moindre sujet de conversation, Vidée m’est venue de lui dire : « J'ai un veau qui
« est né ce matin. Une béte d’élite. Je veux que tu
« lui choisisses un nom. » Il m’a regardé avec gentillesse, comme il devait me regarder quand j’avais trois ans, avec des yeux enjoués, un visage tendre. I] disait : « Depuis longtemps tu ne m’as pas fait un « si grand plaisir. Je suis trés touché, trés touché. » Si bien que, pendant une heure, nous avons gravement discuté Ja sonorité de divers noms. Ce veau avait trouvé moyen de traverser l’espace qui nous sépare, alors que rien d’autre ne le traverse plus, ni mes enfants, ni nos souvenirs, ni image de Maman. Pourquoi? Pourquoi ce veau? »
Tout en ramassant le contenu d’une boite qui s'est renversée, elle murmure :
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« Nous ne sommes peut-étre pas assez patients. »
Et comme il proteste :
« Enfin, Nic, crois-tu que pour nous donner nos biberons, nous laver, nous élever, il n’a pas fallu plus de persévérance que nous n’en montrons en échange ? »
Devant le découragement ou il voyait sa sceur, Nicolas s’apprétait 4 ne pas lui parler des ce soir de ses nouveaux ennuis, mais il n’aime pas qu/on le mette dans son tort :
« En attendant, dit-il, tout le pays m’accuse de tripotages avec cette crapule de Cibar, et je ne peux méme pas donner de démenti public. C’est le vieux Lamoriniére qui m’a révélé la chose, et qui continue a me croire le coupable, parce que je ne lui ai pas dit, la main sur le cceur : « Ce n'est pas moi! « C'est mon dément de pére! » J’ai beau n’étre pas un fils patient, la phrase n’a pas voulu sortir. D’ailleurs il m’aurait répondu : « Quand une famille «a des vieillards qui perdent la téte, elle les surveille. »
Il chasse 4 coups de pied un coussin qui trainait par terre
« Jai déja fait un commencement d’enquéte. Il est avéré que Peére s'est fait une fois conduire chez Cibar. Richard croit se rappeler que c’était en janvier. J’ai tout de suite couru chez maitre Ramelle. Tu penses bien qu’il était au courant des racontars, et inquiet, et monté, et prét 4 m’accuser lui aussi : ce qui prouve, tout au moins, que jusqu’ici nous avons sauvé les apparences et que nous n’avons pas désavoué notre pére, puisque les gens ne distinguent toujours pas entre nous et lui. Il parait que Cibar tient une lettre avec des engagements. Qu’est-ce que Pére au juste lui a promis? On n’en sait rien. En
tout cas des sommes ont été versées. On parle d’une gigantesque coopérative ou de quelque affaire de cet ordre. Juste ce quil faut pour discréditer 4 jamais d’excellentes idées que nous nous efforgons depuis vingt ans de faire entrer dans la téte des gens d'ici... et pour mettre Cibar en mesure d’acheter Saint-Saturnin quand nous serons réduits 4 le vendre. »
Jourdaine, 4 terre, ne répond rien. Son frére reprend : :
« Du moins,. nous nous sommes acquis un allié qui entre dans nos intéréts de tout son cour. Il est épouvanté, Ramelle, des dangers que nous courons. Tu sais le ton respectueux que prennent les notaires pour prononcer certains mots, « patrimoine », « préciput », comme d'autres diraient « Saint-Sacrement » ou « Mystére de Jésus ». Je n’étais pas de bonne humeur, je t’assure, mais tout de. méme j’ai senti quelque part comme un fou rire qui commen- ¢ait a faire des bouillons. Heureusement Ramelle ne s'est apercu de rien, pauvre homme, car il est sincérement bouleversé. Si Saint-Saturnin menace ruine, alors en quoi est-ce qu’on peut encore mettre sa foi? Nous sommes la citadelle vers laquelle il a les yeux tournés depuis qu'il est petit clerc. Si nous croulons, c'est que la fin du monde approche. Il a tout de suite envisagé des mesures de défense : des preuves, des témoignages, des travaux d’approche en vue d'une interdiction. Il s’est informé de tout le personnel, et la je dois dire qu'il m’a confondu. « Vous avez bien « un nouveau garcon jardinier, n’est-ce pas? Etes- « vous sir de lui? Et cette personne, comment « Yappelez-vous? Babet, elle doit étre cousine du « cafetier de Saint-Fiacre, qui n’a pas eu, aux élec- « tions, un role teut a fait clair. » Les femmes l’épouvantent comme autant de diables. Il voit déja:
tenant A sa merci. Le fait est qu’avec ce chicaniér, notre position peut devenir intenable... Est-ce qu'il s'est permis de venir ici? Je me demande. Un gros type, assez rouge} avec une barbe on Te ‘n’as rien vu? Rien? } ef
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APPELKE par d’impérieux coups de sonnette, Babet a couru chez le vieillard. [1 est debout, le visage angoissé
« Ma veste, dit-il, o& est ma veste?
— Mais, monsieur, je l’ai prise pour la brosser.
— Je vous l’ai défendu!... Tout de suite, apportezla! Tout de suite. Et le gilet! »
Forte de sa bonne conscience, la bonne va sans se hater jusqu’a loffice, y prend le vétement, le rapporte. Elle retrouve William Colombe que limpatience a fait sortir sur le seuil de sa chambre.
« Donnez! »
Il sempare de la veste et la serre contre lui, toisant la servante :
« Allez maintenant! »
Et c’est seulement quand il entend au loin se refermer une porte, que fi¢vreusement il visite les poches du gilet. La clef s’y trouve! La clef dont on a peutétre eu le temps de faire un moulage... Alors il rentre chez lui, ouvre son secrétaire, va prendre sur la table des feuilles qu'il avait soigneusement cachées sous un buvard, et il les relit avant de les enfermer :
A consetver. Recommandations importantes, rédi-
SAINT-SATURNIN if
ad
gées par moi, William Colombe. Réflexions de toute une Vie. Note pour servir a la confusion des Imbéciles et des Timoreés.
La Motsson est grande, mais il y a pew d’ouvriers. Celui gui prend conscience de sa grande Mission cesse d’étre responsable envers les siens, pour le devenir envers 'Humanité. Quand son coeur devrait en satgner, Vheure est venue pour lui de saffranchir des affections particuliéres, de prendre son vol plus haut qu'elles.
Il n’y a plus que la Nature dont la voix soit assez grande pour lui donner conseil.
Ne pas écouter la Voix dw Sang, car il n’y a pas dexemple que le Génie n’ait été mis en dérision par ses familiers et ses proches. Nul n’est Prophéte en son pays. Souffrance insondable.
La ruse atroce, inconnue dans les Fastes de VHistoire, le raffinement diabolique inventé par des Fils pour briser le courage de leur Pére : essayer de lui faire croire quwil est tombé dans Vlaffaiblissement sénile. Ils ne le Iwi disent pas directement ; ce serait trahir leur intention avec trop de naiveté. Ils le lui
donnent a sentir dune maniére détournée. Ils sefforcent de l’empoisonner lentement. Les poisons lents ont toujours été le recours des Faibles que le spectacle de la Force humilie. Se méfier des Potsons. Cest le tragique destin des Forts que d’avoir a se méfier de tout, jusque des aliments qu’on leur propose. Calvaire de celui qui tdche de sélever vers les cimes. C’est a Vaide de champignons vénéneux qu’on a le plus souvent raison des Ames audacieuses. Exemples dans ’histoire romaine. Car les alcaloides des champignons ne se révélent que lorsquw’il est trop tard pour faire. agir les contre-poisons. Quelques fragments d’amanite desséchée suffisent a donner la mort. Dans nos bois pullulent trois espéces également mortelles. On m/’a ouvert les yeux. Que de crimes insoupgonnés lVautopsie révélerait! (Déposer en mains stires des instructions
formelles a cet égard.)
L’Homme réservé aux grandes choses donne, jusque dans les plus petites, la preuve de son Caractére Indomptable. Il ne se laisse pas arréter par les~ préjugés. Il se fait un devoir de suivre ses désirs, afin de dompter la crainte, les pudeurs héréditaires, et de Sexercer a vaincre les obstacles.
Les Conservateurs simaginent que la Civilisation ne peut plus progresser que par d’imperceptibles mises an point. Je leur démontrerai quelles réformes radicales un Esprit vigouwreux saurait effectwer, pourvu:
qwil ett les moyens de briser les résistances. C’est une réverie de Séminariste que d’espérer changer le monde sans Sétre auparavant emparé du pouvoir. Exemples : César, etc. Ad augusta per angusta. Toujours la Postérité justifie les premiers actes par lesquels les Réformateurs se sont assurés les moyens de triompher. Ne pas se lasser arréter par les scrupules de Vhermine. Traverser le bourbier. Devoir supréme.
L’Homme fort n’a pas damis, car dans son pays nul n’est prophete. Il vit dans une solitude terrible. Ses alliés dun jour, il est parfois réduit a les chercher dans le camp méme de ses adversaires. Qwils Solent remerciés ceux quit, sans rien me devoir, ont oublié leurs préventions et m’ont prété une oreille attentive. Parmi ceux qu’on appelle mes pairs, je n'ai rencontré que des esprits asservis (Nicolas, eunuque), mais j€ me suis sauvé par mon courage dés que les chaines familiales sont tombées de mes mains. J étais parti pour de grandes choses, dans ma jeunesse. On Simagine que la vie a comblé mes veux et qwils ne visaient qua la prospérité d’une famille. Mais je valais mieux que cela. Il faudra bien qu’on le reconnaisse ; Je Suis une victime sacrifiée pendant cinquante ans au bonheur des miens. Le sort ma rendu la Liberté dans le moment ot j’étais mtr pour m’en servir.
Souffrances insondables. Une femme que jallais associer a mes desseins mia ldchement trahi, me per-
gant Pun co Lp de poignard. Mais rien ne jens plier
se.
mon courage. Ehren
Longtemps le vieillard reste immobile. Sa taille est courbée. Mais jusque dans la solitude de sa chambre et lorsque nul regard ne le surveille, ’homme courageux tient téte au chagrin. Avec un grand effort,
- William Colombe se redresse, plie- les feuillets: et les enferme dans un tiroir. :
aS
« Mats, monsieur Nicolas, dit l’entrepreneur, vous le savez bien : de la cave au faitage, la maison est construite en matériaux qui vont durer des siécles. Ladedans le plus malin ne peut que gacher et bousiller. Jai bati quelques maisons et j’en ai retapé beaucoup d’autres ; mais jamais je n’ai saccagé pour le seul plaisir. »
Ses yeux, en connaisseurs et vieux amis, parcourent le bureau de Nicolas. Ils vont des corniches aux croisées, du plafond aux plinthes
« OU qu’on regarde, c’est bonne marchandise. Ce parquet sur lequel nous nous tenons :- il est simple, oui; un modéle qu’on faisait vers 1850; mais pas une seule lame n’a bougé. C’est resté lisse et jointif comme du marbre. »
Pourtant, puisque Nicolas semble garder ses idées de derriére la téte, il est prét a faire un geste de bonne volonté :
« Je dis ga, mais si vous y tenez absolument, montons jusque sous les combles. »
Au bas de l’escalier, il s’arréte encore :
« Et tenez, le carrelage de votre vestibule. C’est moi qui ai remplacé, la, prés de la porte, la partie qui était usée. DesSous, cest du ciment rose que le
vieux Picard fabriquait avec de la brique écrasée (pas
le pére de notre Picard, mais son grand-pére). Cette
couleur est une signature. Caaque fois que je la rencontre, je reconnais l’artiste et je sais qu’on me cassera des burins s'il faut tailler dans son. travail. » Sur le palier du second étage, il dresse l’échelle, y monte, souléve la trappe :
« Méfiez-vous des toiles d’araignées. »
Avec sa forét de poutrages avec ses fermes qui le
divisent en travées, le dessous du toit fait penser a quelque église rustique. Il en a la nudité, l’abandon, le demi-jour. Involontairement le bon M. Foulque baisse un peu la voix :
« On se rappelle que c'est une belle charpente et pourtant, chaque fois qu ‘on ue revoit, c'est avec une
nouvelle surprise. »
Il s’approche d’une des puissantes poutres, y pose le plat de la main, moitié claque et moitié caresse, comme on flatte le cou d’un cheval
« Ces assemblages, voyez comment c'est fait; on dirait de ]’ébénisterie. Pas un contre-boutant, pas une entretoise qui ait méme un centimétre de gauche. Mettez-vous au bout de cette sabli¢re; regardez ses arétes : pas un mauvais coup de hache, pas gros comme l’ongle de bois qui ne soit plein cceur. Si vraiment c'est le général Colombe qui a fait faire ce
travail, eh bien, je le dis franchement, je. n’aurais
pas voulu servir parmi ses fantassins, car il ne devait pas plaisanter sur les alignements et sur la correction des manoeuvres! »
Il rit, mais il sent que la préoccupation de Nicolas n’est pas tombée :
« Jen ai fait V’observation 4 M. William : méme
avec tout le soin possible, comment voulez-vous qu’on démonte ces fermes sans casser des tenons?’ Mais il.
réve un chambardement de fond en comble, et dans ce cas, tout ce qu’on pourra remployer c'est quelques morceaux. Je vous le demande : par quelle camelote est-ce que je pourrai vous remplacer tout ¢a, méme en ne regardant pas au prix, méme en choisissant dans tout un lot les pieces les plus présentables? Quand on a des poutrages comme Rothschild lui-méme, aujourd’hui, ne pourrait pas s‘en commander, va-t-on se couvrir avec du sapin? J'ai fait des toits et des toits dans le village, et en bon bois du Nord; mais ce nest pas la peine d’étre 4 Saint-Saturnin pour imiter la maison de Crétet ou du pere Jules! »
Le plaidoyer se poursuit durant la descente de Yescalier, mais C'est seulement une fois revenu dans son bureau et derriére des portes fermées, que contre tous ces arguments chaleureux Nicolas se décide a soutenir sa mauvaise cause.
On a temporisé tant qu’on a pu, mais son pere a déja pris l’adresse d’un entrepreneur inconnu qui va se jeter sur l’aubaine de démolitions et de constructions absurdes. Pour sauver la maison, il faut y consentir la part du feu. La fébrilité de ‘William Colombe ne se laisse plus tromper par des calques et des devis. Les deux ailes avancantes de la maison, il s’obstine 4 les vouloir plus longues et plus vastes, formant une cour 4 prétentions monumentales, hors de toute mesure avec la vie quon méne 4 Saint- Saturnin. I] faut bien que les défenseurs se résignent a capituler. Ruse de guerre, trahison prudente, mais ou l’on ne sait pas encore avec certitude qui sera dupé. Car si bien que soient prises leurs précautions, ils livrent Saint-Saturnin au hasard d’un jeu qui ne peut réussir qu’avec la bonne volonté de nombreux complices. I] a, ce brave Foulque, des maniéres rondes
et honnétes qui n’annoncent pas de goit pour les petites duplicités d’une comédie, ot rien, aprés tout, ne le force a s’engager.
Car c’est lui seul qui pourrait régler les continuels retards, les absences d’ouvriers, les manques de marchandises, grace 4 quoi l’on pourra peut-étre en rester indéfiniment a creuser des fondations et a faire semblant d’attaquer l’étage supérieur. C’est en lui qu’on espere pour disposer son chantier de telle sorte qu’un vieillard mal assuré sur ses jambes ne puisse aller vérifier ce qui s'y passe. C’est lui qui risque d’étre relancé chaque jour, pressé de réclamations et de plaintes, entrainé dans des embarras inextricables.
Quand Nicolas, ruminant ses projets, circule autour de la maison, ce qui lui semble encore le plus facile, cest de simuler de grandes démolitions en sacrifiant le toit qui couvre son propre logis. C’est ainsi qu’il flattera le mieux les espérances de son pére. Mais lorsqu’il est, comme tout 4 l’heure, parmi la membrure de la vénérable construction, si bien liée, moisée, si bien adaptée au service qu’on lui demande, une suée d’'indignation lui vient 4 la peau. S’il faut a toute force entreprendre quelque chose, ce ne peut étre que dans le terre-plein. Qu’on le défonce! A la rigueur on pourra tirer parti du terrassement pour aménager une cave a fourrage.
Il avance prudemment quelques propositions, comme sil les improvisait. Il escomptait les premiéres réactions : Comment faire comprendre 4 mes ouvriers? Comment me tirer d’un guépier pareil ?
« Mais, monsieur Nicolas, il y a pourtant des lois qui permettent d’empécher les folies d’un homme dont la téte n’est plus solide! Quand le vieux M. Béliére... »
Nicolas s’efforce d’expliquer qu’un pareil secours
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