CHAPITRE IV
Saint SëTerin : Thomme intérieur. — Son amour de la solitude. — Comment il le concilia arec la rie actire. — Pourquoi il ne fut ni prêtre, ni ëvéque. — Ses austérités. — Son humilité. — Sa bonté. — Foi qu'inspirent ses mérites. — Saint Séverin médecin des corps et des âmes. — Puissance menreilleuse qu*on lui attribuait. — Sévérité envers ses moines. — Singulière résurrection d'un mort.
L'activité de saint Séverin, nous Tavons dit, est prodigieuse. Il est partout, il voit tout, pourvoit à tout. Il connaît tout le monde, Romains et Barbares, dirige les premiers, conseille ou intimide les seconds. On ne peut imaginer une vie publique plus hérissée de difficultés et de périls, plus dévorante. En outre il est abbé de plusieurs monastères, veille en personne au recrutement et à la formation des moines. Enfin il doit se tenir au courant de tout ce qui se passe, non seulement dans la province, mais dans toutes les provinces limitrophes. Eh bien ! Toute cette activité extérieure était en contradiction formelle avec ses
goûts et Tobéissance à sa vocation est une vio- * lence continuelle faite à ses inclinations. En effet, il avait Tsimour de la solitude, et s'il n'eût dépendu que de lui, il aurait mené au désert la vie érémitique et contemplative, par laquelle, du reste, il avait débuté'.
Il sut toutefois concilier dans une certaine mesure le penchant de son âme et la vocation contraire dont il sentait l'impérieux et incessant appel. Fondateur de monastères, il séjournait souvent dans Tun ou dans Tautre, surtout à Favianes, placée a peu près au centre de sa sphère d'action, et où il devait avoir une sorte de noviciat, mais d'aucun il ne fit sa résidence fixe. Aussi souvent que les affaires le lui permettaient, il vivait seul, à un mille environ de Favianes, dans une petite habitation du village de Burgus'. Il n'était jamais si heureux que lorsqu'il pouvait s'y livrer sans contrainte à l'oraison. Mais il ne pouvait guère jouir longtemps de cette solitude. En effet, outre que le monde qu'il fuyait le recher-
. I. Les traits abondent qui prouvent cette disposition de Sëverin sur laquelle son biographe insiste à plusieurs reprises. £itgé^ IV, 6. CelltUa parva contenttu,., quamvïs .eum quUs cellulm tUlectaret,,»,
9. Eug,^ IV, 7. Jd secret um habitaculum,,. sœpitu secedebat ut hominwn declinata frequentîa,,. oratione continua Deo propius inhaereret.
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chait chaque jour davantage, ii avait scrupule à se contenter lui-même lorsque tant de souffrances réclamaient son secours. Puis il devait à ses moines l'exemple et la direction.
Deux fois par jour il se rendait au monastère et assistait aux matines ainsi qu'à Toffice célébré à la tombée du jour. Quant aux autres prières, il les disait seul, dans son oratoire privé. Jamais il ne s'engagea davantage. Lorsque ses vertus et ses services l'eurent désigné pour Tépiscopat, il se refusa absolument à accepter cet honneur et cette charge. Il lui suffisait, répondit-il, d'avoir sacrifié au soulagement de la province la solitude à laquelle il aspirait ^
On peut admettre aussi que l'humilité ne fut pas étrangère à cette attitude, mais indépendamment de ces motifs, une entière liberté d'allures lui était nécessaire pour l'accomplissement de sa tâche; il lui fallait pouvoir aller et venir sans rendre de comptes à personne, employer qui il voulait, agir à sa guise et suivant son inspiration sur le territoire de plusieurs diocèses, recevoir de toutes parts des avis, des confidences, aussi bien en ce qui concernait les Romains que les Bar-
r. Eug,y IX,' 4* Episcopatus quoque honorem ut susciperet postidatus pnefinita responsione conclusit, sufficere sibi dicens^ quod solitudine desiderata priva tus y etc.
bares. Il est certaia qu'il eut des intelligences partout et en garda prudemment le secret. Pas un mouvement des Barbares ne lui échappait. La contrainte d'une situation officielle, cela est incontestable, lui eût été une entrave gênante ; mais surtout une hiérarchie, où il eût rencontré des égaux ou des supérieurs, aurait été inconciliable avec Tautorité toute personnelle qu'il s'assura en gardant son indépendance.
Séverin avait adopté une manière de vivre dont l'austérité se peut à peine concevoir. Pour lit, un ciliceposé sur le pavé de son oratoire; en toute saison, et la nuit comme le jour, il portait la même tunique ; jamais, sauf à de certains jours de fête, il ne rompait le jeûne avant le coucher du soleil; pendant le temps du carême, il ne mangeait qu'une fois par semaine. Les hivers en Norique sont d'une rigueur horrible, la glace qui couvre le Danube y est si épaisse que les chariots traversent le fleuve sans danger. En toute saison cependant Séverin marchait pieds nus, et quand on s'étonnait de cette incroyable endurance : « Ne m'attribuez aucunement, disait-il, le mérite de ce que vous voyez. Ne songez qu'a en tirer un exemple pour votre propre salut. Loin de nous toute pensée d'orgueil. Si nous faisons quelque chose de bien, c'est parce que Dieu nous a choi-
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sis. Dieu, dit rapôtre, nous à choisis avant même que le monde existât pour que nous fussions saints et purs sous son regarda Priez pour moi afin qu e les dons que j'ai reçus de mon Sauveu ne tournent pas à ma confusion, mais à ma justification' ».
Il disait ces paroles et d'autl*es semblables en versant des larmes, donnant aux hommes, ajoute son biographe, une admirable leçon d'hu« milité, fondement de toute vertu, et grâce à laquelle il brillait d*une si lumineuse clarté que les hérétiques ne pouvaient se défendre de lui témoigner leur admiration par tous les égards en leur pouvoir^. Tant d^austérité ne lui enlevait rien de son enjouement ; toujours il montrait un visage riant et serein. Seuls les fautes et les malheurs d^autrui lui arrachaient des larmes, et il remédiait aux unes et aux autres autant qu*il le pouvait.
Son austérité, en effet n^avait d^égale que sa bonté. Bonté pour les âmes, bonté pour toutes les misères physiques. Un jour qu*il avait été cruellement insulté par un mauvais prêtre, il versa des larmes amères, non sur Tinjure qu'il avait subie,