CHAPITRE V
Saint Sévcrin et les Romains. — Sens de sa mission. — Eléments sur lesquels il s* appuie. — Organisation municipale. — Clergé. — Prépondérance qu*il a prise. — Bonnes relations de saint Séverin avec le clergé, à quelques exceptions près. — Paulin, prêtre, puis ëvêque, disciple de Séverin. — Incrédulité et châtiment de Passau, de Joviacum. — Scandales de Cucullis, victorieuse intervention du saint. — Un jugement de Dieu.
— Fléau des sauterelles. — Organisation de la charité.
— Dîmes consenties. — Héroïque charité de Maximus.
— Légende de Tours. — Miracle de Phuile. — Résul- Uts.
Saint Séverin était donc venu d'Orient pour porter secours aux populations du Norique et des provinces limitrophes. Cette mission entraînait des rapports avec les deux couches de peuples qui occupaient le pays ou y pénétraient par des incursions incessantes. Les anciennes d'abord, colons romains, implantés depuis un nombre plus ou moins grand de générations, et anciens indigènes assimilés à la civilisation romaine, c'est-à-dire les vaincus et les opprimés, puis les
oppresseurs, c'est-à-dire les Barbares. Il s'agissait, comme dous l'avons dit, d'une part, de relever les premiers, moralement d'abord, par la ferveur religieuse qui affermirait leur âme, leur donnerait le courage de se défendre, de réagir contre l'inévitable découragement, et ensuite, matériellement, soit en tirant parti de ce qui pouvait subsister d'organisation dans un pays désorganisé, et en suppléant dans la mesure du possible à l'autorité défaillante. Il était nécessaire, d'autre part, d'opposer à la tyrannie capricieuse des Barbares une puissance morale capable de leur en imposer, puisque la force matérielle faisait défaut. Nous devons donc maintenant étudier saint Séverin dans ses relations avec les uns, puis avec les autres.
Et d'abord, quels éléments subsistaient dont le saint pût tirer pairti? L'armée, nous avons vu que l'on ne pouvait guère compter sur elle. A peine, ça et là, subsistaient quelques faibles garnisons, capables à la rigueur, si on savait leur donner confiance en elles-mêmes, de protéger une ville contre les coups de mains des brigands scamares, mais totalement impuissantes contre les peuples barbares. A peine pouvaient-elles se sauver elles-mêmes. Une escouade de Passau partie pour aller en Italie chercher la solde qu'on
n'envoyait plus ne put revenir. Après avoir traversé les Alpes sans encombre, elle fut massacrée sur les bords de l'Inn, et Ton ne connut le sort des malheureux soldats qui la composaient qu'en retrouvant leurs cadavres dépouillés ^ D'ailleurs, quand Odoacre eut annexé le Norique à son jeune royaume, ces débris m^mes de l'armée romaine rentrèrent en Italie*.
Du pouvoir central, il n'y a pas à parler. Depuis longtemps, il ne donnait plus signe de vie aux provinciaux perdus sur les bords du Danube. Restait l'organisation municipale. On sait quelles chaînes les fonctions municipales, si recherchées jadis, avaient fini par imposer aux habitants riches des villes de provinces, et comment, dans les derniers temps de l'empire, [les citoyens cherchaient, par tous les moyens, à s'évader de ces ruineux honneurs. Il est donc certain que l'organisation, telle que les Romains l'avaient établie, s'était effondrée à la faveur de l'anarchie causée par les invasions. Mais, quelle que soit l'anarchie, une ville ne peut subsister sans une ombre d'autorité locale. Il est donc non moins certain qu'il s'était établi une entente entre les citoyens pour veiller aux services indispensables. Le bon sens suffirait