I. Eug., XXXIII
Entouré de tant de reconnaissance, couvert de tant de protections, le saint était donc invulnérable, et Giso devait se contenter d'exhaler sa rage en propos insultants. Elle ne s'en faisait point faute. Un jour qu'elle avait fait enlever et transporter dans le Rugiland, pour en faire ses esclaves, quelques Romains d'un bourg voisin de Favianes, Se vérin, outré, lui envoya un messager qui rinyita,de sa part, à rendre aux Romains leur liberté. Mais elle entra dans une violente colère, et s'abandonnant, dit le chroniqueur, à tous les transports d'une rage de femme : « Va, réponditelle au message^, va dire à l'homme de Dieu qu'il débite ses prières dans sa cellule et qu'il s'y livre tant qu'il voudra à ses folies*. Mais qu'il ne s'avise pas de se mêler de nos affaires et ne prétende pas nous empêcher de disposer de nos esclaves suivant notre caprice! »
Mais Séverin n'était pas homme à se laisser émouvoir par des paroles. Il savait qu'une heure viendrait où l'altière^ princesse paierait tant de provocations et de cruautés. Aussi, quand on lui rapporta les propos de la reine, se contenta-t-il de répondre : « Je mets ma confiance dans le Christ. Il faudra qu'elle accorde par nécessité ce
ly Eug., VIII, a. Ora^ inquitj tibi, serve Dei in tua cellula delitescens*
qu'elle n'a pas voulu concéder par bienveillance. « L'événement ne tarda pas à montrer qu'il voyait juste. Impérieuse en toutes ses volontés et jalouse de sa supériorité, elle avait acquis ou fait enlever des Barbares habiles dans l'art de travailler les métaux précieux^. Pour s'assurer à la fois !e monopole de leur travail et leur rapidité à exécuter ses ordres, elle n'avait rien trouvé de mieux que de les tenir enfermés dans une étroite prison. Or, le jeune fils de Giso, qui s'appelait Frédéric, du nom de l'un de ses oncles, frère de son père, eut la curiosité d'aller les regarder travailler. Il entra innocemment dans le lieu où ils étaient enfermés. C'était un otage inattendu que le Ciel envoyait aux malheureux séquestrés. Il ne fut pas plutôt entré qu'ils s'emparèrent de sa personne, et posant la pointe de leurs instruments sur la poitrine de l'enfant, ils déclarèrent que si quelque personne que ce fût pénétrait dans la prison sans avoir souscrit par serment aux conditions qu'i^t^ formuleraient, ils immoleraient aussitôt leur proie et se tueraient eux-mêmes ensuite. Ils n'y perdraient rien, affirmaient-ils, caria vie était de nul prix à leurs yeux, s'ils devaient renoncer à l'espoir de sortir jamais de leurs ergastules. Grand
1. Eug,^ VIII, ^,,,, aurifices barbares pro fabricoHdisregalibus ornamentis,,,.
émoi, comme Ton pense. Giso,sidure aux autres, avait pour ses enfants des entrailles de lionne. Au comble de Tangoisse, elle éclate en lamentations, déchire ses vêtements, et consciente, enfin, de sa conduite coupable à l'égard du saint, elle s'écriait : a O serviteur de Dieu, ô Séverin, c'est donc ainsi que ton Dieu venge tes injures ! C'est toi qui, par tes prières, as obtenu ce châtiment, parce que je t'ai méprisé. Et maintenant, voici que tu me frappes au cœur! » Puis, elle s'accusait elle-même et, se frappant la poitrine, avouait que tous les torts étaient de son côté. Mais l'heure n'était pas à un vain désespoir. En hâte, elle fait atteler ses chevaux et renvoie au saint tous les captifs romains qu'elle avait enlevés. Puis, allant elle-même trouver les orfèvres barbares, elle s'engage, par serment, à leur rendre la liberté s'ils consentent à relâcher son fils. Ceux-ci, en effet, le relâchèrent et virent aussitôt s'ouvrir la porte de leur geôle. Alors, par un de ces revirements subits familiers aux Barbares, Giso exaltait le saint que, naguère encore, elle bafouait. Ce n'était qu'à ses prières, proclamait-elle, qu'elle devait le salut de son enfant. Sans perdre de temps, elle se rend à Favianes avec son mari, montre à Séverin son petit Frédéric, comme une victime arrachée, grâce à lui, aux griffes de la
mort, et promet de lui obéir désormais en toutes choses. Où a pu s'apercevoir, au demeurant, com-. bien Giso comprenait mal le véritable caractère du serviteur de Dieu. Il est permis de croire que beaucoup de Barbares étaient dans le même cas. Ni leurs mœurs, ni leur manière de concevoir la vie n avaient encore été profondément modifiées par le christianisme.
Les circonstances avaient heureusement servi Séverin. Mais, le plus souvent, il ne devait compter que sur les ressources de son esprit. L'un des points les plus exposés du territoire sur lequel s'étendait sa sollicitude était Passau, à l'embouchure du Danube et de l'Inn, aux extrêmes confins de la Rhétie, du côté du Norique. On sait déjà que pour ce motif il avait fait construire tout auprès un petit monastère chargé à la fois de surveiller les mouvements des Alamans et de vaquer aux offices de charité dans la contrée a voisinante.
Or, tandis que les Ruges étaient gouvernés par ï'iaccithée, les Âlamans avaient pour roi Gibuld ^ Séverin avait tout lieu de se méfier de ce