CHAPITRE VI
Siint Séveriii et les Barbares. — La iodété barbare, — Rois et peuples, — Méthode de fàint Se venu avec ïei uns et les autre», — Confiance qu*il inspire. — Odoacre. — Saint SéTcrin et les Ruges^ — Le roi Flaccithée» — LesGolhs, — Fëleihëe^ successeur de Flaccîthëe, et m femme Giso, — Haine deGisy à Fégard des Romaios et de S^^Terio. — Son fils Frédéric. — Les Âlamans ec [etir roi Gibuld. - Ruse de Gibuld déjouëe par Sëveriu, — Traité d'alliance avec le roi, — Mission du diacre Amautius en Rhëtie» — Captifs mis en liberté» — Les Alamftns préparent une inyaslon du Norif|tie,
Fonda tioo de monastères^ prédication, voyages incessants, intervention dans les aSTaires locales, surveiilance des mouvements des Barbares, correspondance avec le clergé et avec les fidèles, orgHQtsation et direction économique de la province, soin des pauvres, enfin vie intérieure et religieuse très intense, tant d'occupations auraient suffi, et au delà, à remplir Texistence d'un homme actif. Ce n était pourtant qu'une partie de la lâche que sa vocation avait imposée à saint Séverin. Il en restait une seconde ^ qui n'était pas la
moîna difBcile, ni la moins périlleuse : les rela* tions avec les Barbares,
La méLhode dont usait Se vérin à leur égard n^etait pas en somme absolument différente de celle dont il se servait vis-à-vis des Komaius. C*était un mélange de généreuse bonté et d'autorité, celle-ci plus accentuée, bien entendu, avec les premiers qu'avec les seconds. L'aventure des brigands scamares nous a déjà montré un exemple de sa manière d'agir, ^ Mais Tautorité n'était pas tout. Il fallait une pénétrante finesse pour ne point se laisser tromper par des apparences hypocrites, car Tastuce des Barbares, qui alternait avec la brutalité et lui pré* parait les voies, laissait rarement entrevoir leurs desseins, distinguer le fond de leurs pensées et Kleurs sentiments véritables. Mais Séverin les ^connaissait et n'était jamais leur dupe*
Parmi ces Barbares^ plus d*une distinction était k faire, Tl y avait les demi-alliés , demi-protecteurs ^ c'est-à-dire les Ruges, qui, comme nous l'avons dit, habitaient la rive gauche du Danube» non sans empiéter souvent sur la rive droite, et les ennemis déclarés, Àlahians de Rhétie, Thuringes au nord des Ruges sur la même riye du fleuve, Hérules au sud, Gothsen Pannonie. Nature llemeut la conduite de Séverin dlIFérait suivant
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qu'il ovail affaire aux uds ou aux autres. Ce fut avec les Ruges surlout qu'il entretitit d'incessantes relatîoiis, puis d'assez fréquentes avec les AlamanSf mais non pas de même sorte. Des premiers, il lirait tout ce qu'il pouvaîl dan.s T intérêt du Nonque; quant aux seconds, Il faisait son possible pour les contenir.
On doit encore distinguer entre les ro!s et les chefs barbares et la masse ignorante et naïve de leurs tribus. Les premiers, et en particulier le roi des Ruges, admiraient la piété d'un bomme dont les vertus viriles et dont Taustérité formaient [un frappant contraste avec la mollesse d'une civilisalion qu'ils méprisaient pour ses vices. Ils recherchaient ses conseils, redoutaient sa clairvoyance, craignaient la puissance mystérieuse du prophète et du thatimaturge. Quant aux gens du peuple, ils vénéraient et aimaient tout simplement le saint homme. Comme le dit Ozanam, « comment eussent-ils considéré comme un ennemi celui qui bénissait leurs enfants, guérissait leurs malades, se faisait livrer ceui d'entre eux qu'on amenait prisonniers^ leur servait à manger et à boire et les renvoyait libres'? » Aussi venait-on de toutes parts pour le voir, le consulter comme uei oracle*
U Oianaiïi, F,ntdes germaniques^ t. If, j>» 4^-
Oa lui ameDail des malades. On visîiait sa cellule comme un Heu de pèlerinage, El il n'élait pas ràra que Ton vît cette merveille : ua Barbare, les ttiEiins encore teintes du sang des Romains, cédant a l'universeUe curiosité, approchait le saint, Técoutait, se laissait toucher et, la grâce aidant, aban* donnait Tarianisme, et revêtait le froc sous lequel de persécuteur il allait devenir le zélé défenseur de ses anciennes victimes* N'avons-nous pas rencontré sur notre chemin un Ursus, un Bonosus Iqui, par sa patience à accepter un mal plus insupportable pour un Barbare que pour tout autre, fit pendant quarante ans rédification de ses frères? Et parmi ceux qui, sans rester au monastère, emportaient gravée dans leur cœur l'image irapé* rissable du saint, que d^exemples de foi candide, de touchante ferveur! Nous en avons cité quelques-uns, nous pourrions en ajouter plusieurs autres, raconter par exemple Thistoire de ce Téio^ qui, venu de fort loin pour chercher la guérison, Tobtint en effet, grâce à la sincérité de ses larmes et à Tardeur de ses prières*. Car non seulement des Ruges» mais des Barbares de toute origine a (Huaient au monastère de Favianes.
Ce fut le cas d'un homme, alors totalement
I, £ii^,, XXXI V,
SAINT SiîVERrN,
iDCOnnu, et qui, parti tle rien^ devait devenir tout-puissantf et particulièrement exercer une iDâuence décisive sar les destinées des Romoins établis dans le Noriqaa et des moines de Séverin eux-mêmes.
Une troupe déjeunes gens passait parFavînnes sous la conduite d'un jeune Barbare de la tribw des Scyres*, Il était fils d'Edron^ qui avait été roi de cette tribu et Fun des ministres d'AttîIo* Ses compagnons et lui-même se rendaient en Italie pour prendre du service dnus la garde des empereurs. Ces jeunes gens voulurent saluer en passant l'homme de Dieu et lui demander sa bénédiction. Leur chef^ Pair farouche, vêtu de peaux de bêtes, était d'une si grande taille que pour franchir la porte, il dut courber la tête. Alors Séverin, jetant sur lui un regard perçant, le considéra quelques instants, et dit : * Va, mon fils, tu es maintenant couvert de peaux de bêtes, mais bientôt tu pourras faire à tes amis de grandes largesses! ^ Ce jeune homme était Odoacre, futur destructeur de TEmpire romain et roi d'Italie. Parvenu au faîte des grandeurs et de la puissance, il n'oublia jamais la bénédiction du saint et ses paroles qui semblèrent prophétiques*.
J. Eug., Vil,
s. Tout le» hUtorteaa q/ai racontent la cbute de rfia-
Pendant les premières aonées de Tapostolat de SéverÎD, les Ruges avaient pour roi un certain Flaccithée. Il était d'un caractère assez timide ei pacifique pour un Barbare. Quand la rumeur publique lui eût appris les mérites de Séverin et ses dons extraordinaires, quoique arieu, il voulut le connaître* Bientôt il fut sous le cbarme. Il ne prenait plus une résolution grave sans le consulter, et si sag-es étaient les avis du saint, si inyariablement vérifiées ses prédictions , qu'il
pire romain, relatent ce célèbre épisode. Il est «in^lier qu'aucun n*aît fait cette remarque qu'Odoacre nVtait certainement pa$ uu ioeonait pour Se vérin , an moint de réputadou. Odoacre, en effet, après la défaite de sa tribu et la mort de son père, survenue en 465j s'était mîa à ta iête d'une bande de âe§ compatriotes et, pendant quelques années, avait exercé b brigandage dâu» ces régions. Il était quelque chose en somme comme un chef de Scamare». Comment^a personnalité, déjà si marquéeTeùt-elle échappé i Séverin à qui rien n'échappait? Il ayait donc pu apprécier les don* naturels de cet irréguHer, et quand il le vit, las de cette eiiistence brutale, alïer en Italie chercher un genre de vie plus itabïe et plus normal, il put sans diiticultë pressentir quMl irait ïoin. Eu outre, on dénature sôuv-ent, pour en forcer le sens, les paroles de Séverin. Eugippius lui fait dire simplement : « Vade ad liatiam^ pade^ vtiissimjs nunc peiîiùus cooper(us^ sed muitii cita pîurima larffîturtis. s Après T événement, il fut aisé de tourner ces paroles en prophétie comme Odoacre semble Tavoir faît lui-mlme, mais eîles n'ont pas la précision qu'on leur a prêtée. Il lui promet une carrière briUantej mais sans faire aucune allusion au rang suprême, F.iig,^ VIL
nk
SAINT SE VERIN*
écouUiîl ses paroles comme sî^ nous diuon, tm oracle divin eût parlé par sa bouche*.
Severiii profitait de celte cooSance pour mulliplier les conseils de paix et de niodératioD. Grâce a ces corLliales rclalions, la coudition des Romains ne fut pas trop aggravée par les Ruges au cours du règue de Flaccitliée. Même ils consentirent h leur servir de défenseurs, et c'est ainsi que des Barbares tenaient garnison à Favianes et en d'autres lieux, d'accord avec les Romains, Nous avons déjà dit les inconvénients et rinefficacité de leur présence* Mais il fallait savoir se cou tenter de peu.
Les Kuges avaient d'ailleurs un motif sérieux d'éviter des liostilités trop directes avec leurs voisins du Norique^ si faibles fussent-ils. C'est qu'ils en avaient d'autres en Pannonie, beaucoup plus nombreux qu'eux-mêmes, braves, brntauXi arrogants ei pleins d'orgueil, comme il convenait à des Barbares qui tant de fois avaient tenu dans leurs mains le sort du peuple romain. Aussi professaient-ils pour le petit peuple des Ruges un prolond mépris, et ils le lui faisaient bien voir, car ils le traitaient a peu près comme les Ruges eux-mêmes traitaient les Romains. C'est pourquoi
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les débuts tlu rèf^ne de FLiccitliée avaient été fort troublés : littéralement, le nialheureus: vivait dans la terreur des Gotlis*. A la fin, las de ces transes et de ces alertes continnelles, il prit une résolution désespérée, a savoir d'abandonner la placé aux Gotlis et de passer lui-même en Italie avec tout son peuple. Mai«i comment entreprendre une si grave expédition sans Tautorisation de ses puissants voisins? Un prompt cliàtimeni nVût pas manqué de suivre de près cette audace. L'Italie n'étail-elle pas le but vers lequel, plus ou moins ouvertement, ils tendaient tous? Or, cette autorisation, les Goilis la lui refusèrent. La suîle devait découvrir les motifs de ce refus. C'est que les Gotlis n'étaient pas désintéressés dans la question et formaient pour eux-mêmes des projets semblables. Mais Flacciiliée ignorait cette circonstance* Aussi fut-il saisi d'une frayeur mortelle lorsqu'il reçut la hautaine interdiction. Il se jeta dans une barque, traversa le fleuve, et vint raconter au moine Taffronl gros de menaces qui venait de lui être infligé. « Il ny a pas de doute, s'écriait-il dans son trouble^ lis finiront par me tuer*? p Quand il eut fini de parler, le saint lui
udvemens deflehat se a Cothorum peine ipihts ad îtaliam pojtu*
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répoDdu avec son calme ordinaîre : « Si tu partageais ma foi catholique, j^aimerais bien mieux t'enlretenir de ton salut éterneL Mais puisque tu m'interroges seulement sur ton salut temporel, le seul qui nous soit commun, écoute attentivement ma réponse : Tu ne seras ni troublé pai la haine des Goths, ni écrasé par leur multitude, car bientôt tu seras débarrassé d'eux, et quand ils seront partis, ton règne jouira de toute la prospérité que tu peux souhaiter. Mais k une condition : cVst que tu n'oublies pas les conseils que j'ose te donner, si petit que Je sois. Ne te lasses pas de conserver la paix, même avec les plus humbles; ne te fie jamais à tes propres forces, m Maudit soit, dit rËcriture, maudit soit Thomme K qui se confie à Thomme, qui de la chair fait son «bras, et dont le cœur se retire de rÉternel*, » Apprends donc à te méfier des embûches, mais non pas à en dresser toi-même. Agis ainsi et tu mourras paisiblement dans ton lit. » Tout rassuré . par ces paroles, Flaccithée rentra chez lui.
Une nouvelle désagréable Ty attendait^. Des bandes de Seamares, qui opéraient alors dans le
iasse trumiium^ a qaiifuj se non dahlt^hat^ quia hoc el dette-' gatum fuefat^ oçcid^ndum.