CHAPITRE I
Naissance et premières années de Saint-Simon. — Influence que son père exerce sur lui. — Il entre dans le service militaire comme mousquetaire gris (1692); obtient une compagnie du Royal- Roussillonet assiste à la bataille de Nerwinden (1693) ; achète un régiment de cavalerie et fait les campagnes du Rhin (1694-1697.). ^ Son mariage avec une fille du maréchal de Lorges. — Saint- Simon renonce au service militaire en 1702 et s'attache à la cour. — Vie du courtisan à cette époque. — Logement de Saint-Simon à Versailles. — Son caractère à l'époque où il s'attache définitivement à la cour (1702).
La biographie de Saint-Simon peut se diviser en quatre époques : pendant les dix-sept premières années de sa vie (1675-1692), il reçoit la direction d'un pftre déjà vieux, ancien fiivori de Louis XllI^et plein des souvenirs des temps passés. Saint-Simon adopte ses idées, ses passions et même son langage, dont ses mémoires portent Tempreinie. La seconde période de sa vie est celle de tous les courtisans du
règne de Louis XIV ; il débpte d«Ds Tarniée» fait quelques campagnes (1693-1698), puis renonce à une carrière où il n'a pas brillé, et jusqu'à la mort du roi reste attaché à la cour, menant en apparence la vie oisive des courtisans, mais en réalité étudiant les caractères , les intrigues, pénétrant dans les replis des cœurs et préparant ses tableaux. A la mort de Louis XIV (1715), il entre dans le conseil de régence, et jusqu'à la mort du duc d'Orléans (1723)^ il est mêlé à la vie politique, Entin il s*éloigne, plus ou moins volontairement, à l'avènement du duc de Bourbon au ministère (I7S3), et pendant trente ans il s'occupe à compléter et à rédiger les notes qu'il avait amassées. Ainsi les mémoires de Saint-Simon remplissent en réalité sa vie : il en prépare les matériaux lorsqu'il est mêlé à La vie active comme courtisan ou membre du conseil de régence; il les met en œuvre, lorsque la retraite lui a fait des loisirs, et il y travaillait encore en 1751, quatre ans avant sa mort.
Louis de Rouvroi, duc de Saint-Simon, naquit dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675, de Claude de Saint-Simon duc et pair de France, et de sa seconde femme Charlotte de l'Aubépine*. Son père avait alors soixante-neuf ans, et vivait depuis longtemps loin de la cour où il ne paraissait que dans les circonstances solennelles. Ëlevé par ce vieillard» le jeune Saint-Simon en reçut une forte empreinte. L'ancien favori de Louis XIII lui enseigna surtout le culte et l'admiration du roi qui avait fait la fortune de leur famille. Saint-Simon y resta fidèle. Il porta constamment au doigt un portrait en miniature de Louis XIII, monté en diamants. Il entretint toute sa vie dans la chapelle de la Ferté une lampe allumée
1. n fut baptisé à Versailles, le 29 juin 1677, et tenu sur les fonts par le roi et la reine; il y reçut le nom de Louis. MM. Oussieux et Soulié ont publié Taete baptistaire de Saint-Simon , d'après les registres de la paroisse de Versailles. {Mémoires du duc de Lugnes, t. XIV, p. 56.)
devant la statue de Louis XIIP, et il n'avait pas un appartement à la Tille et à la campagne, où il n*y eût un portrait de ce roi*. On sent dans les paroles de Louis de Saint-Simon eombien il avait été profondément touché des regrets et des souvenirs de son père. < Jamais, dit-iP, mon' père ne se consola de la mort de Louis XIII, jamais il n'en parla que les larmes aux yeux, jamais il ne le nomma que le roi son maître, jamais il ne manqua d'aller à Saint-Denis, à son service, tous les ans le 14 de mai, et d'en faire faire un solennel à Blaye, lorsqu'il s'y trouvait dans ce temps-là. C'était la vénération, la reconnaissance, la tendresse même qui s'exprimait par sa bouche toutes les fois qu'il parlait de lui, et il triomphait quand il s'étendait sur ses exploits personnels et sur ses vertus\ »
Glande de Saint-Simon avait également conservé un souvenir toujours présent des injustices dont il prétendait avoir été victime, et il transmit à son fils ses ressentiments comme ses admirations. Il n'épargnait ni Anne d'Autriche, qu'il accusait de lui avoir enlevé la charge de grand écuyer, ni Chavigny, ni Hazarin, ses ministres. On verra, dans la suite de cette étude sur Louis de Saint-Simon , à quel point il s'était pénétré des idées de son père et avec quelle conviction et quelle énergie il les a exprimées dans ses Hémoires.
Au culte et aux traditions de famille, Claude de Saint- Simon associait une haute estime pour la dignité de duc et pair, et pour l'origine des Rouvroi de Saint-Simon qu'il faisait remonter jusqu'à Charlemagne II éleva son fils dans cette religion. On sait avec quelle ardeur Louis de Saint-
1. Voy. le Discours sur la vie et les écrits de SainU^imon, par M. Amédée LeftvPB-Pontalis, in-V, p. 7.
l. Mémoires du duc de Luynes, t. TV, p. 446.
4.. La reconnaissance pour le bienfaiteur de sa famille inspira à Claude de Saint-Simon des théories étranges. Dans un Parallèle entre Henri IV , Louis Xlil et Louis XIV, il plaçait Louis XIU au-dessus de son père et de son fils. Voyez Am. Lefèvre-Pontâlis, ouvrage cité, p. 3.
Simon fioutini dans la suite les prérogatives des ducs et pairs, avec quelle haine il poursuivit les familles qui, s'appuyant sur des titres étrangers, comme les Hohan, les Bouillon, les Lorrains, prétendaient avoir des droits de préséance. Les luttes où il s'engagea contre le Parlement pour l'honneur des ducs et pairs remplissent sa vie et ses Mémoires. Ainsi l'éducation de Saint-Simon exerça une influence considérable sur la direction de son esprit. D adopta les idées et jusqu'au langage de son père au point de paraître, au milieu du dix-huitième siècle, un homme d'un autre âge : il rappelle souvent par les formes de son style comme par ses admirations les contemporains de Louis XUL
SaiQt*Simon témoigna également beaucoup de respect et d'affection pour sa mère, Charlotte de l'Aubépine, qui avait veillé avec le plus grand soin sur son éducatioa physique, morale et religieuse. < Ma mère, dit-il S qui avait beaucoup de vertu et infiniment d'esprit, de suite et de sens, se donna des soins contiauels à me former le corps et l'esprit. Elle craignit pour moi le sort des jeunes gens qui se croient leur fortune faite et qui se trouvent leurs maîtres de bonne heure. Mon père, né en 1606, ne pouvait vivre assez pour me parer ce malheur, et ma mère me répétait sans cesse la nécessité pressante où se trouverait de valoir quelque chose un jeune homme entrant seul dans le monde, de son chef, tîls d'un favori de Louis XIII, dont tous les amis étaient morts ou hors d'état de l'aider, et d'une mère qui, dès sa jeunesse, élevée chez la vieille duchesse d'Ângouléme^, sa parente, et mariée à un vieillard, n'avait jamais vu que leurs vieux amis et amies, et n'avait pu s'en faire de son Age. Elle ajoutait le défaut de tous proches, oncles, tantes, cousins germains, qui