‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 128 sur 328 · Henri de Bourbon, père du grand Condé · texte numérisé non relu

Henri de Bourbon, père du grand Condé

que ses réponses étaient bien préparées. Pendant qu'il recevait tous ces compliments, Vardes avait été conduit à la Bastille , par ordre de la reine, et il y fut dix ou douze jours. Mon père ne cessa de paraître à la cour et partout, et d'être bien reçu partout. Telle fut la fin de cette afiaire, qui ne passa jamais que pour ce qu'elle parut, et Vardes pour l'agresseur. Il eut un grand chagrin de son triste succès et un dépit amer de la Bastille. »

Ce récit, travaillé et arrangé par Saint-Simon d'après les renseignements de son père, ne paraît pas plus conforme à la vérité qu'aux idées de justice et d'égalité. Au morceau détaillé et travaillé de Saint-Simon, qui brodait, près d'un siècle après Tévénement, le canevas fourni par son père, nous opposerons quelques lignes d'un contemporain, qui était parfaitement désintéressé dans la question et rédigeait son journal au moment même où les faits s'accomplissaient. Olivier d'Ormesson écrit, à la date du 3 janvier 1647 ^ :

c J'appris le duel du duc de Saint-Simon contre le Gis de M. de Vardes , qui avait eu ravantage. Vardes avait été mis à la Bastille pour avoir appelé M. de Saint-Simon, au préjudice des défenses de Monsieur^ et le tout pour le procès de l'abbaye de Mortemer, que l'on accommodait. » De ces quelques lignes, il résulte que l'avantage resta à Vardes, contrairement aux assertions de Saint-Simon, et que si Vardes futmis à la Bastille , ce fut pour avoir provoqué un duc et pair malgré une défense formelle de Gaston d'Orléans. EnSn la cause du duel était bien connue des contemporains^, quoi qu'en dise l'auteur des Mémoires : on savait que Vardes et Saint- Simon se disputaient la collation de bénéfices ecclésiastiques dépendant de Tabbaye de Mortemer.

1. Journal, 1. 1, p. 374. Cet ouvrage fait partie de la collection des documents inédits relatifs à Thistoire de France.

Le second faît est plus grave, et Terreur de Saint-Simon y est plus évidente. II s'agit de la conduite de son père pendant la Fronde. Voici comment il l'a présentée : t Le voisinage de la cour, dit- il % ne pouvait être agréable à monpèire après la perte de son maître et sous une régente qui lui avait ravi la ctiarge de grand écuyer. Il songea donc bientôt à s*en retourner à Blaye, où il vivait en grand seigneur, aimé et recherché de tout ce qu'il y avait de plus distingué à Bordeaux et dans les provinces voisines. Il s'y retira donc bientôt après pour n'en revenir de longtemps. Tandis qu'il y était, les cartes se brouillèrent à plusieurs reprises, et enfin on vit M. le Prince* armé contre la cour, et la guerre civile alhimée. M. son père était mort; mais il avait conservé les mêmes liaisons avec mon père, et Mme de Longuevîlle aussi. De cette situation avec eux , et tout opposée avec la cour, ils ne doutèrent pas d'avoir Blaye en leur disposition, et par les mesures qui leur réussirent en Guyenne et dans les provinces voisines , disposant de Blaye , ils ne comptaient pas moins et avec raison que partager le royaume à la rivière de Loire. Les armées levées, mon père, sourd à leurs prières, songea à se fortifier. Les messages et les lettres redoublèrent inutilement. *

Bref, à en croire son fils, Claude de Saint-Simon fut un héros de fidélité : sacrifiant ses sympathies à son devoir, il défendait une reine ingrate contre des princes qui Taimaient. Or, rien n'est plus faux que ces afûrmations tranchantes. Nous allons établir, en nous appuyant sur des lettres autographes de Claude de Saint-Simon, que bien loin de rester paisiblement à Blaye pendant la Fronde, il vint à Paris en 164i9 et travailla, avec l'habileté d'un courtisan émérite, à

1. Mémoires, t. I, p. 72. Nous venons de voir, en racontant le duel de 1647, que Claude de Saint-Simon ne fuyait ni la cour ni la reine.

t. Louis de Bourbon, prince de Condé, le vainqueur de Rocroi, de Friboarg, de Noidlingen et de Lent.

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nouer une intrigué pour renverser Mazarin et former un ministère y dont le prince de Condé, et sou^ ses ordres Léon le Bouthilier, comte de Chavigny, auraient été les chefs. H ne quitta Paris. qu'au moment où l'arrestation des princes déjoua son plan et lui fit craindre pour sa liberté. Ces faits, bien établis , on pourra juger de la véracité de Claude de Saint-Simon 9 qui encore une fois est la source principale où a puisé l'auteur des Mémoires pour tout ce qui concerne Anne d'Autriche, Mazarin et la première époque du règne de Louis XIV.

Avant de quitter Blaye , Claude de Saint-Simon écrivit à Chavigny le 31 mars 1649: • Je n'ajouterai aucune chose aux fidèles assurances que je vous donnai, étant chez vous, de tous mes services*. Je vous les répète de tout mon cœur, vous suppliant d'avoir pour agréable que j'en dise autant à Mme votre femme avec tous les respects que je lui ai voués*. » Dans cette même lettre, Claude de Saint-Simon paraît attendre tranquillement '/issue des évc^nements : « Pour moi, dit-il, je suis dans ma place, attendant les mouvements de toutes les choses qui se passent, donnant ordre à mon fait et à mes mesures, étant dans le poste du royaume le plus important pour le temps où nous sommes'. Je me ménage en sorte qu'on ne pourra pas dire jamais que ma conduite ni mes intérêts aient troublé le repos de la province ni rien gâté au service du roi. » Et plus loin : « Si les affaires de Paris s'accommodent et que celles de cette province me permettent de la quitter, je fais état d'en partir pour la cour aussitôt qoe

1. Il est nécessaire d'insister sur l'intimité qui existait en 1649 entre Chavigny et Claude de Saint-Simon. A en croire l'auteur des Mémoires, ils étaient ennemis mortels depuis qu'à la mort de Louis XIII (1643) Chavigny avait volé à son père la charge de grand écuyer. Toute cette partie des mémoires de Saint-Simon est remplie d'erreurs.

2. Cette lettre de Claude de Saint-Simon est autographe comme toutes celles que je citerai.

3. L'auteur des Mémoires parle presque dans les mêmes tenues de Timportance de Blaye.

je le pourrai. J'aurai l'honneur de vous voir sans faillir, afin que, si vous avez quelque chose à commander à un serviteur passionné^y vous le puissiez si le grand bien tant désiré arrive*.»

La pacification de Paris permit à Claude de Saint-Simon de quitter Blaye en juin 1649. Il ne put visiter, à son passade en Touraine, Ghavîgny qui habitait alors cette province. Il lui en exprima vivement le regret et ajouta dans la même lettre datée du 22 juin : « Vous honorant au point que je le fais, je ne veux perdre aucune sorte d'occasion de vous rendre mes services, et croyez, s'il vous plaît, qu'il y a en moi une passion bien fidèle, étant attaché à tous vos intérêts. » Dans la suite de cette lettre, Saint-Simon disait à Chavigny: «J'ai tout accès auprès de M. le Prince, et je suis en possession de lui parler fort librement de tout. Le temps où nous sommes me fera prendre encore plus de liberté, et, s'il y a quelque chose A lui dire qui vous regarde ou autrement, prérérez-moi à tout autre. Je vous promets grand secret; je brûle l»s billets, si vous n'aimez mieux que je les renvoie. Si vous avez agréable de m'envoyer un chiffre pour parler du monde sans nommer, cela me semblerait bien. En un mot y je vous conjure d'ordonner francliement sur le fondement que , si f avais Vhonneur d^êire votr^ propre frère , je ne pourrais pas être à vous plus passionnément que fy suis, » . Arrivé à la cour qui résidait alors à Compiègne (août 1 649), Claude de Saint-Simon y trouva une ample matière aux in* trigues politiques dans lesquelles il était passé maître. Gondé, qui venait de réduire Paris à demander la paix , se plaignait de l'ingratitude de ta cour. Le cardinal Mazarin*, menacé par

1. L'auteur des Mémoires dit que son père trouva, en 1643, Chavigny trop rt7 pour le provofuer. Kn 1649, Claude de Saint-Simon, bien loin de dédaigner Chavigny, se dit son terviteur passUmné.

2. Quoi oHt ce grand bien tant désiré? La suite de la correspondance perra<?l de croirp qu'il s'agit de la rliuto de Mazarin ot de l'avènement de Chavigny au ministère.

ce redoutable adversaire, faisait des avances aux anciens frondeurs, gagnait par des pensions les duchesses de Montbazon et de Chevreuse, se rapprochait, par leur intermédiaire, de Beaufort, le roi des halles, et songeait à s'attacher solidement la maison de Yendôme par le mariage d'une de ses nièces avec le duc de Mercœur, frère atné du duc de BeauforL Claude de Saint-Simon fut promptement au courant de ces intrigues, et il en rendait compte à Ghavigny dans une lettre du 14 août 1649 : « J'ai différé à vous écrire de ce monde ici*, à cause que les choses m'y paraissent assez incertaines et obscures pour embarrasser un gazctier, qui veut être fidèle et assuré. La résolution est prise, il y a déjà quelque temps, de ramener le roi à Paris*. Ce n'a pas été sans peine que l'on y a fait consentir les plus intéressés, M. le Prince ayant employé toute sa force pour le persuader. C'est mercredi ou jeudi , sans faute, le jour du départ par le chemin de Senlis. L'on travaille encore -pour faire venir M. de Beaufort; Mmes de Monbazon et de Chevreuse y font les derniers efforts. Je tiens qu'ils ne seront pas inutiles et qu'il se laissera vaincre à la fin par les dames. La première a obtenu l'abbaye de Vendôme pour son fils, du prix de six mille écus de rente. L'autre a été très-bien reçue et caressée de toute la cour, jusqu'au point que l'on croit dessein d'alliance de sa I fille avec le sieur Mancini*; mais l'âge est fort dispropor-

I tîonné, et îa fille y témoigne grande aversion. Mme la Prin-

cesse * e^ïl arrivée depuis deux jours , fort caressée en toutes I manières . Le roi et la reine furent au-devant d'elle. La famille

de Condi^ se réunit fort et par le mouvement du chef. »

Ce Tut sur cette famille et principalement sur le chef, illuslr»^' par de si brillantes victoires, que Saint-Simon fonda

Claude du Saint-Simon était à la cour, comme nous venons de le dire.

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