‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 152 sur 328 · C'est-à-dire agir de concert · texte numérisé non relu

C'est-à-dire agir de concert

fort haut un parti français pour ce roi-ci , quand il a parlé à lui de son mariage, ce qui lui arrive souvent.

« On attend tous les jours ici l'ambassadeur de Portugal. C'est le même qui y a déjà été. Il court encore un bruit qu'ils pourraient envoyer l'infante. J'aurai assurément l'occasion de le demander au roi.

« Les Portugais font grand bruit en cette ville de la perte de dix-huit vaisseaux portugais devant Cadix , chargés de trois mille hommes de leurs meilleures troupes.

« Je redis encore à Votre Éminence qu'il ne me paratt que des velléités dans ces ministres ici pour les affaires de Portugal et pour le mariage; je ne pense pas qu'il soit dans leur tempérament de pousser cela à bout, et il pourra arri* ver, comme dans l'affaire de M. le duc d'York, que le mariage avec cette infante ne se fera pas et qu'on ne travaillera point à en faire un qui soit français; qu'ainsi pn n'établira point de mérite ni d'un cAté m de l'autre.

c Le roi d'Angleterre sait que H. le baron de Yateville a dépêché à Madrid pour obliger le roi son maître à rompre le commerce avec les Anglais et ne leur laisser aucun trafic avec eux, prétendant qu'ils en seront bien plus incommodés que les Espagnols.

« Votre Ëminence voit à l'état dans lequel detûeure le mariage de M. le duc d'York que le chancelier compte la reine pour rien, et qu'il paratt, à la conduite* que le roi tient avec elle, que la négociation que M. de Montaigu avait introduite n'a eu aucun succès. Ce qui prend son fondement dans les raisons que j'ai écrites à Votre Ëminence sur la conduite de M. de Saint-Albans touchant les mœurs de sa fille, et certainement cette animosité particulière entre eux deux a mis présentement la reine dans l'état d'où elle ne peut sortir; car M. le chancelier ne peut plus prendre jamais de confiance ni ne croit même le pouvoir faire avec honneur, quand il le pourrait avec sûreté.

< Quand Mme la chancelière parle devant nous à table

dftba fille, elle dit depuis quatre jours: M^ukamladuchtSM d'York.

m Je n'ai jamais eu la lettre qui parlait de la coaduite que j'aurais à tenir ici, où il paraît être de nécessité qu'on sadMi ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut point faire touchant les afhires de Portugal ; car je vous assure qu'on se peut mer* veilleusement aider près de os roinû, et qu'il vous pourrait hientèt paraître qu'en lui donnerait peut^tre lesimpre^iotis que vous jugeriez à propos qu'il eût % et j'oserais vous assurer qu'il eu {garderait le secret aux Espagnols, quand cela serait traité confidentieUement avec lui, et qu'on en retirerait les paroles que Sa Majesté dosmerait assurément.

• c Le roi^ par kû-mème, pressera son mariage après la dissolution de ce parlement, comme je l'ai déjà mandé h Votre fiminence, et celui du Portugal n'allautà rien comme &*est mon opinion, iaudrait-il vmr marier ce roi-d les bras croisés ? Je loue Dieu de m'ètre conduit sur cela comme Votre Ëminence a vu dans mes lettres que j'avais fait, car si aile prend' la peibe de se souvenir du discours que je fis là-dessus de M. le baron de VateviUe, il est tout pareil au sens de votre lettre, et si précisément la même ohoee qu'il est comme s'il avait été concerté.

c L'artiole qui concerne M. le grand chancelier ne sera pas perdu: Toire fiminence s'en apercevra dès que la reine ne sera plus ici. Mais j'ai cru devoir tenir une conduite serrée pendanit le séjour qu'elle fait, particulièrement ces deux mi^ mstres m'observant de si près qu'il valait mieux ne rien faire du tout que d'avancer quelque chose en leur donnant des dégoûts.

« II faut que je revienne toujours à ce roi-ci. J'ai fort sur le cœur de voir qu'il se marie ou qu'il ne se marie pas, et de ne dire mot pendant qu'on est avec lui dans de telles pH'-

1. Bartet fait probablement allusfon, dans oe passage» au projet qu'on a prêté à Mazarin de niarier une de «es nièce» avec le coi d'Angleterra.

DES MÉMOIRES DE 8AIKT-8IM0N. Wl

vEDoes qu'elles ne peuvent pas être ni plus libres ni plus hardies. Ce qui me fait croire souvent que la modération et la modestie peuvent être bien des fois des vertus de contretemps. U me semble que c'est un graod roi qui nous échappe, que nous pourrions tenir et tenir facilement, et néanmoins je ne v(Ns point qu'on prenne aucuns moyens pour cela, et on languit dans des ministères de considérations et de bien<* séances inutiles et impuissantes qui consument la vie et les a£Gûres.

« J*ai retranché Tarticle de M. le cardinal de Retz, parce que je l'ai fait si ample dans ma lettre d*avant*hier que c'aurait été une redite inutile. En mon particulier, je n'ai rien appris qui me fasse croire qu'il est id , et quand de si forts indices ne produisent pas subitement quelque sorte de certi^ tode, ils s'affaiblissent d'euz-mômes , bien loin de se fortifier. Néanmoins nous sommes toujours les yeux ouverts, et j'ob-. serve continuellement M. d'Âubigny là-dessus, qui est la boussole d'une telle affaire.

« M. de Ruvigny a fait donner avis au roi d'Angleterre, eonune un honnête homme qu'il a fort bien traité ici , d'une lettre bizarre que Sa Majesté Britannique a écrite à la reine mère*, par M. le comte de Soissons. Le roi m'en a parlé coDune d'une chose qu'il a signée les yeux fermés, c'est-à-dire sans la lire. Le secrétaire qui Ta faite a été au général Monk; il l'a pris par considération, et je crois qu'il fait la charge de M. le comte de Bristol ; il fait les missives aussi mal que Votre Éminence voit. Le roi y donnera ordre et ne laissera pas cet endroit «là sans satisfaction. Je lui ai dit liniessus des choses pour notre reine dont je suis sûr que Sa Majesté m'avouerait.

c On lui a écrit de Paris tout ce qui s'est passé à l'appartement de Mme la Comtesse S et un endroit où la reine sem-

1. Aimed*Aatridhe.— 2* Olympe Uancinl, eomtesse de Soissons. Le mot QipparteiMtU % ici le sens de réanion. Voy. ploshaut. p. 15.

blait trouver à redire à l'assiduité du roi auprès de Mme la Comtesse. J'avais en mon particulier dix lettres là-dessus de gens bien éveillés et qui voient toutes ces cboses-là de fort près. Je les lui ai fait voir aussi bien qu'dles sont, c'est-àdire tout à fait bien. Il le fallait pourtant; car d'ordinaire, quand l'on écrit, on écrit pour plaire et pour réjouir plutôt que pour instruire et pour dire la vérité.

« Je ne suis pas assuré que cela vient de Sbne de Fienne*; mais il m'en avait tout l'air, et quand ce ne serait que pour payer la maison de Colombes, peut-être n'est^^e pas trop?

« Ce roi-ci a donné deux mille jacobus de pension à M. le prince palatin ^. Il fait cela parce qu'il croit le devoir foire, car il connaît là-dessus tout ce qu'il faut connaître , et je lui en ai oui parler si juste qu'il en réjouirait Votre Eminence si elle l'entendait parler.

« M. le prince Robert' en a quatre mille avec les mêmes lumières, et cependant le roi lui-même' m'a dit que tout cela serait payé.

c Cette semaine il ne reste plus que le régiment du général Monk à licencier; qui fait présentement la garde du roi à White-Hall. Je reviens de la cour en ce moment où la reine me paraît résolue de partir toiqours le 3 de janvier. »

Le 3 janvier 1661 , Bartet annonce à Mazarin la mort de la fille aînée de Charles I*' et de Henriette de France ^ : « Depuis le jour que j'écrivis à Votre Eminence que la rougeole avait pris à Mme la princesse royale d'Orange, il lui est sorti une grande quantité de pourpre , et la fièvre lui ayant pris, cette

1. Mme de Fienne, dont il est souvent question dans les mémoires da temps, était femme de Técuyer de Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston, duc d'Orléans.

2. Ce prince était fils de l'électeur palatin Frédéric V et d'Elisabeth d'Angleterre, fille du roi Jacques !•'.

3. Le prince Robert était également fils de rélecteur palatin et d'Elisabeth d'Angleterre.

4. Henriette-Marie d'Angleterre, qui avait épousé Guillaume II de Nassau, prince d'Ortnge. Elle est désignée par Bartet sous le nom de princetse Tùyale d^Orangê,

DES MÉKOrRES DB SAINT-SIMOK. 299

princesse est morte aujourd'hui, à midi et demi, dans sa ««igion, ayant fait son testament dans lequel elle supplie le roi «m frère de Touloir être le tuteur de M. son fils*. Toutes les autres dispositions qui regardent l'administration de ses biens sont fort honorables pour la reine sa mère, et en tout œ qn elle a pu, eUe lui a donné des marques de son estime et de ses respects.

.= Comme sa maladie était contagieuse, Leurs Majestés n ont pu rassister ni dans son mal ni à sa mort. Le roi et Mgr le duc d'York l'ont pourtant Tue deux fois devant qo'eUe ait été à l'extrémité; mais la reine n'a jamais osé la voir à cause de la petite princesse», qui est sortie de Whito-Hall dès te premier jour de sa maladie, et que la reine n'a pas vue depuis qu'elle est allée à Saint-James.

« Cette princesse était aimée de tous, et cela fait que la désolation e$t grande en cette cour. Cette mort si subite a étonné tout le monde, et j'avoue qu'eUe accable la reine qui ne voit de consolation d'aucun endroit que celle que Sa Majesté espère trouver en France. Aussi ne change-t-elle rien air temps de son départ, qui doit toujours être dans huit jours.

« J'ai eu l'honneur de suivre aujourd'hui le roi au parieai«it,- a m'a commandé d'entrer dans sa berge; il a donné ordre qu'on me plaçât derrière lui pour pouvoir voir une si auguste assemblée. Au retour, à midi, on lui est venu dire dans une galerie où il passait que la princesse se mourait, n en a été touché sensiblement. Il est entré en larmes dans la chambre de la reine qu'il a trouvée au même état. Elle loi a demandé s'il était Trai qu'elle fût morte : il ne pouvait hii répondre, parce qu'il fondait en larmes. Elle lui a encore

I. Ce fib Art le céldbre Guillaume-Henri, qui devint en 167} stiutt' der des Prorinces-Unies, et en 1688 roi d'Angleterre loiu 1« u. Guilkuffle III. ^' '»

2. Henriette d'Angleterre, qui époma dans la suite ffaUiDtw il.. •. daed'Orlôana. "^ *'--

demandé la même chose, et comme il ne répondait point, elle lui a dit qu^U ne devait pas faire difficulté de lui annoncer la mort de sa sœur, puisqu'elle était accoutumée à trouver toujours ici des malheurs. J'étais tout contre Leurs Majestés qui sont demeurées en cet état -là près d'une demi-heure, et puis se sont retirées. Mgr le duc dTork a évité d'être si près de la reine et pleurait en particulier à un coin de la chambre. Le roi s'est toujours tenu debout, la tète appuyée à une quenouille du pied du lit de la reine, qui était debout quand elle lui parla, et puis s'assit de faiblesse.

« On doit ouvrir son corps demain matin âSommersethous, où on le doit porter.

< On a toujours continué k prendre du monde depuis' le départ du dernier courrier*. On arrêta encore hier au soir treize personnes fort tard, et sur le minuit, un bruit s'étant répandu dans la cour que les prisonniers s'étaient vantés qu^ils seraient aujourd*hui délivrés à huit heures du matin, le roi envoya une grosse garde à Mme la princesse à Saint- Jàmés et en Ot garder les avenues toute la nuit par de la cavalerie. À la même heure , des valets ayant mis l'épée à la main sur une dispute de jeu, il y eut une petite épouvante au .q[uartier de la reine par la crainte de ses femmes, qui étisiient déjà alarmées des choses que je viens de dire, de sorte qu^en toutes manières, nous avons passé une fort méchante nuit, étant plus de deux heures que nous étions encore au coucher du roi, qui, à tous les moments, envoyait savoir des nouvelles de la santé de Mme la princesse royale, qui déjà était presque désespérée.

< Je n'envoie point le détail de sa maladie ni de sa mort, M. Daquin me disant qu'il l'envoie à M. yalol^

1. Ces arrestations se rattachaient à une conspiration de puritains qui avtitt éclaté au eonrmencenient de janvier 1661.

%, On Iroure dans 3aiiil-8imoa d^ détails sur œs médeoinB. Valot était alors premier médecin du roi; il fut remplacé par Daquin, qui eut luimême Fagon pour successeur.

« Comme elle eut fait sod testament, elle a envoyé dire à Mme la duchesse d'York qu'elle lui pardonnait de bon cœur toutes les fautes passées; elle n*était point alors en danger, et vingt-quatre heures durant depuis cela, M. Daquin et tous les médecins répondaient à la reine de sa vie et de sa santé. Votre £minence apprendra par la reine même quelle honte c'a été pour la médecinedans une telle rencontre; ils ne sont jamais convenus du mal, ni par conséquent des remèdes spécifiques, et tout le monde a vu qu'ils n'y ont rien connu. Us commenceront demain à en apprendre quelque chose k l'ouverture de son corps.

« Le mariage de Mgr le duc dTork avec la fille du chancelier se maintient toujours déclaré, et, comme je Tai déjà . écrit, tout ce qu'il y a ici de la cour, de Londres et de l'Aur gleterre l'ont vue et saluée à l'exception de ceux que j'ai mandés. Dès que la reine sera partie, elle ira loger àSaint-nlames, qui est la maison naturelle pour Mgr le duc d'York. Sa Majesté ne pouvant se rendre à une affaire de cette sorte, et voyant généralement tout le monde tourner de Tautre côté, parce que le roi y tourne, sèche ici sur les pieds, et depuis le premier jour qu'elle est arrivée, elle n'y en a presque pas eu un seul de santé.

« Sa Majesté nous a parlé d'une lettre que la reine mère lui a écrite, qui lui a donné une grande consolation. Vërilablement cette princesse fait pitié, car elle prend les choses si à cœur, que si elle se montre à Votre Éminenee comme nous la voyons ici, vous conviendrez en vous-même qu'on ne peut être guère plus affligée et plus malheureuse par ses propres sentiments qu'elle l'est.

« Je vous avais mandé que la petite princesse s'était trou-, vée mal. Depuis ce temps-là, elle s'est bien portée; mais Mme la duchesse de Richemont vient de médire, chez la reine qui ne le sait pas, qu'à ce matin, comme on la laçait, elle s'élait trouvée fort faible. Son Altesse Royale ne sait pas encore la mort de Mme sa sœur.

302 EXAMiCN CRITIQUE

« Le roi me dit avaQt-hier qu'il avait des DOuveUes de la ville d'York, par lesquelles on se préparait à quelque remuement. On lui a envoyé les lettres propres de ceux qui travail* laient à soulever les peuples. Sa Majesté a envoyé pour les prendre.

c On a pris un homme de qualité qui avait chez loi cent paires d'armes; il a été officier dans l'armée de Gromwell.

< Une femme donna hier avis au roi du lieu où était un nommé Lutlo (Ludlow)S qui a été un des juges du feu roi, et des premiers hommes de l'armée. On envoya des gens pour le prendre ; mais l'avis se trouva faux. Si on l'eût pris, il serait, à cette beiire, la tête sur la Tour, son procès étant fait.

c Je me confirme toujours dans mes premiers sentiments que cette sorte de conjuration a avorté de manière qu'elle n'aura point de suites qui ne soient avantageuses au roi et même pour la sûreté de sa personne royale.

< Il a été, coomie j'ai dit , ce matin au parlement pour la première fois. On a passé un acte qui lui donne cinq millions de livres de revenu, et l'orateur, en le haranguant, lui a dit qu'ils étaient plus assurés et qu'ils dureraient plus longtemps que l'or des Indes du roi d'Espagne. C'est ^insi que Sa Majesté nous l'a redit, n s'est levé de son siège et a fait une réponse d'un petit demi-quart d'heure que tout le monde a fort estimée. Je n'entendais pas ce qu'il disait. Je me contente de dire qu'il a parié de fort bonne grâce et avec beaucoup de miljesté; ce qui est très-vrai.

« Les deux chambres étaient jointes, et la cérémonie de l'entrée du roi dans le parlement m'a paru assez augaste et avec un appareil assez royal. Il leur a dit qu'il les reverrait encore samedi, qui est le 8 du mois, jour auquel nous en verrons faire la dissolution.

1. Edmond LucUoWt dont on a de curieux mémoires ^ qni ont été traduits en français/ 6t pU])lié8 par H. Guizot dans la ooUectioB des Miwwirts fvtotifs à la révoluHon d'Angleterre*

« H. Tambassadeur d'Bspagne n'ayant, pas trouvé la ré* ponse des commissaires du roi à son gré touchant les affaires du Portugal, dont il demandait que le commerce f&t restreint uniquement au négoce , il l'a remise lui«méme entre les mains de Sa Majesté, sans dire autre chose, sinon qu'après afoir lu la réponse des commissaires, il trouvait qulls n'avaient pas bien examiné les mémoires qu'il leur avait donnés. >

La correspondance entre Mazarin et Bartet se prolongea pendant les mois de janvier et février 1661 . Bartet écrivait au cardinal le 7 février: < Votre Éminence a pu juger par ma dernière lettre du 3 de ce mois la joie parfaite que nous a causée celle du 26 janvier, qu'elle a eu la bonté de m'écrire. Il y avait trois jours que la nouvelle de sa mort passait pour chose publiques et nous voyons, Dieu merci, que cela ne l'a point tué, non plus que les bruits qui en ont couru encore une fois depuis que je suis en cette cour.

« Je fusa White-Hall, dès que j'eus reçu mes dépêches. Je rencontrai le roi dans une grande galerie, qui venait de toucher les malades. Dès qu'il me vit de fort loin, il doubla le pas et me dit fort haut devant toute la cour, qui était à cette heure-là fort nombreuse, qu'il connaissait à mon visage que les nouvelles de votre santé étaient bonnes, et lui ayant dit que : Oui, Dieunwrci et èrès-bonnes; il se tourna à tous ces messieurs et leur dit que non-seulement vous n'étiez point mort, comme tout le monde l'avait cru , mais que vous étiez en fort bonne santé, et tout de suiteil me prit par la main et me mena seul dans son cabinet, où je fus plus, d'une heure et demie avec Sa Miyesté. D'abord il me parla le premier et me dit, avec un serment qu'il a accoutumé de faire quand il veut bien assurer une chose , qu'il ne pouvait pas recevoir une meilleure nouvelle ni qui lui donnât plus de joie que celle que je

1. JUsuin amit été dangeceusement malade au mois de janvier 1661; maift il ne mourut que le 9 mars de la mAme am&ée;

Tenais de lui dire, et qo^il louait Dieu du bon étal de votre santé. »

Bartet, abordant ensuite les questions sérieuses, s'eflTorçade persuader à Charles II qu'il avait besoin du secours de la France pour tenir tête aux émeutes qui agitaient son royaunte : « Je lui dis que vous aviez su la précipitation avec laquelle -Sa Majesté avait été obligée de quitter la reine , les lettres que Mgr le duc d'York et Mgr le grand chancelier lui avaient écrites pour lui faire connaître la nécessité de son retour en '^tte ville; comme Mgr le duc d'York, accompagné du général Monk et de H. Fairfax et de tous les grands seigneurs de la cour, avec le maire de Londres, avaient été obligés de monter à cheval à la pointe du jour, avec tout ce qui était resté ici des gardes du roi à pied et à cheval ; ce qui n'arrivait jamais en France que dans les dangers extrêmes et dans la violence d'un parti, comme aux barricades ou dans un soulèvement populaire qui a toujours des suites considérables; qu'ainsi comme il était arrivé que ce n'était rien , ce pouvait et devait être une grande chose, et qu'en cet état-là, il fallait avouer qu'il voyait dans le roi mon matire une contenance d'amitié fort digne de lui et du ministère de Yotre Ëminence, et que, s'il voulait considérer l'état de ses voisins et de ses autres amis, il fallait convenir qu'il n'y en avait pas un en puissance ni en volonté d'aucune chose qui se peut appeler un secours. Sa Majesté écouta ces chosefr-là avec grande attention et entra franchement dans toutes ces considérations, me disant qu'il voyait bieade quelle conséquence lai était l'amitié de Votre Ëminence.

4 11 passa de là aux affaires, et me fit le dénombrement des troupes qu'il met sur pied, cavalerie et infanterie, qui est une chose si considérable et si grande qu'on n'a encore rien vu de pareil en Angleterre. Mais il se récria fort sur la misère de n'avoir pas un sol devant lui pour faire tout cela avec commodité; ce que j'ai connu, il y a déjà quelque temps, comme Yotre Ëminence Taura vu dans mes lettres. 11 me

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parla ensuite de cent cinquante vaisseaux qnli a et paye toos les jours, qui sont des chanoines, comme je lui dis, qui s'engraissent dans leurs dunes bien aimées et ne lui apportent aucune utilité. Sur quoi il lui passa par l'esprit que je vous en touchasse un mot pour savoir si on ne pourrait rien faire ensemble pour les employer et leur faire au moins gagner leur pûn. Il me parla [des Hollandais]^ comme des ' plus fprands [coquins] du monde; qu'il n'aime ni n'estime pour rien que ce puisse être et gens indignes de l'amitié de tout le monde, et qu'on devait tenir bas comme des [matetots],et des [Espagnols] comme de gens qui ne savent où donner -de la tête et n'ont pas un sol (en quoi il parle capablement; calr cela est amsi), et ont encore moins de [crédit]» leurs propim [banquiers] ne voulant pas avancer un scd.

« n n'a aucune inclination pour aucun protestant ni pro^ lestante du Nord , et ne connaît point l'Italie,, de sorte que teat le porte à la France par ses propres eonnaissanoes et par ses propres intérètsl [Le Portugal] n'avance rîen ici; il wfi semble que ces affaire»-là demeurent et que lui^^méaie parle moins de [mariage] qu'il ne faisait; ce qui est naturel en lui; qui, comme la plupart des hommes, parie souvent, quand il n'est pas en garde, de ce qu'il a dans le coaur et dans l'es» prit.»

Bartet prie ensuite Mazarin de lui faire connaître s'il a approuvé sa conduite, qui a été si souvent opposée A celle de la reine d'Angleterre et de son entourage, « hors dana les derniers temps, igoute-t-îl, que leur conduite est tombée dans la nôtre, et que, par le travail opiniAtre el soutenu, ils ont enfin pris le bon esprit que vous leur avez donné* «

U termine par ces mots : « Il n'y a rien ici de nouveau que la mort de tous ces prisonniers de la cinquième nuMiarchie \

f . Lm mots entre (] sont chiffrés dans le texte. %, Qa i^ipeUit ainn ^ fuutiquis ^ ne vep^mitifMieDt 91e 1» aoiaf»

qui toas ont été exécutés, à la réserve d'un seul auquel le roi fit grâce. >

Dans une lettre du 10 février 1660, Bartet commence par répéter à Mazarin les protestations d'amitié de la part de Charles n. Puis il ajoute : « n me disait, il n*y a pas trois jours, qu'il avait rendu M. d'Aubigny mazarin; ce qui faisait si bien que naturellement il ne lui parlait plus du cardinal de Retz. Il me demanda si je croyais que ;M. de Yateville fût fort de vos amis. Je lui répondis qu'oui. Il me dit qu'il était bien aise que je lui disse cela, parce que, quand il lui parlait du mariage de Portugal, parmi plusieurs personnes qu'il lui proposait, comme Timpératrice , qui est vieille et laide (c'est ainsi qu'il me l'a qualifiée), et la petite infante d'Espagne, qui est trop jeune (c'est ainsi encore qu'il m'en a parlé), il n'a, dit-il, jamais oublié à me nommer Mlle HortenseS et je ne savais si c'était par amitié ou par quelque autre esprit. Ainsi, dit-il, je rends mazarins tous ceux qui m'approchent , car je les traite tous bien quand ils m'en parlent ou de quelque chose qui le touche. Et, en effet, j'ai toujours su, par M. l'ambassadeur, que Sa Majesté lui a parlé de Votre Éminence aussi dignement et avec autant d'amitié que pourrait faire le roi même notre mattre.

« Vous avez trouvé la reine toujours ulcérée contre Mgr le duc d'York, comme une personne qui n'en peut pas revenir, et qui, ce semble, n'en reviendra jamais. Vous lui aurez vu du mépris pour Mme la duchesse d'York et nulle estime en l'endroit qui fait les honnêtes personnes. Avec cela, croyez, s'il vous plaît, sur les connaissances que j'en prends tous les jours dans un commerce et des conversations continuelles, qu'elle a de l'esprit et qu'elle en a beaucoup. Je vous assure

chie du Christ et attaquaient les rois de la terre comme des usiirpstaurt. Le 'soulèvement dont parle Bartet avait eu lieu au commencement de janvier 1661.

1. Hortense Mancini, nièce du cardinal Uazarin, épousa dans la suite Je fils du duc de la MeiUeraye, qui prit le titre de duc de Mazarin.

qu'elle est fort bien par elle-même avec le roi et rassemble la cour tous les soirs aux heures de privance aussi habilement que pourrait faire une fort habile femme. Le roi s'y accoutume et goûte son esprit ; il la traite bien ; ils mangent ensemble en famille avec Mgr le duc d*York ; ils sont naturels ensemble; enfin cela durera, et pour M. son mari, il en est toujours amoureux; il n'en faut pas dire davantage.

« La reine vous dira que, quand le mariage a été fait, le roi l'a voulu maintenir, non pas tant par la considération de M. le grand chancelier que pour laisser abaisser par là Mgr le duc d'York. Vous devez croire cela comme une vérité à laifuelle la reine ne se trompe point, et une vérité qui prend dans la reine même sa première racine et son premier fondement. Le roi a été bien aise* (mais ce n'est que quand il a vu la chose faite) de mortifier, pour ainsi dh*e, la reine sa mère dans les jugements trop avantageux qu'elle avait toujours faits de Mgr le duc d'York, et il m'a dit lui-même, qui ne ment jamais, qu'il l'avait dit à Sa Majesté, et reproché qu'idjustement ou avec ignorance, ils l'avaient voulu faire passer en France pour tout ce qu'il n'était point; mais que lui ne s'y était jamais trompé; qu'il le leur avait toujours bien dit, et qu'à cette heure ils voyaient lequel avait mieux jugé.

< Il m'a dit que la reine, pour se sauver de n'avoir pas été la dupe de Mgr le duc d'York, lorsqu'ils prenaient tant de soin de l'élever dans le monde , lui avait dit qu'elle l'avait toujours bien connu ; mais qu'il était bon d'en user en ce temps-là, comme elle faisait, qui est une raison que le roi n'a point prise pour une bonne raison, car il me disait que Sa Blajesté et ses ministres l'avaient fait avec tant d'excès, que cela avait donné des atteintes même à lui roi, qui était une manière d'entreprise qu'il était bien aise de voir confondue, et dans leur esprit et dans le monde, non-seulement par un mariage de cette disproportion, qui était telle • que la première pensée même de M. le chancelier avait été

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de mettre sa fille à la Tour; mais plus que cela, par les manières misérables et faibles, dont il l'avait fait et conduit, par les contre-temps , par les contrariétés , par les irrésolutions et par mille endroits tous dignes de pitié.

« La reine vous dira que M. le chancelier gouverne le roi et ne le gouverne pas; ce sont des contraires qu'elle démâle fort habilement; elle a vu cela de si près qu'on ne saurait se tromper à la croire. Il le gouverne, parce que, conune la principale fonction de cette royauté, et presque Tunique jusqu'à cette heure, a été et est encore présentement Tadministrationdes affaires du dedans, et pour ainsi dire le régime de l'État; que la loi d'Angleterre fait la partie la plus vivante du gouvernement bien plus que la volonté du prince > et que le talent principal du ministre est la connaissance et la science de la loi, qui se trouve mêlée avec la charge de grand chancelier, qui lui donne une autre sorte d'autorité dans cette fonction-là , il est certain que le roi ne peut pas agir au dedans sans l'action de son chancelier, qui se répand en tout. Etainsi dans les conclusions des affaires, dans lesetpéditions qui partent de la personne du roi, qui sont importantes, le chancelier nécessairement y donne le principal mouvement, et comme il a de l'esprit et qu'il est fort accoutumé avec le roi, il se forme dans le public ce prédicament qu'il gouverne le roi, parce qu'on ne saurait avoir à faire avec le roi, sans avoir à faire à lui, par Fordre que je viens de dire, car toute la suite du gouvernement et du ministère se ressemble toujours.

< La reine y ajoutera encore que le roi n'aime pas le travail ni les affaires, et que sa nature s'en défendant le plus qu'il peut, cela relève le gouvernement du chancelier qui est laborieux et robuste dans le travail, et qui en sa vie n'a jamais remis une affaire au lendemain quand il a pu la faire le jour même. Gouverner le roi alors, c'est porter le fardeau de ses affaires (ce qui a ses beautés); c'est devenir nécessaire i tout le monde, et partager l'empire par le seul endroit près-

que que tout le monde regarde , parce qu'il comprend les intérêts publics et particuliers.

« Mais le chancelier ne gouverne pas le roi par la supériorité du génie ni par l'habitude. II n'a du roi en cela ni complaisance ni condescendance, il ne le croit point plus habile qu'il ne se croit lui-même dans les choses dont le travail ne l'éloigné point. Il a à combattre la crainte continuelle que le roi a d'être gouverné , et comme il connaît bien que c'est en lui une passion qui a besoin d'aliments, il lui laisse aller et lui abandonne même souvent des affaires considérables qui 86 perdent, parce qu'elles ne se font point, afin que le roi voie de temps en temps qu'il est le mattre

« n ne le gouverne point par des mystères de cour ni par sa propre assiduité, ni par l'environner de ses propres amis. Le roi est au-dessus de tout cela. Il a ses plaisirs et ses maltresses sans compter avec personne. Il parle à tout le monde comme un particulier; il fait mille grêceade son chef et dans son premier et dans son second mouvement. Il n'en demande conseil à personne. Il a lui-même sous sa clef un certain argent qu'il donne manuellement, en sorte que personne ne sait-jamais ni ce qu'il donne ni à qui il donne , et en toutes choses, s'il peut décider de lui-même, il décide de son chef. Il a de la complaisance à le faire et à le témoigner, et il est bien aise quand il a fait l'un et l'autre. »

Dans la suite de cette lettre, Bartet insiste sur le caractère de lord Glarendon, plus légiste qu'homme d'État, et sur la cour d'Angleterre, qui < sentait un peu la magistrature delà robe. » Il termine par le contraste avec la cour de France, à laquelle Mazarin a donné un si grand air même dans les pays (étrangers. < M. le chancelier, dit-il & la fin de sa lettre, croit que le monde est bien gouverné quand l'Angleterre ne dit mot ; il songe à vivre et à mettre les affaires en bon état. D travaille pour servir la loi; il aime le roi; il le veut bon Anglais et rien de plus, et ne croit pas qu'il se doive donner une plus grande étendue. »

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Ces lettres prouvent que jusqu'à la mort de Mazârin, Bartet resta un des agents les plus accrédités de ce ministre, et qtie Saint-Simon s'est complètement trompé en avançant qu'il était disgracié dès 1655. Voyant que le cardinal s'aflaiblissait, Bartet chercha d*autres appuis et s'attacha à Fouquety ce soleil levant, que ses flatteurs appelaient l'AVEimi. On trouva dans la cassette de Fouquet plus de quatre-vingts lettres de Bartet ^ Telle est la véritable cause de la disgrâce de ce courtisan et non son aventure avec le duc de Candale, conune Saint-Simon Ta prétendu.

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