‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 166 sur 328 · C'était le second rapporteur du procès de Fouquet · texte numérisé non relu

C'était le second rapporteur du procès de Fouquet

5. Château de Fontainebleau, où la cour résidait alors. La chambre de justice y avait été transférée. Fouquet était enfermé à Moret.

6. Hugues de Lyonne, secrétaire d'État, chargé des affaires étrangères.

qualité contre un misérable. Je ne veux néanmoins que la justice, mais je souhaite voir la fin de cette affaire de quelque manière que ce soit. Quand la chambre a cessé d'entrer, et qu'il a fallu transférer M. Fouquet à MoretJ'ai dit à Artagnan* de ne plus lui laisser parler avec les avocats, parce que je ne voulais pas qu'il fût averti du jour de son départ. Depuis qu'il a été à Moret, je lui ai dit de ne les laisser communiquer avec lui que deux fois la semaine, et en sa présence, parce que je ne veux pas que ce conseil soit éternel; et j'ai su que les avocats avaient excédé leur fonction, avaient porté et reporté des paquets et tenu un autre conseil au dehors, quoiqu'ils s'en défendent fort; et puis dans ce projet par lequel il voulait bouleverser l'État *, il doit faire enlever le procès et les rapporteurs. C'est ce qui m'a fait donner cet ordre, et je crois que la chambre y ajoutera. Je m'en remets néanmoins à ce qu'elle fera sur la requête de M. Fouquet*. Je ne veux sur tout cela que la justice, et je prends garde à tout ce que je vous dis ; car, quand il est question de la vie d'un homme, je ne veux pas dire une parole de trop, La chambre donc ordonnera ce qu'elle jugera à propos. J'aurais pu vous dire mes intentions dès hier ; mais j'ai voulu voir la requête, et je me la suis fait lire avec application, et on est bien aise de savoir ce que l'on a à dire. Je vous ai dit mes intentions, et je vous donne la requête, afin que la chambre y délibère. »

€ Après ce discours, .le roi m'ayant donné la requête, je lui dis que nous ferions rapport à la chambre de ce qu'il avait plu à Sa M^gesté de nous dire, et nous nous retirâmes. .Je ne veux pas omettre une circonstance qui me parut fort belle au roi, c'est qu'étant demeuré court au milieu de son

1. Capitaine des mousquetaires chargé de veiller à la garde de Fouquet.

2. Ce projet, trouvé dans la maison de Fouquet à Saint-Mandé, a été publié par M. P. Clément^ dans son Histoire de Colbert.

3. Par cette requête, Fouquet demandait à communiquer librement arec ses défenseurs.

discours, il demeura quelque temps k songer pour se reprendre, et nous dit : < J'ai perdu ce que je voulais dire; > et songea encore assez de temps, et ne retrouvant point ce qu*il avait médi4é, il nous dit : « Gela est fâcheux quand cela « arrive ; car en ces affaires, il est bon de ne rien dire que « ce qu'on a pensé. »

Il y a loin de cette parole mesurée et sérieusement réfléchie aux anecdotes que Thistorien protestant ÏjSl Hode a recueil lies * et que M. de Sismondi a reproduites*. D'après ces écrivains, Louis XIV aurait personnellement sollicité Olivier d'Ormesson pour ce qu'il aurait appelé son affaire^ et d'Orroesson lui aurait répondu : « Sire, je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront. » Et pour rendre Tanecdote plus piquante, les inventeurs ont eu soin d'ajouter que d'Ormesson sollicitant dans la suite une grâce pour son ûls, Louis XIV lui dit, comme parodiant les paroles du magistrat : « Je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront. » Rien de plus faux que ces anecdotes. II n'était ni dans le caractère de Louis XIV de descendre à des sollicitations personnelles, ni dans celui d'Olivier d'Ormesson de répondre au roi avec une hauteur insolente. Ce magistrat savait concilier l'intègre observation de la justice et le respect pour l'autorité souveraine. Le résumé qu'il &it du procès en est une nouvelle preuve :

r Voilà ce grand procès fini, qui a été l'entretien de toute la France du jour qu'il a été commencé jusqu'au jour qu*il a été terminé. Il a été grand bien moins par la qualité de Taccusé et Timportance de l'affaire, que par l'intérêt des subalternes, et principalement de Berryer, qui y a fait entrer mille choses inutiles et tous les procès-verbaux de l'Épargne, pour se rendre nécessaire, le mattre de toute cette intrigue, avoir le temps d'établir sa fortune; et comme par cette con-

1. ttist, de Louit lïJf livre rxvn, t. III, p. 162. % Hiêt. det Français f t. XXV, p. 75.

duite, il agissait contre les intérêt^ de M. Colbert, qui ne demandait que la fin et la conclusion, et qu'il le trompait dans le détail de tout ce qui se faisait, il ne manquait pas de rejeter les faute* sur quelqu^un des membres de la chambre, qu'il rendit tous suspects, et les fit maltraiter par des reproches publics du roi; ensuite il attaqua M. le premier président, et le fit retirer de la chambre et mettre en ra place H. le chancelier. Après il fit imputer toute la mauvaise conduite de cette affaire à M. Talon % qu'on ôta de la place de procureur général avec injure ; et enfin, la mauvaise conduite augmentant, les longueurs afiectées par lui continuant, il en rejeta tout le mal sur moi; il me fit ôter l'intendance de Soissons; il obligea M. Golbert à venir faire à mon père des plaintes de ma conduite; et enfin, l'expérience ayant fait connaître qu'il était la véritable cause de toutes \es fautes, et les récusations ayant fait voir ses faussetés, les procureurs généraux Hotman et Chamillard lui firent ôter insensiblement tout le soin de cette afiaire, et dans les derniers mois il ne s'en mêlait plus, et pour conclusion il est devenu fou *, et ainsi le procès s'est terminé, et je puis dire que les fautes importantes dans les inventaires, les coups de haine et d'autorité qui ont paru dans tous les incidents du procès, les faussetés de Berryer et les mauvais traitements que tout le monde et même les juges recevaient dans leur fortune particulière , ont été de grands motifs pour sauver M. Fouquet de la peine capitale, et la disposition des esprits sur cette afiaire a paru par la joie publique, que les plus grands et les plus petits ont fait paraître du salut de M. Fouquet, jusques à un tel excès qu'on ne le peut exprimer, tout le monde donnant des bénédictions aux juges qui l'ont sauvé, et à tous les autres des malédictions et toutes les marques de haine et de mépris, les chansons contre eux commençant a pa-

1. Denis Talon, fils d*0mer Talon , avait été pendant quelque temps procureur général de la chambre de justice.

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