‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 175 sur 328 · I. Mémoires, t. XIT, p. 3S7. — 2. Itnd., p · texte numérisé non relu

I. Mémoires, t. XIT, p. 3S7. — 2. Itnd., p

« Jamais homme si naturellement poli, ni d*une politise si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux r&ge, le mérite, le rang, et dans ses réponses quand elles passaient le Je t;errai, et dans ses manières. Ces étages divers se marquaient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu'on partait ou qu'on arrivait. Il était admirable à recevoir différemment les saints à la tête des lignes de l'armée ou aux revues. Mais surtout pour les femmes rien n'était pareil. Jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau; je dis aux femmes de chambre qu'il connaissait pour telles, comme cela arrivait souvent à Marly. Aux dames il ôtait son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin; aux gens titrés, à demi, et le tenait en l'air ou à son oreille, quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l'étaient, il se contentait de mettre la main au chapeau. Il l'ôtait, comme aux dames, pour les princes du sang. S'il abordait les dames, il ne se couvrait qu'après les avoir quittées. Tout cela n'était que dehors; car dans la maison, il n'était jamais couvert. Ses révérences, plus ou mions marquées, mais toujours légères, avaient une grftce et une majesté incomparables, jusqu'à sa manière de se soulever à demi, à son souper, pour chaque dame assise qui arrivait, non pour aucune autre, ni pour les princes du sang. C'était encore avec la même distinction qu'il recevait le service^ de Monsieur et de M. le duc d'Orléans.

< Exact, aux heures qu'il donnait pour toute la journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d'hiver qu'il ne pouvait aller dehors, il arrivait qu'il passât chez Mme de Mamtenon un quart d'heure plus t6t qu'il n*en avait donné l'ordre (ce qui ne lui arrivait guère), et que le capitaine des gardes en quartier ne s'y trouvât pas,

1. On sait que le semce-à la table du roi, ainsi qu'à son lever et à son coucher, était fait par les personnages de la naissance. la plus illustre.

il ne manquait point de lui dire après que c'était sa faute à lui d'avoir prévenu l'heure , non celle du capitaine des gardes dCi l'avoir manquée. Aussi avec cette règle, qui ne manquait jamais^ était- il servi avec la dernière exactitude, et elle était d'une commodité infinie pour les courtisans. >

« Rien n'était pareil à lui aux revues \ aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvait avoir lieu par la présence des dames. On l'a déjà dit, il l'avait puisée à la cour de la reine sa mère et chez la comtesse deSoissons; la compagnie de ses maîtresses l'y avait accoutumé de plus en plus; mais sa galanterie était toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni de hasardé. Jusqu'au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, mjyestueux, et toutefois très-naturel, à quoi l'habitude et l'avantage incomparable et unique de toute sa figure donnait une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, dans les audiences d'ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n'a tant imposé, et il fallait commencer par s'accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne voulait s'exposer à demeurer court. Ses réponses en ces occasions étaient toujours courtes, justes, pleines et très-rarement sans quelque chose d'obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritait. Le respect aussi qu'apportait sa présence en quelque lieu qu'il fût imposait un silence et jusqu'à une sorte de frayeur.

< Il aimait fort l'air et les exercices*, tant qu'il en put faire. D avait excellé à la danse, au mail, à la paume. Il était encore admirable à cheval dans un âge avancé. Il aimait à voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse: s'en bien ou mal acquitter devant lui était mérite ou démérite. Il disait que, de ces choses qui n'étaient point nécessaires, il ne s'en fallait point mêler, si on ne les faisait pas bien. II aimait fort à tirer,

1. Mémoiret de ^auif-Stmon, t. XII, p. 463 et suiv. * 2. Ihid., p. 464.

et il n'y avait point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâce.... Il aimait fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu'il s*ëtait cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la mort de la reine. Il était seul dans une manière de soufflet, tiré par quatre petits chevaux, à cinq ou six relais, et il menait lui-même à toute bride, avec une adresse et unejustesse que n'avaient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grftce à tout ce qu'il faisait. »

Saint-Simon ^ vante encore dans Louis XIYce qu'il appelle la dignité constante et la règle continuelle de son extérievr :« L^une présentait en tous les moments qu'il pouvait être vu, une dignité majestueuse qui frappait de respect ; l'autre, une suite de jours et d'heures, où, en quelque lieu qu'il fût, on n'avait qu'à savoir quel jour et quelle heure il était, pour savoir aussi ce que le roi faisait, sans jamais d'altération en rien, sinon d'employer les heures qu'il passait dehors, ou à des chasses, ou à de simples promenades. Il n'est pas croyable combien cette exactitude en apportait en son service, à l'éclat de sa cour, à la commodité de la lui faire et de lui parler, si on n'avait que peu à lui dire ; combien de règle à chacun, de commodité au commerce des uns avec les autres, d'agréjnent en ses demeures, de facilité et d'expédition à ses affaires et à celles de tout le monde '. >

Sans insister autant sur les qualités morales que sur la dignité extérieure de Louis XIV, Saint-Simon ne les omet pas complètement. Il loue sa discrétion ' : « Le secret était impénétrable, et jamais rien ne coûta moins au roi que de se taire profondément et de dissimuler de même. > Louis XIV aimait la justice, et Saint-Simon reconnaît que les préventions du roi n'étaient pas assez fortes pour étouffer la voix de la vérité. < Il y avait à gagner dans ses audiences, dit-il S

2. On peut voir les détails dans le tableau que trace Saint-Simon de la vie privée du roi (t XIII. p. 86, 87, 88 etsuiv.).

3. MévMires de Saint-Simon, t. XII, p. 459. — 4. Ibid, , t. XII, p. 40&.

quand on pouvait tant faire que de les obtenir, et qu'on saTait s'y conduire avec tout le respect qui était dû à sa royauté 'et à Thabitude. Outre ce que j'en ai su d'ailleurs, j'en puis parler par expérience*... Là, quelque prévenu qu'il fût, quelque mécontentement qu'il crût avoir lieu de sentir, il écoutait avec patience, avec bonté, avec envié de s'éclairer el de s'instruire; il n'interrompait que pour y parvenir. On y découvrait un esprit d'équité et de désir de connaître la vérité, et cela quoique en colère quelquefois. >

EnGn Saint-Simon rend justice à la grandeur d'ftme que montra le roi à la fin de sa vie. Après avoir énuméré les malheurs qui frappèrent Louis XIY, dans les dernières années de sou règne, il continue ainsi': « Telles furent les longues et cruelles circonstances des plus douloureux malheurs qui éprouvèrent la constance du roi, et qui rendirent toutefois un service à sa renommée plus solide que n*avait pu faire tout l'éclat de ses conquêtes ni la longue suite de ses prospérités; telle fut la grandeur d'ftme que montra constamment dans de tels et si longs revers, parmi de si sensibles secousses domestiques, ce roi si accoutumé au plus grand et au plus satisfaisant empire domestique, aux plus grands succès au dehors, qui se vit enfin abandonné de toutes parts par la fortune. Accablé au dehors par des ennemis irrités, qui se jouaient de son impuissance qu'ils voyaient sans ressource et qui insultaient à sa gloire passée, il se trouvait sans secours, sans ministres, sans généraux, pour les avoir faits et soutenus par goût et par fantaisie, et par le fatal orgueil de les avoir voulu et cru former lui-même. Déchiré au dedans par les catastrophes les plus intimes et les plus poignantes, sans consolation de personne, en proie à sa propre faiblesse; réduit à lutter seul contre les horreurs * mille fois plus af-

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