Mémoires de SainP-Sifnon y t. XIH, p
3. Saint- Simon fait allusion aux bruits d'empoisonnement répandus à cetu époque.
346 EXAMEN CRITIQDE
freuses que ses plus sensibles malheurs, qtii lui étaient sans cesse présentées par ce qui lui restait de plus cher et de plus intime S tt qui abusait ouvertement, et sans aucun frein, de la dépendance où il s'était laissé tomber, et dpnt il ne pouvait et ne voulait pas même se relever, quoiqu'il eo sentit tout le poids; incapable d'ailleurs, et par un goût invinciblement dominant, et par une habitude tournée en nature, de faire aucune réflexion sur l'intérêt et la conduite de ses geôliers; au milieu de ces fers domestiques, cette constance, cette fermeté d'âme, cette égalité extérieure, ce soin toujours le même de tenir tant qu'il le pouvait le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage, par sagesse, non par aveuglement, ces dehors du même roi en toutes, choses, c'est ce dont peu d'hommes auraient été capables, c'est ce qui aurait pu lui mériter le nom de grand^qm lui avait été si prématuré. Ce fut aussi ce qui lui acquit la véritable admiration de toute TEurope, celle de ceux de ses s^ujets qui en furent témoins, et ce qui lui ramena tous les cœurs qu*un règne si long et si dur lui avait aliénés. Il sut s'humilier en secret sous la main de Dieu, en reconnaître la justice, en implorer la miséricorde, sans avilir aux yeux des hommes sa personne ni sa couronne; il les toucha, au contraire, par le sentiment de sa magnanimité, heureux si, en adorant la main qui le frappait, en recevant ses coups avec une dignité qui honorait sa soumission d'une manière si singulièrement illustre, il avait porté les yeux sur des motifs et palpables et encore réparables, et qui frappaient tous les autres que les siens ! » Ce tableau des qualités physiques et morales de Louis XIV, que nous avons extrait des mémoires de Saint-Simon, est incomplet; mais 11 donne cependant l'idée d'un roi qui avait de la grandeur. Il suffira, d'ailleurs, pour compléter l'éloge de Saint-Simon de consulter l'histoire : on est frappé, en
1. Allusion à la conduite que Saint-Simon attribue au duc du Maine et à Mme de Maintenon.
lisant ]a vie de Louis XIV, d'y trouver tant d'exemples d'une vertu rare dans les rois absolus et victorieux, la prudence. Les guerres de Louis XIV peuvent avoir été injustes et avoir trop coûté à la France; mais elles n'ont pas le caractère d'ambition aveugle qui a trop souvent emporté les conquérants dans des entreprises funestes. Elles ont pour but l'acquisition des limites naturelles de la France; elles sont conçues dans un intérêt national et contribuent à la sûreté et à la puissance de la patrie. Aussi les succès ontils été durables : la France actuelle est, à peu de chose près, telle que Ta faite Louis XIV. Si elle a gagné sur quelques points, aux Alpes et en Lorraine, elle a reculé en Flandre et sur les bords du Rhin. Ijandau et Sarrelouis ne lui appartiennent plus. Saint-Simon n'a pas insisté sur ce point; il n'a pas montré que les conquêtes de la France sous Louis XIV avaient été dirigées par une politique si sage et si habile que les revers de la fin du règne ne purent les lui arracher.
A côté de la prudence unie à la grandeur, nous placerons la fermeté et la constance. La fermeté se manifeste dès les premiers actes du gouvernement personnel de Louis XIV. Il écrit, dès 1661, à rintendant d'Auvergne ^ : « M. de La Barre, je suis fort satisfait du zèle avec lequel vous avez exécuté mes ordres en faisant arrêter Saint-Étienne. Je suis très-aise aussi de savoir que vous tiendrez la main à ce qu'on lui fasse son procès, me promettant que cet exemple sera de très-grand fruit dans la province. Pour ce qui est de ia grâce, on ne doit pas craindre que f en accorde facilement de cette nature. Je sais trop bim que ce serait fomenter les violenceSy et je n'ai rien plus à cœur que d'empêcher qu'à Vavenir, il ne s'en commette aucune impunément dans mon royaume. »
Son langage n'est pas moins fier avec les étrangers. Dans une lettre du 25 janvier 1662, adressée au comte d'Estrades,
1. Ms. de Rose, sécrétant du cabinet de Louis XIV; Btb. de rArsenal, n- 199. ^ 7&-76.
ambassadeur en Angleterre, on lit le passage suivant* : < Ce que j'ai remarqué, dans toute la teneur de votre dépêche, c'est que le roi mon frère, ni ceux dont il prend conseil, ne me connaissent pas encore bien, quand ils prennent avec moi des voies de hauteur et d'une certaine fermeté qui sent la menace. Je ne connais puissance sous le ciel qui soit capable de me faire avancer un pas par un chemin de cette sorte ; ^ me peut bien arriver du mal, mais non pas une impression de crainte. Je pensais avoir gagné dand le monde qu'on eût un peu meilleure opinion de moi; mais je me console en ce que peut-être n'est-ce qu'à Londres qu'on fait de si faux jugements. C'est à moi à faire par ma conduite qu'ils ne demeurent pas longtemps en de semblables erreurs. •
La hauteur des actions de Louis XIY répondit à celle de ses paroles. Toute son histoire est là pour l'attester : jusqu'à la fin de sa vie, il se distingua par c^tte constance qu'il a si bien caractérisée lui-même dans ses mémoires \ lorsqu'il dit que la constance ne consiste pas à faire toujours les mêmes choses, mais à faire des choses qui tendent à la même fin. Saint-Simon, en insistant sur la régularité qu*apportait le roi dans tous les détails'de sa vie publique et privée, n'a pas assez fait ressortir son application aux affaires et le soin avec lequel il s'acquittait de son métier de rot, pour me servir de ses expressions. Louis XIY recommande à son fils d'être attentif à tous les détails \ et lui rappelle la nécessité du travail : « Il se pourra fair^, lui dit-il ', que vous commenciez à lire ces mémoires en un âge où l'on est bien plus accoutumé de craindre le travail que de l'aimer, trop content d'être échappé à la sujétion des précepteurs et des maîtres, et de n'avoir plus ni heure réglée ni application longue et certaine. Ici je ne vous dirai pas seulement que c'est toutefois par là que Ton règne, pour cela qu'on règne, et qu'il y a
1. OEuvres de Louù 2IV, t. V, p. 68. — î. T. H, p. 109 (édil. Dreyas). 3. Mémoires de louit XIV, t. II, p. 130 et 125. — 4. llnd,, p. 42&427.
de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu, de l'injus- Uce et de la tyrannie à Tégard des hommes, de vouloir l'un sans l'antre; que ces conditions de la royauté, qui pourront q[uelquefois vous sembler rudes et fâcheuses en une si grande place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il était question d'y parvenir. Il y a quelque chose de plus, mon fils, et je souhaite que votre expérience ne vous l'apprenne jamais: rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté, si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires, puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de Toisiveté elle-même en cherchant partout ce qui ne se trouve point, c'est-à-dire la douceur du repos et du loisir, sans quelque fatigue et quelque occupation qui précède. »
Saint-Simon n'a pas seulement passé sous silence quelques-unes des grandes qualités de Louis XIV; il lui adresse des critiques qui ne nous paraissent pas fondées. Ainsi il lui reproche d'avoir écarté systématiquement les hommes d'un esprit supérieur ' : « L'esprit, la noblesse de sentinoents, se sentir, se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect et bientôt haïssable. Plus il avança en flge, plus il se confirma dans cette aversion. Il la poussa jusque dans ses généraux et dans ses ministres, laquelle dans eux ne fut coiitre-balancëe que par le besoin. > — € Il avait été fatigué, dit encore Saint-Simon*, de la supériorité d'esprit et de mérite de ses anciens ministres, de ses anciens généraux, de ce peu d'espèces de favoris qui en avaient beaucoup. Il voulait primer par l'esprit, par la conduite dans le cabinet et dans la guerre, comme il dominait partout ailleurs. >
Ici, comme dans bien d'autres passages, les contradictions ne coûtent pas à Saint-Simon. Après avoir dit que le roi redoutait l'esprit, il ajoute* : < Il profila infiniment d'avoir toute
1. Mémoires du Sami-Simony t. XU, p. 3S8. Voy. aussi p. 426-427.