‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 189 sur 328 · T. U, ^ 76 et suiv. du manuscrit · texte numérisé non relu

T. U, ^ 76 et suiv. du manuscrit

la place des Victoires. Je ne prétends pas examiner si ce maréchal fît une grande dépense seulement pour témoigner à son mattre la reconnaissance des grâces qu'il en avait reçues; mais il me souvient que les médisants y faisaient entrer beaucoup de vanité et de politique. L'un est évident, et touchant l'autre ils disaient que, s'étant si fort brouillé avec le ministre (Louvois), il n'avait pas fallu moins que ce trait pour le mettre à l'abri de ses persécutions, et que la grande dépense qu'il avait faite pour cette statue servit à couvrirles exactions qu'il avait tirées du régiment des gardes, dont il était colonel; mais ce qu'il y a de sûr est que cet encens fat de bonne odeur, et qu'il fut payé peu de temps après du gouvernement de Daophiné qui vaqua par la mort du duc de Lesdiguières, et qu'en mémoire de ce fait le roi le donna au jeune la Feuillade après la mort de son père.

«Cette statue est de bronze doré et posée sur un piédestal magnifique, cantonné de quatre grands esclaves de bronze enchatnés, qui représentent les quatre principales puissances de l'Europe, et leur servent d'un monument honteux. Il est aussi orné de plusieurs bas-reliefs excellemment travaillés, qui représentent les principales actions du roi expliquées par des inscriptions superbes, dont une, entre les autres, commence par Yiro immortaii (au héros immortel) ; ce qui occasionna bien des pasquinades de la part de ceux qui ne faisaient pas de quartier à l'allusion. On en fit encore une assez plaisante sur les quatre lanternes posées sur des colonnes aux quatre coins de cette place, lesquelles doivent être allumées toutes les nuits, aux termes de la fondation que le maréchal a faite à cet effet. Elle fait allusion à la devise que le roi a prise et contient ces paroles :

Cousis de la Feuillade ', tu me bernes D'avoir mis le soleil entre quatre" lanternes.

c Enfin, comme on trouvait tous les jours quelque nouvelle 1. n était Gasoon. {Note de Vauteur,)

pasquinade affichée au piédestal de la statue, on fut obligé de la faire environner d'une grille de fer et de la faire garder par des sentinelles.

« La cérémonie, qui fut faite à la dédicace ou érection de cette statue, est trop singulière pour n'en pas dire un mot. Car je ne crois pas qu'il se soit jamais rien fait de pareil chez les anciens Romains, même dans le temps de la plus grande adulation. Les princes et princesses de la maison royale et les principaux seigneurs furent invités de s'y trouver; on les plaça dans des balcons faits exprès sur la façade de l'hôtel de la Feuillade vis-à-vis de la statue. Les autres côtés de la place étaient couverts d'échafauds remplis de gens de toutes conditions, que la nouveauté du spec* tade avait attirés. La marche fut ouverte par le régiment des gardes, le maréchal à la tête, ensuite les officiers et les archers de la maréchaussée, puis le duc de Gévres, gouverneur de Paris, précédé des archers de ville, et suivi du prévôt des marchands et de tout le corps de ville. Tout ce cortège arrivant à la place, on découvrit la statue, et il défila trois fois autour d'icelle, le maréchal et le duc de Gévres la saluant de l'épée, les officiers des gardes de la pique, la maréchaussée aussi de l'épée, et le corps de ville avec de profondes inclinations. Cependant on entendait un grand bruit de trompettes, timballes, hautbois et tambours et un concert d'instruments de musique, puis trois décharges de mousqueterie et de boites, et de grands cris de: Vive kroil Le maréchal jeta quelques pièces d'argent au peuple. Au sortir, les princes et princesses allèrent à une grande collation qui leur avait été préparée à l'hôtel de ville; elle fut suivie d'un grand bal et d'un beau feu d'artifice qui finit toute cette fête, qui n'aura, je crois, de longtemps sa pareille. >

La vanité du roi, qui se laissait enivrer par la flatterie, a ^ été caractérisée vivement, quoique avec un peu d'exagéra-

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t ion y par Saint-Simon^ : «Sesuûnistpes, ses généraux, ses maîtresses, ses courtisans s'aperçurent, bientôt après qu'il fut maître, de son faible plutôt que de son goût pour la gloire. Ils le louèrent à l'envi et le gâtèrent. Les louanges, disons mieux, la flatterie lui plaisait à tel point, que les plus grossières étaient bien reçues, les plus basses encore mieux savourées. Ce n'était que par là qu'on s'approchait de lui, et ceux qu'il aima n'en furent redevables qu*à heureusement rencontrer, et à ne se jamais lasser en ce genre. C'est ce qui donna tant d'autorité à ses ministres, par les occasions continuelles qu'ils avaient de Tencenser, surtout de lui attribuer toutes choses et de les avoir apprises de lui. La souple8se,Ia bassesse, l'air admirant, dépendant, rampant, plus que tout l'air de néant, sinon par lui, étaient les uniques voies de lui plaire. Ce poison ne fit que s'étendre. Il parvint jusqu'à un comble incroyable dans un prince qui n'était pas dépourvu d'esprit et qui avait de l'expérience. Lui-même, sans avoir ni voix ni musique,chantait dans ses particuliers les endroits les plus à sa louange des prologues des opéras. On l'y voyait baigné, et jusqu'à ses soupers publics au grand couvert, où il y avait quelquefois des violons • il chantonnait entre ses dents les mêmes louanges, quand on jouait les airs qui étaient faits dessus.»

Louvois abusa de la passion de Louis XIY pour la gloire et lui fit entreprendre des guerres ruineuses et souvent impolitiques : la rupture avec la Hollande, notre ancienne alliée, les conquêtes en pleine paix qui armèrent l'Europe contre la France, la dévastation du Palatinat et la guerre de succession d'Angleterre, sont attribuées par Saint-Simon à l'ambition de ce ministre *, • tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir ou s'accrottre. > Il persuadait en même temps au roi, d'après le même auteur, «qu'il était plus grand capitaine qu'aucun de ses généraux, et pour les projets et pour les

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