‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 208 sur 328 · Mémoirei de Louû J/F, t. H, p. 524-5?5, édit. Dreys · texte numérisé non relu

Mémoirei de Louû J/F, t. H, p. 524-5?5, édit. Dreys

acquisitions qu'il avait faites oe pouvaient faire qu'elles ne convainquissent mon esprit du dérèglement de son ambition, et la calamité générale de tous mes peuples ^ sollicitait sans cesse ma justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi étaii que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée en le retenant dans mes conseils, U en avait pris une nouvelle espérance de nie tromper^ et bien ^loin ien devenir plus sage^ il tâchait seulement d'en être plus adroit. Mais, quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas longtemps sans reconuattre sa mauvaise foi; car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales et de mettre sous lenom de ses amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens ', dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État.

< Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étais d'abord proposé que de l'éloigner des affaires ; mais ayant depuis considéré que de l'humeur inquiète dont il était, il ne supporterait point ce changement de fortune sans tenter quelque chose de nouveau, je pensai qu'il était plus sûr de l'arrêter. Je différai néanmoins l'exécution de ce dessein, et ce dessein me donna une peine incroyable ; car je voyais que pendant ce temps-là, il pratiquait de nouvelles subtilités pour me voler. Mais ce qui m'incommodait davantage était que, pour augmenter la réputation de son crédit, il affectait de me demander des audiences particulières, et que, pour ne pas lui donner de défiance, j'étais contraint de de les lui accorder et de souffrir qu'il m'entretint de discours inutiles, pendant que je connaissais à fond toute son infidé-

1. On a vu plus haut, p. 414, des preuves de ces calamités dont parle Louis XIV.

3. Les charges d'amiral de rOcéan, de général des galères de la Méditerranée, les gouvernements du Croisic, de Guérande, du Hont-Saint-Hichel, enfin la charge de mestre de camp général de la cavalerie, avaient été achetées avec l'argent fourni par le surintendant, et lui appartenaient en réalité.

délité. Vous pouvez* juger qu'à Tâge où j'étais, il fallait que ma raison fit beaucoup d'efforts sur mes ressentiments pour agir avec tant de retenue. Mais, d'une part, je voyais que la déposition du surintendant avait une liaison nécessaire avec le changement des fermes, et^ d'autre côté, je savais que Tété, ou nous étions alors, était celle des saisons de l'année od ces innovations se faisaient avec le plus de désavantage, outre que je voulais, avant toutes choses, avoir un fonds entre mes mains de quatre millions pour les besoins qui pourraient survenir. Ainsi je me résolus d'attendre l'automne pour exécuter ce projet ; mais étant allé vers la fin du mois d'août à Nantes, où les états de Bretagne étaient assemblés, et de là, voyant de plus près qu'auparavant les ambitinux projets de ce ministre, je ne pus m'empêcher de le faire arrêter en ce lieu même, le 5 septembre (1661).

< Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise conduite du surintendant, applaudit à cette action, et loua particulièrement le secret dans lequel j'avais tenu, .durant trois ou quatre mois, une résolution de cette nature» principalement à Tégard d'un homme qui avait des entrées si particulières auprès de moi , qui entretenait commerce avec tous ceux qui m'approchaient, qui recevaient des avis du dédans et du dehors de l'État, et qui de sûi-méme devait tout appréhender par le seul témoignage de sa conscience. »

Les poursuites dirigées contre les financiers n'étaient qu'une mesure transitoire, une satisfaction donnée à Tindignation générale autant qu'à la justice du roi. Il fallait, pour assurer Futilité et la durée des réformes, une connaissance approfondie des besoins et de la situation du royautne. De là cette enquête ordonnée par Louis XIY et embrassant toutes les provinces. Des mattres des requêtes furent chargés de

I. Les Mémoires de Louis IJV étaient écrits pour rinstniction du Dauphin, comme on l*a dit plus haut, et c'est à lui que le roi s'adresse.

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les parcourir avec des instructions minutieuses ^ Leur premier soin devait être de faire dresser des cartes exactes de chaque province, et d'y joindre Ténumération des archevêchés et évêchés avec toutes leurs subdivisions, des parlements et autres juridictions royales, et des circonscriptions ânancières. On leur demandait une véritable statistique de la France. Us devaient aussi faire connaître au roi le caractère des représentants de l'autorité, gouverneurs, intendants, magistrats, etc. La nature des impôts et les moyens d'alléger la misère du peuple devaient appeler tout particulièrement l'attention des commissaires. Encourager le commerce, l'industrie, la navigation, l'agriculture était le meilleur moyen de soulager les classes pauvres. Les commissaires furent chargés de s'enquérir des moyens d'ouvrir et de féconder toutes ces sources de richesse nationale.

Il est impossible de n'être pas frappé de l'excellence de ses instructions. Le roi n'y parait nullement inspiré par l'orgueil et le sentiment de profond égoïsme, que Saint-Simon croit découvrir dans tourtes ses actionsr. Louis XIY voulait sincèrement, à ce début de son gouvernement personnel, le bonheur et la grandeur de la France. Ce qui valut encore mieux que les instructions données aux commissaires qni parcoururent le royaume, ce fut la vigueur et l'habileté avec lesquelles le plan de réformes adopté à la suite de leur enquête fut appliqué et poursuivi dans toutes les branches de l'administration. Louis XIY commença par réprimer les désordres qu'une noblesse turbulente, encore animée des passions de la Fronde, entretenait dans quelques provinces. L'Auvergne surtout en était le théâtre. « Les désordres y sont si fréquents, dit une correspondance administrative de 1661 ", et se commettent si ouvertement par toutes sortes de gens que j'ai cru être de mon devoir de vous aver-

1. J'ai publié ces instructions dans l'appendice du tome II de mon Histoire de Vcidministration monarchique en France.

2. Correspondance administrative sous Louis IlVj t. II, p. 9-10.

tir que tout le monde et particulièrement les oflicierSy chacun en son ressort, couvrent les coupables au lieu de les punir. » Viennent ensuite des détails circonstanciés à Tappui de cette assertion, duels, meurtres, violences d'un seigneur qui exige que le juge d'un de ses domaines brûle les procédures qu'il avait entamées contre les coupables. La terreur inspirée par les grands criminels était telle, qu'on n'aurait osé les dénoncer ouvertement. < Beaucoup d'honnêtes gens, ajoute l'auteur de la lettre citée en s'adressant à Colbert, vous auront obligation, s'il vous platt d'informer le roi de cette affaire et de faire en sorte que cette lettre ne soit pas connue à cause du seigneur qui est à craindre. »

Le duc de Bouillon, gouverneur de l'Auvergne, protégeait les coupables signalés par les attentats les plus odieux. < Je vois, écrivait l'intendant Pomereuii à Colbert, je vois que depuis quelque temps M. le duc de Bouillon, gouverneur de celte province, s'intéresse fort pour le sieur d'FIspinchal *, que tout le monde sait être noirci de crimes. Tous les gentilshommes du pays publient que le duc de Bouillon intercède auprès du roi pour obtenir sa grftce, et je sais même que des agents de mondit sieur de Bouillon ont, depuis six semaines à peu près, accompagné d*Espinchal jusqu'auprès de sa terre de Massiac pour vérifier de certains faits qu'il avait avancés pour sa justification. Il était lors à la tète de quarante chevaux, et je fus scandalisé de cette fanfaronnerie. Mais ce qui m'a le plus surpris est que, depuis quinze jours, il est arrivé en Auvergne un exempt' de la prévôté de l'hôtel *, avec cinq ou six gardes, qui m'ont montré un arrêt du conseil pour saisir et enlever tous les revenus

1. Voy. sur d'Espiochal les Mémoiret de Fléchier (édit Hachette) , p. 244 et SUIT.

2. Officier chargé de mettre à exécution les arrêts des tribunaux et d*arrèter les coupables.

3. On appelait ainsi le tribunal du grand prévôt ou prévdt de Thôtel du roi.

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de d'Espinchal dans toutes ses terres, en -exécution des t tences de mort contre loi rendues, et outre cela uu ordre du roi pour le prendre, si faire se peut, et le constituer prisonnier. Dans le même temps M. de Bouillon a écrit une lettre aux habitants de Massiac et leur mande de garder les revenas de leur seigneur; qu'il les en rend responsables et qu'à sod arrivée il leur en fera rendre «eompte. Cette contrariété des ordres du roi, d'une part, et de ce qu'écrit d'une autre le gouverneur de la province m'a fait résoudre à vous supplier, comme je fais présentement, ou que l'on me fasse savoir si l'intention du roi est qu'on pousse vertement ce M. d'EsiHDchal sans la participation de M. de Bouillon, ou qu'on l'avertisse lui-même de ce que le roi a commandé, afin que, dans la province, on ne voie plus qu'il donne une protection ouverte à un homme contre lequel Sa Majesté donne des ordres si rudes et si sévères. Vous jugez bien de ce qae cela produit, et comme un criminel de la conséquence de celui-là se relève dans l'esprit de ceux qui le croyaient poussé» Toute la noblesse le retire '4 les troupes mêmes, à ce qu'on dit, lorsqu'elles ont été commandées pour le prendre lui ont donné des avis; il ne couche jamais deux jours dans un endroit, ne va que par des chemins inaccessibles et avec vingt ou vingt-cinq hommes tous dans le crime, comme lui, en sorte que je ne m'étonne pas si mes coofirères qui m'ont précédé l'ont si souvent manqué.... Je fais ici* une revue exacte et n'ai rien trouvé de si fort désordonné. 14 n'y a pas seulement un rôle de paroisse au greffe des élus * ; je trouve des impositions sans rôle, sans ordres du conseil, des gentilshommes tyrans en quantité, en sorte que j'ai de quoi exercer mon autorité et ma sévérité en ces pays^i. > LouisXIV,décidé à mettre un terme à cette anarchie, nomma une commission de membres du parlement de Paris et de mai-

1 . Lui donne asile. — 2. La lettre est datée d' Aurillac. 3. Magistrats chargés de la répartition et de la juridiction en matière d'impôts dans une circonscription territoriale appelée élection.

DES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. <l23

très des requêtes chaînés daller tenir les griinds jours à Gler* inont^ Ce tribunal répandit une terreur salutaire parmi les petits tyrans de l'Auvergne el releva le courage des magistrats et du peuple. Le président de Novion« chargé de présider le tribunal, l'attestait dans une lettre adressée à Goibert : « Nous avons, lui disait-il ', quantité 'de prisonniers; tous les prévôt<9 en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n*ont jamais si bien connu qu'ils ont un roi comme ils font à présent. Un gentilhonime me vient de faire plainte qu'un paysan lui ayant dit des insolences, il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le paysan lui a répondu hardiment qu'il eût à lui relever son chapeau, ou qu'il le mènerait incontinent devant des gens qui lui en feraient nettoyer l'ordure. Jamais il n'y eut tant de consternation de la part des grands et tant de joie entre les faibles. » La mèdaillç frappée en souvenir des grands jours de Clermont rappelait avec justesse qu'en réprimant l'aodace des puissants Louis XIY avait assuré le salut des provinces {salus pravinciarum repressa potentiorum audooa) *•

Punir les financiers prévaricateurs et rétablir l'ordre dans les provinces, c'était rendre un service réel à la FraAce et bien inaugurer un règne auquel étaient réservées de glorieuses destinées. Mais Louis XIY ne s'en tint pas à ces mesures transitoires. Ses mémoires, auxquels il travaillait dès cette époque*, attestent que sa conduite était dirigée par des maximes qu'il avait sérieusement méditées et auxquelles il resta (idèle toute sa vie. Saint-Simon le reconnaît, et il indique quelques-unes de ces maximes, mais c'est presque

1. V07. les Mémoire» de FUeMer sur le$ grands joun de Clennont, Hachette, I vol. in-8*.

2. Correspondance administrative tous Louis 1/ F, t. II, p. 165. Ce passage a été cité par M. Sainte-Beuve dans son introduction aui Mémoires de Fléchier, édit Hachette.

3. Voy. la gravure de cette médaille dans les Mémoires de Flichier, édition citée.

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