Mérnowes de Saint-Simon, t. XII, p
sonnable et qu'il faut apprendre à obéir avant de commander, le roi assujettit tout, sans autre exception que des seuls princes du sang, à débuter par être cadets dans ses gardes du corps , et à faire tout le même service des simples gardes du corps , dans les salles des gardes, et dehors, hiver et été , et à Tarmée. Il changea depuis cette prétendue école en celle des mousquetaires , quand la fantaisie de ce corps lui prit, école qui n'était pas plus réelle que l'autre, et où , comme dans la première , il n'y avait rien du tout i apprendre qu'à se gâter et à perdre du temps; mais aussi on s'y ployait par force à y être confondu avec toute sorte de gens et de toutes les espèces , et c'était là tout cd que le roi prétendait en efifét de ce noviciat, où il fallait demeurer une année entière dans la plus exacte régularité de tout cet inutile et pédantesque service , après laquelle il fallait essuyer encore une seconde école, laquelle au moins en pouvait être une. C'était une compagnie de cavalerie pour ceux qui voulaient servir dans la cavalerie , et pour ceux qui se destinaient à l'infanterie une lieutenance dans le régiment du roi , duquel le roi se mêlait immédiatement comme un colonel , et qu'il avait exprès fort distingué de tous les autres. < C'était une station subalterne, où le roi retenait plus ou moins longtemps avant d'accorder l'agrément d'acheter un régiment ^ , qui lui donnait , et à son ministre , plus ou moins lieu d'exercer grftce ou rigueur, selon qu'il voulait traiter les jeunes gens sur les témoignages qu'il en recevait, et plus sous main qu'autrement , ou leurs parents encore, desquels la façon d'être avec lui , ou avec son ministre, influait entièrement là-dessus. Outre l'ennui et le dépit de cet état subalterne, et la naturelle jalousie les uns des autres à en sortir le plus tdt , c'est qu'il était peu compté pour obtenir un régiment , et non limité , et pour rien du tout en soi-m^me,
1. En omettant la ponctuatioD daDM l'édition Hachette, t. XII, p. 438. rn a faussé le sens; le ^t retombe sur station mbalteme et non sur régiment.
parc« qu'il fut établi que la première date d'où ravancement dans les grades militaires serait compté était celle de la commissiou de mestre de camp ou de colonel. Au moyen de cette règle , excepté les occasions rares et singulières , comme d'action distiiiguée , de porter une grande nouvelle de guerre , etc., il fut établi que quel quon pût être^ tout ce qui servait demeurait ^ quant au service et aux grades^ dans une égalité entière.
« Cela rendit l'avancement ou le retardement d'avoir un régiment bien plus sensible , parce que de là dépendait tout le reste des autres avancements, qui ne se fixent plus que par promotions suivant l'ancienneté, qu'on appela Vordve du ta-bleau. De là tous les seigneui^s dans la foule des officiers de totUe espèce; de là cette confusion que le roi désirait; de là peu à peu cet oubli de tous, et dans tous, de toute différence personnelle et d'origine, pour ne plus exister que dans cet état de service militaire devenu populaire , tout entier sous la oiain du roi , beaucoup plus sous celle de son ministre , et même de ses commis , lequel ministre avait des occasions continuelles de préférer et de mortifier qui il voulait , dans le courant, et qui ne manquait pas d'en préparer avec adresse les moyens d'avancer ses protégés, malgré l'ordre du tableau, et d'en reculer de même ceux que bon lui semblait. »
Il suffit de citer ce passage de Saint-Simon en insistant sur les phrases que nous avons soulignées pour reconnaître que, bien loin d'avoir mérité le blâme par l'institution de ïécole des cadetSy Louvois rendit à l'armée un service signalé en forçant la jeune noblesse d'apprendre à obéir avant de commander. 11 ne toléra plus la négligence de ces colonels de cour, qui connaissaient à peine le régiment acheté en leur nom. On en trouve la preuve sous une forme piquante, dans* le passage suivant d'une lettre de Mme de Sévigné' : «M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret: Monsieur^
l. Lettre du 4 février 1689.
votre compagnie est en fort maïamis état. — Monsieur ^ je ne k savais pas. — // faiU le savoir, dit M. de Louvois; favez-tym vite? — Nonj Monsieur ^ dit No^aret. — Il faudrait f avoir rue, Monsieur. — Monsieur^ j'y donnerai ordre. — // faudrait ravoir donné; il faut prendre partie Monsieur: ou s€ déclarer eowtison, ou s'acquitter de son devoir quand on est officier.^
Cette juste sévérité , à l'égard de la noblesse , soulève Tiodignation de Saint-Simon. Il attaque aussi Vordre du tableau qui, selon lui, détruisit* toute émulation dans l'armée. «Personne, dit-il, ne se soucia plus de se fatiguer et de s'in3truire, également sûr de n'avancer point hors de. son rang, et d'avancer aussi par sa date sans une dbgrâce, qu*on se contentait à bon marché de ne par encourir. Cet ordre du tableau n'^ demeura pas là. Sous prétexte que dans une armée les officiers généraux prennent jour à leur tour, M. de Louvois, qui voulait s*emparer de tout et barrer toute autire voie que la sienne de pouvoir avancer, fit retomber cet ordre du tableau sur les généraux des armées. Jusqu'alors ils étaient en liberté et en usage de donner à qui bon leur semblait les détachements gros ou petits de leurs armées. C'était à eui, suivant la force et la destination du détachement, de choisir qui ils voulaient pour le commander, et nul oflGcier général ni particulier n'était en droit d'y prétendre. »
Saint-Simon développe * Tavantage de cet ancien système; il y voit une école qui forma « cette foule d'excellents officiers généraux et ce petit nombre de grands capitaines. > Puis il ajoute* : « Des guerriers de ce mérite ne ployaieDl pas volontiers sous Louvois; aussi les détruisit-il, et avec eux leur pépinière; ce fut par ce fatal ordre du tableau. U tit entendre au roi que l'emploi de commander une arme était de soi-même assez grand pour ne devoir pas chercher à le rendre plus puissant par la ûicilité de s'attacher des