Mém, de Saint-Simon, t. XU, p
lorsque Tautorité tomba aux mains d'un GhamiUard, qui se croyait le génie de Lpuvois parce qu'il avait sa puissance.
Quant aux relations de ce ministre avec les principaux généraux de répoque, elles n'ont pas toujours été présentées avec vérité. On a reproché à Louvois d'avoir été dur et injuste envers Catinat. Dans les mémoires publiés sous le nom de ce maréchal, on prétend que le ministre osa lui écrire pendant la campagne de 1690 : c Quoique vous ayez fort mal servi le roi. Sa Majesté veut bien vous continudr la gratification de deux mille écus^ » Ce billet brutal serait une honte pour la mémoire de Louvois. Heureusement il est loin d'être authentique. Gatinat apprenant la mort de Louvois en parie de manière à prouver qu'il n'avait pas eu à se plaindre deses procédés: cYous pouvez juger, écrit-il au chevalier de la Fare le S7 juillet 1691', combien j'ai été touché de cette perte pour le roi, pour l'Ëtat, et pour moi, élant si particulièrement honoré de son estime et de ses bonnes grâces. »
Nous partageons l'opinion de Saint-Simon lorsque après avoir loué le génie administratif de Louvois, il déclare que devenu ministre dirigeant il eut une influence désastreuse, poussant sans cesse à la guerre parce qu'il y voyait un moyen de maintenir son influence, persécutant les protestants, et imposant brutalemient des conversions pour plaire au roi, forçant la nature et prodiguant les ressources de la France pour satisfaire les goûts fastueux de Louis XIV, ruinant la marine dans la crainte de voir la puissance de Seignelay s'élever en face de la sienne. Là Saint-Simon est dans le vrai, et quoiqu'on puisse lui reprocher quelques traits exagérés, il a eu raison d'insister sur les fautes de Lou-
1. Tome I, p. 168 des Mémoires de Catinat. M. Le Bouyer de Saiat-Geryais a composé ces Mémoires de Catinat au moyen de lettres consen'cos dans la famille du maréchal. On pourrait souhaiter plus de méthode, de savoir et de critique dans cet ouvrage. Les bibliothèques publiques renferment beaucoup de lettres de Gatinat, dont Téditeur n*a pas fait usage.
2. Cette lettre ne se trouve pas dans les Mémoires de CoHnat. Je la crois inédite.
vois et de les signaler comme une des causes de décadence du règne de Louis XIV. Il a fait ressortir avec raison le contraste entre le génie des détails par lequel excellait ce ministre et la supériorité des hommes d*État qui ont su embrasser et diriger toutes les parties du gouvernement:
Le récit que Saint-Simon a tracé des derniecs moments de Louvois a été contesté. Il prétend que ce ministre mourut disgracié*, et que l'ouverture de son corps fit connaître qu'il avait été empoisonné^. Quant à la disgrâce, si elle ne fut pas aussi éclatante que Ta prétendu Saint-Simon, elle semble cependant incontestable. Il raconte qu'après le siège et la prise de Mons, « Téloignement du roi pour Louvois ne 'fit qu'augmenter, et à tel pointque ce ministre si présomptueux, et qui au milieu de la plus grande guerre se comptait si indispensablement nécessaire, commença à tout appréhender. La maréchale de Rochefort', qui était demeurée son amie intime, étant allée avec Mme de Blaûsac, sa fille, dtner avec lui à Meudon, qui me Vont conté tovXts les deux^ il les mena à la promenade. Ds n'étaient qu'eux trois dans une petite ealèche légère qu'il menait. Elles l'entendirent se parler à luimême, rêvant profondément, et se dire à diverses reprises : le ferait'U? le lui fera^t^on faire? non ; mais cependant.,.. non^ il n*oserait. Pendant ce monologue, il allait toujours, et ia mère et la fille se taisaient et se poussaient, quand tout à coup la maréchale vit les chevaux sur le dernier rebord d'une pièce d'eau, et n'eut que le temps de se jeter en avant sur les mains de Louvois pour arrêter les rênes, criant qu'il les menait noyer. A ce cri et ce mouvement, Louvois se réveilla comme d'un profond sommeil , recula de quelques pas , et tourna, disant qu'en effet il rêvait et ne pensait pas à la voiture.» Et plus loin*, Saint-Simun ajoute: «Louvois était,
I. Mémoires de SahU-Simon, t. XI î, p. 418. — 2. Ibid.j p. 429. •
3. n a été question plus haut (p. 81-^) de la maréchale de Rochefort et de Mme de Blansac, sa fille.