Premier médecin du roi
a. Premier valet de chambre du roi.
autre qui envoie ^ savoir de mes nouvelles. J*ai quelquefois des lettres extrêmement pressées qu'il faut que je place l*i de nécessité. Ensuite viennent les gens de plus grande con<^ quence: un jour M. de Ghamillard, un autre M. Tarchevèque ; aujourd'hui c'est un général d'armée qui va partir, demain une audience qu'il fâut donner, et qui m*a été demandée avec cette circonstance que c'est presque toujours des personnes que je ne puis différer de voir; car il le fuut bien, par exemple, quand les officiers partent, et ainsi des autres. H. le duc du Maine attendait l'autre jour dans mon antichambre que M. de Ghamillard eût fini. Quand il fut sorti, M. le duc du Maine entra, et me tint jusque quand le roi arriva ; car il y a là comme un petit agrément, c'est qu'ils ne sortent de chez moi que quand quelqu'un au-dessus les chasse. Quand le roi vient, il faut bien qu'ils s'^i aillent tous. Le roi demeure avec moi jusqu à ce qu'il aille à la messe. Je ne sais si vous prenez garde qu'au milieu de tout cela je ne suis pas encore habillée; si je l'étais, je n'aurais pas eu le temps de prier Dieu. J'ai donc encore ma coiffure de nuit ; cependant ma chambre est comme une église ; il s'y fait comme une procession ; tout le monde y passe, et ce sont des allées et des venues perpétuelles.
« Quand le roi a entendu la messe, il repasse encore par chez moi- Ensuite la duchesse de Bourgogne vient avec beaucoup de dames, et on demeure là pendant que je dîne. D semble donc qu'au moins voilà un temps employé pour moi ; mais vous allez voir comment. Je suis en peine si la duchesse de Bourgogne ne fait rien mal à propos, si elle en use bien avec son mari ; je tâche de lui faire dire un mot à ceUe*ci, de voir si elle traite bien celle-là. Il faut entretenir la compagnie, faire en sorte de les unir tous. Si quelqu'un fait une indiscrétion, je la sens ; je suis embarrassée de la manière dont on prend ce qui se dit ; enfin, c'est une contention d'es-
4. Il faudrait lire probablement qu'il envoie (que le roi euvoie).
prit que rien n'égale. 11 y a autour de moi un cercle de dames, de manière que je ne puis demander à boire. Je me détoulrne quelquefois, et je leur dis en les regardant: C'est bien de l'honneur pour moi, mais je voudrais pourtant bien avoir un valet. Sur cela, chacune veut me servir et s'empresse pour m*apporter ce qu'il me faut; ce qui est encore une autre sorte d'embarras et d'importunité pour moi. Enfin* ils 8*en vont dîner; car je le fais à midi avec Mme d'Heudicourt^ et Mme de Dangeau', qui sont malades. Me voilà donc enfin seule avec elles ; tout le monde s'en va. S'il y avait un jour où je puisse ce qui s'appelle m'amuser un moment, ce serait ici, ou pour causer ou pour jouer une partie de trictrac. Mais ordinairement xVfonseignenr prend ce temps-là pour me venir voir, parce qu'un jour il ne dîne point, ou il a dîné plus tôt pour aller à la chasse. U vient donc après les autres ; c'est l'homme du monde le plus difficile à entretenir; car il ne dit mot*. U faut pourtant que je l'eutretienue ; car je suis chez moi. Si cela se passait chez une autre, je n'aurais qu'à me mettre derrière dans une chaise et ne rien dire si je voulais. Les dames qui sont avec moi peuvent le faire si elles veulent; mais moi qui suis dans ma chambre, il faut que je paye ce qui s'appelle de ma personne et que cherche quoi dire; cela n'est pas fort réjouissant.
« Après cela, on sort de table, le roi, avec toutes les princesses et la famille royale, viennent dans ma chambre et y apporteniune chaleur effroyable. On cause, et le roi demeure là environ une demi-heure; puis il s'en va, mais rien que lui ; tout le reste est encore là, et, comme le roi n'y est plus, on s'approche davantage de moi. Us m'environnent tous, et il faut que je sois là à écouter la plaisanterie de Mme la Ma-
1. fioime de Pons, marquifle d'Heudicourt, nièce du maréchal d'Albret et amie de jeunesse de Mme de Maintenon.
2. Sophie de Lœwenstein, marquise de Dangeau. SalntrSimon en parie souvent, et avec éloge.
3. « Il était silencieux jusqu'à l'incroyable, » dit Saint-Simon.
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réchale de G. \ — la raillerie de celle-ci, le conte de cellelà. Elles n'ont rien à faire, toutes ces bonnes dames ; elles ont le teint bien rafraîchi et n'oot rien faitdans toute la matinée. Mais il n'en est pas de même de moi qui aurais bien d'antre chose à faire que de causer, et qui porte souvent dans le cœur un chagrin, une méchante nouvelle; cet assaut, par exemple, qu'on devait donner à Verrue, il y a quelque temps'. J'ai tout cela dans l'esprit; je pense que peut-être dans le monde mille personnes périssent, que d'autres souffrent.
€ Pour achever ma journée, après qu'on a ainsi demeuré quelque temps, on s'en va chacun chez soi, et savez-vous ce qui arrive ! C'est qu'il reste toujours quelqu'une deces dames qui veut me parler en particulier. Elle me prend par la maio, me mène dans ma petite chambre pour me dire souvent des choses désagréables et très-ennuyantes; car vous jugez bien .que ce n'est jamais de mes affaires qu'elles veulent m'entretenir; c'est de celles de leur famille. L'une a un démêlé avec son mari, l'autre veut obtenir quelque chose du roi; c'est un mauvais office qu'on a rendu à celle-ci; c'est un faux rapport qu'on aura fait de celle-là; une méchante affaire aux uns, quelques embarras dans le domestique des autres, et il faut que j'écoute tout cela; et celle qui ne m'aime point ne s'en contraint pas plus qu'une autre : elle me dit son affaire; il faut que j'aie la scène et que je parle au roi. La duchesse de Bourgogne a quelquefois à me parler ; elle veut aussi que je l'entretienne en particulier.
< Quand le roi est revenu de la chasse, il vient chez moi; on ferme la porte, et personne n'entre plus. Me voilà donc seule avec lui. Il faut essuyer ses chagrins, s'A en a, ses tristesses, ses vapeurs ; il lui prend quelquefois des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il se trouve incommodé. Il n'a
1 . Probablement la maréchale de Glérambault. Voy. ci-<i^uâ , p. 83.
2. Cette ville se rendit le 9 avril 1705» voy. plus loin, p. 57&-5S0.
point de conversation. Il vient quelque ministre qui apporte de mauvaises nouvelles. Le roi travaille. Si on veut que je sois en tiers dans ce conseil, on m'appelle. Si on ne veut pas de moi, je me retire un peu plus loin, et c'est là où je place quelquefois mes prières de l'après-midi : je prie Dieu encore une demi-heure. Si on veut que j'entende ce qui se dit, je ne puis rien faire. J'apprends là quelquefois que les affaires vont mal; il vient quelque courrier avec de mauvaises nouvelles. Tout cela me serre le cœur et m'empêche de dormir la nuit.
c Pendant que le roi continue de travailler, je soupe ; mais il ne m'arrive pas une fois en deux mois de le faire à mon aise. |
Je sais que le roi est seul, ou je l'aurai laissé triste ; ou bien \
le roi, quand M. de Ghamillard est près de finir avec lui, |
quelquefois me prie de me dépêcher. Un autre jour, il veut me montrer quelque chose, de manière que je suis toujours '
pressée, et alors je ne sais pas faire autre chose que de manger très-promptement Je me fais apporter mon ffuit avec , ma viande pour me hâter, tout cela le plus vite que je puis. Je laisse Mme d'Heudicourt et Mme de Dangeau à table, parce qu'elles ne peuvent faire comme moi« et j'en suis quelquefois incommodée.
« Après tout cela, vous jugez bien qu'il est tard. Je suis debout depuis six heures du matin; je n'ai pas respiré de tout le jour; il me prend des lassitudes, des bâillements, et plus que tout cela, je commence à sentir ce que fait la. vieillesse ; je me trouve enfin si fatiguée que je n'en puis plus. Le roi s'en aperçoit et me dit quelquefois : < Vous êtes bien lasse, n'est-ce pas ? il faudrait vous coucher. » Je me couche donc ; mes fenlrnes viennent me déshabiller. Mais je sens que )e roi veut me parler et qu'il attend qu'elles soient sorties, ou bien il y demeure encore quelque ministre, et il a peur qu'on entende. Gela l'inquiète, et moi aussi. Que faire? Je me dépêche, je me dépêche jusqu'à m'en trouver mal, et il faut que vous sachiez que j'ai haï toute ma vie d'être pressée.
A l'âge de cinq ans, cela me faisait cet effet-là ; je me tronvais mal quand je me précipitais trop, parce que je suis naturellement très- vive, et que, par conséquent, je me presse assez de moi-même, et je suis par- dessus cela trës-délicate, de manière que cela m'étouffe et fait ce que je vous dis.
« Enfin» me voilà dans mop lit; je renvoie mes femmes; le roi s'approche et demeure à mon chevet. Pensez-vous bien ce que je fais là? Je suis couchée, mais j'aurais besoin de plusieurs choses; car je ne suis pas un corps glorieux. Je n'ai là personne à qui je puisse demander ce qu'il me faut; j'aurais besoin quelquefois qu'on me chauffât des linges, mais je n'ai pas là une femme. Ce n'est pas que je n'en pusse avoir; car le roi est plein de bonté, et s'il pensait que j'en voulusse, il en souffrirait plutôt dix; mais il ne croit pas que je m'en contraigne. Comme il est toujours le maître partout, et qu'il fait tout ce qu'il veut, il n'imagine pas qu'on soit autrement que lui, et il croit que, si je n'en ai pas, c'est que je n'en veux pas. Vous savez que ma maxime est de prendre sur moi et de penser aux autres. Les grands ordinairement ne sont pas ainsi : ils ne se contraignent jamais et ils ne pensent pas même que les autres se contraignent pour eux ni ne leur en savent point de gré, parce qu'ils sont tellement accoutumés de voir que tout se fait par rapport à eux qu'ils n'en sont plus frappés et n'y prennent pas garde. J'ai été quelquefois dans un grand rhume prête à étouffer par la , toux, sans pouvoir être soulagée. M. de Pontchartrain, qui me voyait toute cramoisie, disait au roi : Mais eUe n^en peut plus; il faudrait appeler quelqu^wif etc.
« Le roi demeure xhez moi jusqu'à ce qu'il aille souper, et environ un quart d'heure avant le souper du roi» M. le Dauphin, M. le duc et Mme la duchesse de Bourgogne viennent chez moi. A dix heures ou dix heures et un quart, tout le monde sort. Voilà ma journée. Me voilà seule, et je prends les soulagements dont j'ai besoin ; mais souvent les inquiétudes et les fatigues de la journée m'empêchent de dormir. >
Mriie de Maintenoû n'a pas tout dit dans cet entretien avec Mme de Glapion; ses lettres prouvent qu'elle avait plus de part à la politique qu'elle ne voudrait le laisser croire. Elle écrivait à Mme des Ursins, le 4 juillet 1706 * : c Je vois tout ce qui passe par M. de Torcy; ainsi, madame, ne me mandez pas les mêmes choses. » Mme des Ursins lui répond ' : « Je ne vous parle point des affaires de ce pays-ci, puisque vous voyez tout ce qui y arrive dans les dépêches de M. Amelot*. » Les affaires ecclésiastiques occupaient surtout Mme de Maintenon. Elle écrivait au cardinal de Noailles : c Ne jugeriez-vous pas à propos de faire à votre loisir une liste des bons évêques? Vous me l'enverriez , afin que dans les occasions qui se présentent tous les jours, je soutinsse plus ou moins leur intérêt, et qu'on leur renvoyât les affaires dont ils doivent se mêler et auxquelles ils sont propres. On m'adresse toujours la parole, quand il est question d'eux. >
Les lettres de Mme de Maintenon servent à rectifier ou à compléter certains passages des mémoires de Saint- Simon, surtout en ce qui concerne Adrien - Maurice de Noailles, qui commandait en 1710 une armée sur la frontière d'Espagne. Saint-Simon a résumé brièvement et, sans insister sur les faits principaux, les services que le duc de Noailles rendit à cette époque. « La flotte ennemie, dit-il *, qui se promenait sur la fin de juillet sur les côtes de Languedoc, mit seize cents hommes à terre, qui prirent un petit retranchement qu'on avait fait devant le port de Cette. Roquelaure envoya un courrier à Perpignan demander secoum au duc de Noailles, et un au roi qui y* fit marcher trois
1. Tome I, p. 12, de la Correspondance de Mme de Maintenon et de Mme des Orsint. Cette correspobdance a été publiée en IS26 (Bossange, 4 Tol. in-8).