Mémoires de SaintSimorty I, p. 225 et suiv
526 EXAMEN GRITIQUE
lui il choisit Genlis qui. étant sans bien et sans fortune, s'était donné à lui. Ce Genlis gagna l'amitié de M. de Noailles jusqu'à faire la jalousie de toute sa petite armée. M. de Noailles lui procura un régiment et le poussa fort brusquement à la brigade, puis à être maréchal de camp. Il avait de l'esprit et du manège, et n'avait d'autre connaissance et d'autre protection que celle dont il avait tout reçu. M. de Noailles crut donc ne pouvoir mieux faire que de le ctiarger d*une simple lettre de créance pour le roi, et de lui annoncer comme une lettre vivante qui répondrait à tout sur-le-champ, et qui, sans l'importuner d'une longue dépêche lui en dirait plus en une demi*heure qu'il ne pourrait lui en écrire en plusieursjours. Les paroles -volent, l'écriture demeure; un courrier peut être volé, peut tomber malade et envoyer ses dépêches. Cet expédient obviait à tous ces inconvénients et laissait M. de Barbezieux dans l'ignorance et dans l'angoisse de tout ce qui se passerait ainsi par Genlis.
«Barbezieux, qui avait d'autant plus d'espions et de meilleurs en Gatalogne'que c'était pour lui l'endroit le plus dangereux, fut averti de l'envoi de Genlis.et du jour de son départ, et sut de plus qu'il devait arriver.droit au roî, et que surtout il avait défense de le voir en tout. Là-dessus il prit un parti hardi, il fît attendre Genlis aux approches de Paris et se le Gt amener chez lui à Versailles sans le perdre uo moment de vue. Quand il le tint, il le cajola tant et sut si bien lui faire sefntir la différence pour sa fortune de l'amitié de M. de Noailles, quelque accrédité qu'il' fût, d'avec celle du secrétaire d'État de la guerre et de sa sorte et de son âge, qu'il le gagna au point de l'embarquer dans la plus noire perfidie, de ne voir le roi qu'en sa présence et de lui dire tout le contraire de sa commission, fiarbezieuxlui prescrivit donc tout ce qu'il voulut après avoir tiré de lui tout ce dont il était chargé , et en fut pleinement obéi. Par ce moyen le projet du siège de Barcelone fut entièrement rompu sur le point de son exécution, et avec toutes les plus raisonnables
apparences d'un succès certain, et sans crainte d'aucuns secours, dans l'état des forces de l'Espagne sur cette frontière comme abandonnée depuis leur défaite, et M. de NoaiUes demeura chargé auprès du roi de toute l'iniquité et du manquement d'une telle entreprise, par cette précaution-là même qu'il avait prise de ne donner qu'une simple lettre de créance, en sorte que tout ce que dit Genlis , directement opposé à ce dont il était chargé, n'eut point de contradicteur, et passa en entier pour être de M. de NoaiUês et pour son propre fait. On peut croire que Barbezieux ne perdit pas de temps à ex* pédier les ordres nécessaires pour dissiper promptement tous les préparatifs. On peut juger quel coup de foudre ce fut pour M. de Noailles, mais l'artifice avait si bien pris qu'il ne put jamais s'en laver auprès du roi. »
Saint-Simon semble si bien informé de tous les détails, qu'il parait difficile de douter de cette trahison de Genlis et de Barbezieux, et cependant des lettres écrites au moment même où les événements s'accomplissaient prouvent que Genlis avait réellement reçu du maréchal de Noaîlles la mission d'exposer les difficultés du siège et d'obtenir du rpi qu'il ne fût pas entrepris.
Catinat écrivais au maréchal de NoaiUes^ :
« Au camp de Diblon, le 22 octobre 1694.
« J'ai reçu, monsieur, la lettre du 9 que vous m'avez fait rhonneur de m'écrire, par laquelle vous me mandez que vous êtes en même situation où je me suis trouvé l'année passée à la fin de la campagne. J'ai présentes les angoisses où j'étais, m'intéressant aussi véritablement que je fais à ce qui vous touche. Je ne crois pan qu'il y ait rien de pareil pour attaquer l'esprit, que de recevoir des ordres dont Texé-
1. Cette lettre se trouve dans les papiers de Noailles, à la Bibliothèqoe impériale du Louvre (F. 325, t. VI, p. 89).
cution est combattue par des choses qui ne dépendent point de nos soins, de notre application et de nôtre volonté ^ Je crains de recevoir avis qu'il a fait des vents qui ont oUigé notre flotte de relâcher aux îles d'flières'. Je faisais des vœux pour une prompte navigation ; mais votre lettre me laisse désirer présentement du retardement aux moyens qui peuvent engager à une entreprise telle que celle qui vous est ordonnée. Gela peut concourir, avec toutes les bonnes ntisonsdont Jf . de Genlis est muni^ pour faire changer au roi la résolution qu'il a prise ^ Le péril évident et sans réplique où l'ordre qu'il m'avait donné mettait son service me fait désirer avec passion que Sa Majesté soit flexible aux raisons qui s'opposent à l'exécution de celui que vous avez reçu. Il n'y a que les gens sur les lieux qui connaissent à fond les difiicuités. Ce qui en est éloigné se touche si fort de l'efTet d'une entreprise qu'il reste peu de place dans leur imagination, pour qu'elle soit fort touchée des possibilités ou impossibilités d'exécuter. Je suis, je vous assure, Monsieur» dans une vive impatience d'apprendre des nouvelles de l'effet delà mission de M. de Genlis, tant par rapport à vous qu'au bien du service. »
Cette lettre se termine par le post-scriptum suivant : « Depuis ma lettre écrite. Monsieur, j'ai été averti par M. le comte de Grignan, et M. le duc de Vendôme par M. le marquis de Barbezieux que notre flotte avait ordre de redébarquer en Provence les dix bataillons, qui y avaient été embarqués. La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'é-
1 Une partie de cette lettre a été publiée dans les Mémoires de NoaUles, p. 59, l" col., édition Michaud et Poujouîat. L'ouvrage que Ton désigne sous le titre de Méwioires de Noailles est extrait des nombreux manuKrits et pièces historiques qui avaient été recueillis par le dernier maréchal de Noailles. Ce fut Tabbé Millot qui fut chargé de ce travail. L'ouvrage parut en 1777 sous le titre Je Mémoires politiques et militaires pour servir à Vhisloire de louis XIY et de Louis IF, 6 vol. in-)2.
2. La flotte dont il s'agit était destinée à bloquer Barcelone du càié de la mer.