‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 272 sur 328 · Mémùiret de SainUSimon, t. X, p. 35 et suiv · texte numérisé non relu

Mémùiret de SainUSimon, t. X, p. 35 et suiv

2. Le maréchal de Noailles n'entra au conseil du roi qu'après la mort du cardinal de Fleury, en 1743. On voit ici que Saint-Simon, disgracié, parlait d'un contemporain pan'enu au comble des honneurs, comme nous l'avons déjà fait observer.

cequM) m'en avait dit lui-même, et lui demandant après^ dans mon étonnement, comment il ponvait fiiîre.

c Aisé) accueillant^ propre à fou(e conversation, parlant de tout, l'esprit orné^ mais d'ôcorce; en sorte que sur toute espèce de savoir force superficie, mais on rencontre le tuf pour peu qu on approfondisse, et alors vous le voyez maître passé en galimatias de propos délibéré. Tous les petits soins, toutes les recherches, tous les avisements lés moins prévus coulent de source chez lui pour qui il veut capter, et se multiplient, et se diversifient avec grâce et gentillesse, et ne tsu'issent point, et ne sont point sujets à dégoûter. Tout à tous avec une aisance surprenante, et n'oublie pas dans les maisons à plaire à certains anciens valets. L'élocution nette, harmonieuse , toutefois naturelle et agréable ; assez d'élégance, beaucoup d'éloquence, mais qui sent l'art, comme avec beaucoup de politesse et de grâce dans ses manières, elles ne laissent pas de sentir quelque sorte de grossièreté naturelle ; et toutefois des récits charmants, le don de créer des choses de riens pour l'amusement, et de dérider et d'égayer même les affaires les plus sérieuses et les plus épi* neuses, sans que tout cela paraisse lui coûter rien.

« Yoilà sans doute bien de l'agréable et de grands talents de cour; heureui, s'iln'en avait point d'autres. Mais les voici: tant d'appas, d'esprit de société, de commerce; tant de pièges d'amitié, d'estime, de confiance, cachent presque tous les monstres q[iie les poètes ont feints dans le Tartare : une profondeur d'abtme, une fausseté à toute épreuve, une perfidie aisée et naturelle, accoutumée à se jouer de tout; une noirceur d'âme, qui fait douter s'il en a une, et qui assure qu'il ne croit rien; un mépris de toute vertu de la plus constante pratique; et tour à tour selon le besoin et les temps, la débauche publique abandonnée, et l'hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie. En tous ces genres de crimes, un homme qui s'étend à tout, qui entreprend tout, qui, pris sur le fait, ne rougit de rien et n'en pousse que plus forteinent sa poime;

DES MÉMOIRES D£ SAINT-^IMON. ôaS

maître en invBitions et en calomnies, qui nelarit jamaiset qui demeure bien rarement court; qui se trouvant découvort et dans Timpuissance, se repioie prestement comme les serpents, dont il conserve le venin parmi toutes les b&aesse» les plus abjecteS) dont il ne se lasse point et dont il ne eeesed'essayer de vous regagner, dans le dessein bien arrèlé de voDS étrangler; et tout cela sans humeur, ^ns haine, sans colère, tout cela à des amis de la plus grande confiance, dont il avoue n'avoir jamais eu aucun lieu de se plaindre, et aui* quels il ne nie pas des obligations du premier ordre. :

« Le grand ressort d'une perversité si extrêmement rare est l'ambition la plus démesurée, qui lui fait tramer ce qu'il y a de plus noir, de plus profond, de plus incroyable, potn* ruiner tout ce qu'il y craint d'obstacles, et tout ce qui peut, nnéme sans Je vouloir, rendre son chemin moins sûr et mofais uni. Avec cela une imagination également vaste, fertile, déréglée, qui embrasse tout; qui s^égare partout» qui ^em* barrasse et qui sans cesse se croise elle-même; qui devient aisément son bourreau, et qui est également poussée par une audace etténée et contrainte par une timidité encore plus forte, sous le contraste desquelles il gémît, il se roule, il s^enferme, il ne sait que faire, que devenir, et sa timidité protège néanmoins rarement contre ses crimes.

c En même temps avec tout son esprit, ses talents, ses oon** naissances, l'homme le plus radicalement incapable de tra-* vail et d'ajQTaires. L'excès de son imagination, la foute de vues, l'obliquité de tous les desseins qu'il bâtit en nombre tous à la fois, les croisières qu'ils se font les unsaux autres, l'îm* patience de les suivre et de les démêler mettent tme conftision dans sa tête, de laquelle il ne peut sortir. C'e^ à la guerre la source de tant de mouvements inutiles dont il harasse ses troupes, sans aucun fruit, et si souvent à' contre^ temps, en général par des marches et contre-marches que personne ne comprend, en détail par des détachemeota qoi vont et qui reviennent sans objet, en tout par des contre-

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ordres, six^ buit, dix fois de suite, quelquefois en une heure aux mêmes troupes, souvent à toute rannée pour marcher et ne marober pas, qui en font le désespoir, le mépris et li ruine. Bn affaires, il saisit un projet, il le suit huit ionrs, quelquefois jusqu'à quinze ou vingt. Tout y cède, fOut y est employé, toute autre chose languit dans Tabandon, il nêres^ pire que pour ce projet. Un autre natt et se grossit dans sa tête, fait disparaître le premier, en prend la place avec la même ardeur, est éteint dans un troisième, et toujours ainsi. C'est un homme de grippe, de fantaisie, d'impétuosité successive, qui n'a aucune suite dans l'esprit que pour les trames, les brigues, les pièges, les mines qu'il creuse et qu'il fait jouer sous les pieds. C'est où il a beaucoup de suite et où il épuise toute la sienne pour les affaires. On verra en son temps des preuves de faits de ce qui j se lit icL Enfin ce qui trouvera à peine croyance d*un homme de tant d'esprit et employé de si bonne heure, on le verra incapable de faire un mémoire raisonné sur quoi que ce soit et incapable d'écrire une lettre d'affaires. >

Saint-Simon accorde au maréchal de Noailles des qualités brillantes mais superficielles , bonnes seulement pour un courtisan ; il lui refuse un mérite sérieux d'homme d'État et l'accuse d'une ambition capable de tous les crimes. En eiarainant le portrait tracé par Saint-Simon, je ne veux pas me fau« le champion d'Adrien-Manrice de Noailles ; je cherche simplanent la vérité historique. Le maréchal de Noailles ne parait pas, il faut le reconnaître, avoir été un grand général, mais sa bravoure et son activité sont hors de doute. On a vu plus haut^ qu'il avait fait merveilles dans la campagne de 1710. Sous Louis XV, vaincu à Dettingen, il parvint à couvrir la frontière du Rhin. Bn 1746, ii consentit, quoique maréchal de France, à servir sous Maurice de Saxe. Apprenant que ce général se disposait à livrer la bataille de Fod-

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