Voy. plus haut p
2. Hémoires de Tessé, t. II, p. 302. Placer ici ces lettres, c'est répondre au vœu de Saint-Simon qui indique qu'elles font partie des pièces annexées à ses mémoires (t. VII, p. 44.) • Seulement Saint-Simon parle de trois lettres ; les mémoires de Tessé (t. II, p. 295-302), n'en donnent que deux.
prenaDte singularité exige que je m'adresse à sa personne sacrée, pour être informé de h vérité.
« La religion, l'honneur. Injustice et la crainte, sont pour ainsi dire quatre pivots sur lesquels roulent toutes les affaires du monde entier. Les trois premiers sont inunuables, et Dieu n'a déposé entre vos mains les clés de la sainte Église que pour fermer la porte à ce dernier, afin qu'il ne prévale jamais sur les trois autres.
< Votre Sainteté est prête, selon ce qu'on en connaît de plus vraisemblable, non seulement à désarmer ses troupes, mais aussi à reconnaître l'archiduc Charles pour roi d'Espagne, avec l'extraordinaire et offensante circonstance qu'aucun Français ni Espagnol bien intentionné pour le roi Philippe ne restera à votre service.
« Je me sens obligé, comme Français et ambassadeur du roi de France, de supplier Votre Sainteté, non seulement de faire quelques réflexions à cette singularité honteuse pour ma nation, et contraire à votre service, tant présentement qu*à l'avenir, mais aussi de me mettre en état de répondre à Sa Majesté très-chrétienne sur ces articles.
< Pour celui du désarmement de vos troupes, je n'en parle pas à Votre Sainteté, qui, comme prince et souverain, doit savoir et faire ce qui convient à la sûreté de son peuple. A l'égard de la reconnaissance du roi Charles *, si Votre Sainteté croit que la religion, l'honneur et la justice le permettent, comme je ne prétends point mettre la main à l'encensoir, et que je ne suis qu'un médiocre et militaire théologien, je ne me mêlerai pas de représenter à Votre Sainteté la conséquence d'une paix qui ouvre le chemin dangereux d'établir la crainte au lieu de la religion, de l'honneur et de la justice. Si c'est le plus fort qui décide de ces trois choses, nous pourrons tous en sûreté de conscience devenir Turcs et héréti-
'1. L archiduc Charles qui prétendait au trOne d'Espagne en opposition avec Philippe V.
queSy si ces puissances entrent les plus fortes en Italie. Il ne me reste, très-saint Père, qu*une'très-hurable prière à faire à Votre Sainteté, laquelle est même relative aui ordres que j'ai du roi mon maître. Sa Majesté m'ordonne que, supposé que Votre Sainteté fit sa ( aiz particulière avec l'Emperenr, dont la reconnaissance du roi Charles fût un article, j'aie à sortir de Rome avant la conclusion de ce traité. J'attendrai donc sur cela les avis de Votre Sainteté; et pour ne l'embarrasser plus de discours et de réflexions qui ne sont agréaUes ni à écrire, ni peut-être à lire, je finis par les vœux sincères que je fais pour le long et glorieux règne de votre pontificat, et par la triste réflexion qu'il nous arrive souvent, comme hommes, de satisfaire fort peu nos ennemis, en leur accordant ce que nous ne pouvons légitimement donner, elde perdre en même temps et par cela même nos amis. Je suis, etc. »
SECOHDB LBTTRS.
< Très-saint Père, enfin Votre Sainteté a voulu faire cette magnifique procession si désirée des gens de bien, et ouvrir en même temps les trésors de la sainte Église par un jubilé et des cérémonies qui n'avaient point eu d'exemple dans les derniers siècles. L'image miraculeuse de Jésus-Christ est descendue du haut de son trône pour s*httmilier à la vue du peuple. Je ne saurais assez dire à Votre Sainteté la mortification que j*ai ressentie de n'avoir pu la suivre dans cette action, dont le Truit qu'elle en attend doit être l'ouvrage de Dieu par Tinspiration du Saint-Esprit. Cependant, très-saint Père, l'esprit de Satan qui, pour nos crimes, est plus souvent écoulé par les hommes que celui du seigneur Jésus, a commencé de se faire entendre; il a publié que l'auguste appareil de cette cérémonie si pieusement ordonnée conduisait une victime humaine à l'autel ; vos ennemis ont publié que c'était le roi d'Espagne. Quoique Votre Sainteté déclare paria
bulle, qu'elle n'a point d'autre motif que celui de demander à Dieu la grftce de prendre un bon parti dans la conjoncture des affaires qui troublent présentement les puissances de l'Europe, ils ont interprété cette bulle, en disant qu'ils ne doutent pas que si Votre Sainteté donne à l'archiduc le titre de roi, ce sera Tesprit de Dieu qui l'aura déterminée à cette action. Cependant Votre Sainteté a reconnu elle-même et déclaré plusieurs fois qu'elle ne pouvait la faire en honneur et en conscience. Je ne doute pas que Votre Sainteté ne soit informée que les émissaires de Tenvoyé de l'Bmpereur ont ré« pandu assez publiquement, tant parmi les nationaux français et les Espagnols que parmi les originaires de cette rille de Rome, que moyennant le titre de roi en fareur de l'archiduc, ledit envoyé et plénipotentiaire se relâchera sur les dix-neuf articles qu'il a proposés à Votre Sainteté. Il y a quelque chose de faussement spécieux dans tout cela : car oserais-je demander où sont les garants qui promettent que ces ar* ticles, et peut-être encore d'autres nouveaux très-préjudiciables au saint-siége, ne lui seront pas redemandés aussitôt que le premier sera accordé? Est-il bien certain que les choses dont l'on sera convenu à Rome seront ratiflées par l'Empereur? Les généraux de ses armées n'ont-ils pas des ordres particuliers et indépendants de l'envoyé qui agit auprès de vous? N'y voit-on pas souvent exécuter par le cardinal Grimani des commissions différentes de celles de ce plénipotentiaire?
« Je suis fâché, très-saint Père, de me trouver obligé d'écrire aujourd'hui à Votre Sainteté , que vos ennemis veulent frapper le grand Pasteur, vicaire de Jésus-Christ, pour disperser les brebis dont il est parlé dans l'Évangile. Ils ont commencé de souiller ce sanctuaire patrimonial de Voire Sainteté par les exercices du culte dea hérétiques dans vos États.
• La plus grande et la meilleure de vos bergeries, c'est l'Espagne ; vos ennemis veulent faire tomber ses ouailles
daDs un précipice, et elles y seraient indubilablement après que l'archiduc serait reconnu pour roi de quelque manière que ce fût. Rome, cette souveraine et maltresse du monde, où les nations abordaient et vivaient dans la sainte liberté que donne la même communion, ne jouirait plus de son indépendance ; les suffrages n'y seraient plus libres. L'Espagne se trouverait alors dans la nécessité de s'écrier : Qu est donc devenue V arche de la sainte alliance du Très-haut? Mettons-nous en oraison et faisons à notre tour de pieuses processions pour la recouvrer. Le fils de Dieu a promis que les portes de V enfer nt prévaudraient jamais contre son Église; mais cette Église n'est pltAS à Rome^ pendant que tout y est réduit en esclavage. Le souverain pontife n'y peut plus être reconnu de nous; cherchons donc la sûreté de conscience dans les anciennes règles^ puisque Rome n'en peut plus donner y m attendant qu'il plaise au Roi des rois de nous rendre le saint pontife libre, et Rome indépendante.
< Je demande pardon à Votre Sainteté , si je conduis ses idées sur des objets si désagréables. Je ne parle que de l'Espagne ; car étant trop éloigné de mon maître pour savoir ses sentiments sur ce qui se passe ici, je me garderai bien de dire aucune chose qui puisse regarder le iils aîné de l'Église, dont je connais le respect et l'attachement inviolable pour le saintsiége. M^.is je crains que si Rome perd sa souveraineté, sa liberté et son indépendance, ce ne soil plus cette sainte cité où les rois des contrées les plus éloignées apportent l'or, l'encens et la myrrhe. Pour moi, très-saint Père, j'attends du retour de ma santé la possibilité de me rendre aux pieds de Votre Sainteté, et de lui demander une audience qui sera vraiserublablement celle de mon congés mais en attendant ce uioinent, j'ajouterai encore ici quelques réflexions.
« Le titre d'empereur chrétien signifle, comme Votre Sainteté le sait, avocat de l'Église; et les premiers qui ont été honorés de ce nom, l'ont porté parce que rien ne leur paraissait plus grand que d'être celui qui soutient les droits de la
religion chrétienne. Hais lorsque cet avocat en devient le fléau, que vos ecclésiastiques sont assassinés S que vos sujets sont forcés de subir le joug d'un prince étranger, que ses ministres ordonnent et décident eux-mêmes selon ses intérêts, dans un lieu où Votre Sainteté a le droit naturel et divin de commander absolument, l'ambassadeur d'un mattre tel que le mien n'a plus rien à faire que des vœux pour votre con*^ servation et pour le rétablissement de votre souveraineté, afin que, si je m'éloigne de vos États, des conjonctures plus favorables y rétablissent la liberté et donnent lieu au roi très-chrétien d'y envoyer un autre ministre. Cependant je supplie Votre Sainteté d'être persuadée du très-profond respect avec lequel je suis, etc. »
Les mémoires de Tessé, qui embrassent à peu près le même laps de temps que les mémoires de Saint-Simon, fournissent quelques additions utiles pour des faits dont parle ce dernier. L'histoire romanesque de la comtesse de Verrue est racontée par Saint-Simon *. Cette fille du duc de Luynes, que l'incurie de son mari et de sa belle-mère, jointe aux infâmes calomnies d'un vieil oncle, jeta dans une vie criminelle, était restée Française de cœur à la cour de Victor-Amédée II, duc de Savoie. Tessé, alors ambassadeur de France à Turin, en profita pour obtenir des renseignements sur la cour de Savoie, et se lia étroitement avec Mme de Verrue , devenue la maltresse de Victor-Amédée. Saint-Simon a ignoré cette circonstance, qui nous est révélée par les lettres mêmes de la comtesse publiées dans les mémoires de Tessé. Elle lui écrivait à la date du 6 février 1697 • : « Après avoir porté mon petit paquet trois jours dans ma poche pour trouver une occasion de vous le donner moi-même, je vois bien que je n'en puis trouver
1. Des soldats autrichiens avaient massacre un prêtre au moment où il célébrait la messe et mis dans ses plaies les hosties trouvées dans le ciboire, en disant : Voyons n elles feront un miracle et le ressusciteront,