‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 47 sur 328 · Pages 8 et · texte numérisé non relu

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2. Lettre! de Saint-Simon à Tabbé de Rancé (1699) publiée en tête de ses Mémoires (édit. Hachette).

quelques fragments des mémoirea^ entre autres le récit du procàs contre le maréchal de Luxembourg*, où le premier président deHarlay est traité sans ménagement.

L'abbé de Rancé avait vécu dans le monde et à la cour avant de s'ensevelir dans la solitude de la Trappe. Il connaissait le cœur humain, et appréciant la droiture des intentions de Saint- Simon, il lui permit de continuer ses mémoires. C'est du moins ce que nous sommes en droit de conclure, puisque Saint-Simon n'interrompit pas son travail. Il est probable que Tabbé de Rancé lui traça en même temps des règles de conduite, comme Saint*Sîmon le lui avait demandé, pour concilier la charité chrétienne avec la vérité historique. Ce qui est certain, c'est que Saint-Simon se crut autorisé par l'abbé de Rancé à écrire des mémoires qui devaient, dans le principe % avoir surtout un caractère personnel, mais qui ne tardèrent pas à devenir un vaste tableau de la cour entière de Louis XrV,

Arrivé à la fin de ce règne, Saint-Simon se rend le témoi* gnage ' qu'il a c exposé avec la vérité et la fidélité la plus exacte tout ce qui est venu à sa connaissance par lui-^ême ou par ceux gui ont vu (m marné les choses et les affaires pendant les vingt-deux dernières années de Louis Xiy. » Nous avons donc ici à examiner les deux questions que Saint* Sioion lui-même vient d'indiquer : D'abord, s'est-il montré observateur intelligent et véridique? Ensuite, quelles étaient, à la cour, les personnes avec lesquelles il était en relation et qui pouvaient l'instruire des détails ou des mobiles secrets des événements?

On ne peut refuser à Saint-Simon de remarquables qualités comme observateur. 11 a pris soin lui-même de nous avertir de cette curiosité qui le portait à pénétrer les intrigues de la cour et du plaisir qu'il y trouvait. « Il feut avouer.

1. Lettre à Tabbé de Rancé. — 2. Ibidem. 3. Ménurires^ t. IIU, p. S&.

écrit-il à l'occasion delà mort du Dauphin, lils de Louis XIV, il faut avouer que, pour qui est bien au fait de la carte intime d'une cour, les premiers spectacles d'événements rares de cette nature sont d'une satisfaction extrême ; chaque visage vous rappelle les soins, les intrigues, les sueurs employés à l'avancement des fortunes, à la formation, à la force des cabales; les adresses à se maintenir et à en écarter d'autres, les moyens de toute espèce mis en œuvre pour cela ; les liaisons plus ou moins avancées, les éloigne ments, les froideurs, les haines, les mauvais offices, les manèges, les avances, les ménagements, les politesses, les bassesses de chacun, le déconcertemont des uns au milieu de leur chemin, au milieu ou au comble de leurs espérances; la stupeur de ceux qui en jouissaient en plein ; le poids donné du même coup à leurs contraires et à la cabale opposée , la vertu de ressort qui pousse dans cet instant leurs menées et leurs concerts à bien; la satisfaction extrême et inespérée de ceuxlà, la rage qu'en conçoivent les autres, leur embarras et leur dépit à le cacher, la promptitude des yeux à volef partout en sondant les âmes, à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit , la combinaison de tout ce qu'on y remarque, l'étonnement de ne pas trouver ce qu'on avait cru de quelques-uns faute de cœur ou d'a^^^sez d'esprit en eux, et plus en d'autres qu'on n'avait pensé; tout cet amas d'objets vifs et de choses si importantes forme un plaisir, à qui le sait prendre, qui, tout peu solide qu'il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour. »

Saint-Simon a parfaitement caractérisé dans ce passage la nature de son observation : elle est fine, sagace, pénétrante pour sonder les replis du cœur des courtisans; mais elle manque d'étendue et de grandeur. Il voit les ambitions qui s'agitent autour de lui et il les peint à merveille : les idées politiques qui conduisent les États lui échappent. De même qu'à l'armée , il ne saisit jamais l'ensemble des opérations.

mais s\ittache à un détail souvent peu important, de mt^me à la cour son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui présente que des traits vagues et confus. Mais dans le cercle restreint qu'il s'est tracé, il montre une merveilleuse intelligence : il étudie avec sagacité chacun des groupes qui composent le tableau et il en dessine les traits avec un art profond.

Ainsi lorsqu'il v£ut peindre l'état de la cour en 1709*, il distingue nettement les partis qui s'y agitent : celui des ministres, parmi lesquels figuraient les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, le contrôleur général Desmarets, et.Torcy, secrétaire d'État des affaires étrangères; en second lieu, le parti des seigneurs, entre lesquels les maréchaux de Boufflers et d'Harcourt tenaient le premier rang; ils étaient soutenus par le chancelier de Pontchartraîn et par Voysin qui avait succédé à Chamillard dans le ministère de la guerre; enfin la petite cour de Meudon, où le duc d'Antin, la duchesse de Bourbon, Mlle de Lislebonne et sa sœur, dominaient le Dauphin et en faisaient l'instrument de leur ambition. Saint- Simon n'oublie dans ce tableau de la cour ^ ni les jésuites ni les valets du roi, qui avaient un rôle important dans l'ancienne monarchie.

Mais en lui accordant la perspicacité de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge. Sa haine contre les princes étrangers, contre les bâtards et les familles parlementaires, perce à chaque page de ses mémoires; toutefois, comme il ne cherche à dissimuler ni ses inimitiés ni ses préférences, il est facile de se tenir en garde contre ses injustices. Lui-même, d'ailleurs, avoue franchement sa partialité. Voici comment il s'en explique à la fin de ses mémoires' : « Reste à toucher l'impartiaUlé, ce point si essentiel et tenu pour si difficile, je ne crains point de le dire impossible

1. Mimoiret, t. VII, p. 271, 296, 297. — 2. Ibid. , p. Î98. 3. Ibid,, t. XX. p. 90-91.

à qui écrit ce qu*il a vu et manié. On est charmé des gens droits et vrais ; on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent ; on Vest encore plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le stoique est une belle et noble chimère. Je ne me jnque donc pas d'impartialité; je le ferais vainement. » En résumé, attention curieuse, finesse , sagacité, pénétration profonde dans le cercle borné que s'est tracé Saint-Simon, voilà les qualités d'observateur qu'on ne peut lui jefuser. Le manque d'élévation dans l'esprit et la partialité des jugements sont des défauts graves; mais le dernier est si peu dissimulé par Saint-Simon qu'il est facile de se tenir en garde contre l'iniquité de quelques-unes de ses appréciations.

Il est un autrQ défaut plus caché et plus dangereux, qui tient à la méthode même de Saint-Simon et à ta nature de son esprit II excelle à peindre les grandes scènes de la cour, et en même temps il veut percer jusqu'au fond des cœurs et y lire les causes de la conduite des courtisans. 11 se montre, dans cette analyse du cœur humain, rival de La Bruyère et des plus grands moralistes; mais cette sagacité même a ses périls, et souvent l'historien qui veut pénétrer les replis des cœurs et sonder les intentions des personnages qu'il met en scène est exposé à leur prêter des sentiments et des motifs qui n'existent que dans son imagination. Tel est Saint-Simon : il croit à la réalité des passions qu'il présente comme les ressorts secrets des événements; mais il est sujet à erreur, et d'autant plus que, parlant de personnes qui lui sont rarement indifférentes, il est porté à apprécier les motifa de leurs actions d'après les sentiments d'affection ou d'antipathie qu'elles lui ont inspirés.

Ces réserves faites, on ne peut méconnaître dans Saint- Simon une étude personnelle et persévérante des principaux personnages de la cour de Louis XIV, et un talent merveilleux pour les peindre.

D'un autre côté, il avait soin de se ménager des amis dans les diverses faciions qui se disputaient le pouvoir. « Leurs

secrets m'étaient découverts, dit-il lui-même*, par ma liaison avec les acteurs principaux des deux sexes, et mon application à démêler, à savoir et à suivre journellement toutes wrtes de choses toigours curieuses, ordinairement utiles, souvent d'un grand usage. » Quels étaient ces acteurs principaux qui révélaient à Saint-Simon les ressorts cachés des affaires publiques? Lui-même noua l'apprend": «« Entièrement uni aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse et à presque toute leur famille, lié intimement avec Cbamillard jusque dans sa plus profonde dis^^râce, fort bien avec les jésuites et avec Mgr le duc de Bour^^ogne, bien aussi, quoique de loin et par les deux ducs, avec M. de Cambrai, sans connaissance immédiate, mon cœur était à cette cabale, qui pouvait compter Mgr le duc de Bourgogne à elle envers et contre tous. D'autre part, dépositaire de la plus entière con* fiance domestique et publique du chancelier et de toute sa famille, en continuelle liaison avec le duc et la duchesse de Yilleroi, et par eux avec le duc de la Rocheguyon, qui n'était qu'un avec eux, en confiance aussi avec le premier écuyer (Béringhen), avec Du Mont*, avec Bignon (lui et sa femme, dans toute celle de Mlle Choin\ et ces derniers de la cabale de Meudon), je ne pouvais désirer qu'aucune des deux autres^ succombât, d'autant plus que les ménagements constants dUarcourt pour moi étaient tels qu'ils m'étaient tout lieu de le cramdre et me donnaient tout celui d'entrer plus avant avec lui toutes les fois que je l'aurais voulu. Je n'oserais dire que l'estime de tous ces principaux personnages, jointe a l'amitié que plusieurs d'eux avaient pour moi, leur donnait, Harcourt excepté, une liberté, une aisance, une con* fiance entière à me parler de ce qui se passait de plus secret

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