CHAPITRE VIL
Lit de justice où les bâtards de Louis XIV sont réduits au rang de leur pairie (août 1718); joie qu'en éprouve Saint-Simon. — Sa haioe contre le premier président. — H conseille au régent de faire faire le procès au duc et à la duchesse du Maine à l'occasion de la conspiration de Gellamare (1719). — Désintéressement de Saint-Simon : il refuse la charge de garde des sceaux (1720) et la place de gouverneur du roi (1731). — Il repousse les offres de Law. — Il se réconcilie avec le premier président. — Morgue de ses fils. — Son ambassade en Espagne (1721-1722). — Saint-Si-
1. Sxint- Simon parle toujours de lui à la troisième personne dans ses Additions au Journal de Dangeau,
moq s'oppose vainement à la nomination de Dubois comme premier ministre (1722). — Mémoire inédit de Saint-Simon adressé au régent sur les atteintes portées à la dignité des ducs et pairs. — Réponse à ce mémoire; jugement des contemporains sur le style de Saint-Simon. — Mort de Dubois (1723). — Mort du régent. — Le rôle politique de Saint-Simon est terminé.
Saint-Simon, dont toutes les espérances politiques avaient été trompées, n'était plus soutenu que par un sentiment peu avouable, par sa haine contre le duc du Maine : il voulait le précipiter du haut rang où l'avait élevé Louis XIV. Ce fut dans ce but qu'il pressa le régent de faire tenir au roi un lit de justice où les bfttards seraient réduits au rang de leur pairie*; il en dirigea les préparatifs fort secrètement, afin d'accabler ses adversaires à l'improviste ' ; il y manifesta des sentiments qui peignent son caractère ^ et il a(1icha sa joie et son triomphe avec un orgueil qui explique et justifie presque la haine de ses adversaires. Ces pa3sages des Mémoires de Saint-Simon sont trop importants pour ne pas les citer textuellement.
A peine le parlement est-il arrivé au Louvre et a-t-il pris séance pour le lit de justice que Saint-Simon est « saisi de joie de voir ce grand spectacle et les moments si précieux s'approcher*. » Il promène ses regards sur toute l'assemblée. « J'assenai, dit-il*, une prunelle étincelante sur le premier président et le grand banc*. Le premier président insolemment abattu, les présidents déconcertés me fournissaient le spectacle le plus agréable. » Après l'arrivée du Roi et du régent, le garde des sceaux d'Argenson ouvrit la séance par un discours auquel répondirent le premier président et un des avocats généraux. Ce n'étaient là que les préliminaires. D'Argenson reprit la parole pour développer les considérants
1. Mémoires de SairU^imony tome XVI, p. 298. — 2. Ihid,, p. 302-453. 3. Ibid,, p. 456-469. — 4. ifttd.. p. 456. — 5. Ihid., p. 458. 6. C'était le banc où siégeaient les présidents à mortier.
du premier édit, qui cassait un arrêt du parlement dirigé contre Law, et défendait à cette assemblée de s'immiscer dans les affaires d'État. « Une douleur amère, dit Saint- Simon*, et qu'on voyait pleine de dépit, obscurcit le visage du premier président. La honte et la confusion s'y peignirent. Ce que le jargon du palais appelle le grand banc, pour encenser les mortiers qui l'occupent, baissa la tête à la fois comme par un signal. »
La remontrance du premier président fournit à Saint- Simon une occasion d'exhaler sa haine contre le parlement avec encore plus de force * : < Je vis ce prétendu grand banc s'émouvoir. C'était le premier président qui voulait parler et faire la remontrance qui a paru pleine de la malice la plus rafGnéey d'impudence à l'égard du régent et d'insolence pour le roi. Le scélérat' tremblait en la prononçant. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne démentaient ce reste de venin, dont il ne put refuser la libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai avec toutes les délices qu'on peut exprimer le spectacle de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le saluf"^ prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au trône, tandis qu'assis et couverts sur les hauts sièges aux côtés du même trône, ces situation? et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules, avec tout le perçant de l'évidence, la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales regis^ contre ce vas electum ^ Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois
1. Mémoires de Saint^imony t. XVI, p. 461. — 2. /Wd., p. 462-463.
3. Il est inutile de releyer la violence des expressions de Saint-Simon , et œ mot de scélérat appliqué à un magistrat qui dérendait les prérogatives de son corps.
4. Le motif puéril de Tanimosité de Saint-Simon est clairement indiqué.
5. Ceux qui siègent aux côtés du roi comme ses compagnons et ses conseillers.
6. la foule élue, en opposition avec les conseillers véritables appelés par leur naissance k siéger près du roi.
superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes a chaque génuflexion longue et redoublée, vil petit gris qui voudrait contrefaire Therinine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, puis, sans prendre aucun avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Le roi veut être obéi et obéi sur-le-champ. Ce grand mot fut un coup de foudre qui atterra présidents et conseillers de la façon la plus marquée. >
Cette scène méritait d'être citée à plus d'un titre : elle montre, en effet, comment Saint-Simon arrange son récit pour lui donner plus de relief et d'effet dramatique. Il ne sera pas inutile d'opposer au texte de Saint-Simon la sécheresse du procès-verbal. On verra à quoi se réduisit le discours du premier président, pendant lequel Saint-Simon se complut à contempler les génuflexions des membres du parlement. On lit dans le procès-verbal imprimé du lit de justice du 26 août 1718 : < M. le premier président et tous MM. les présidents et conseillers ont mis le genou en terre, et le garde des sceaux leur ayant dit r Le roi ordonne que vous voits leviez j eux relevés, debout et découverts, M. le premier président a continué de parler en ces termes :
« Sire,
c Aussitôt que le maître des cérémonies a remis à votre parlement la lettre de cachet par laquelle V. M. lui mandait de se rendre en ce lieu en robes rouges et en corps de cour, ayant intention d'y tenir ce matin son lit de justice, le premier mouvement de la compagnie a été de répondre qu'elle obéirait aux ordres de V. M., et que les chambres seraient assemblées aussitôt que les officiers qui les composent seraient arrivés; et peu de temps après la compagnie ayant élé assemblée, et ayant prévu, dans l'ignorance où elle était de ce dont il s'agissait, qu'il pourrait se présenter quelque oc-
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casion de délibérer, elle m*a chargé de représenter en ce caslà à V. M., avec le profond respect que nous lui devons, que si Elle voulait bien avoir la bonté d'ordonner que Ton nous communiquât les matières sur lesquelles Elle nous ordonnait d'opiner, nous serions alors en état de lui dire les senti ment» de son parlement.
• Il serait bien difficile. Sire, que votre parlement pût opiner sur Tarrôt du conseil et sur les lettres patentes, dont lecture vient d'être faite, par l'importance, l'étendue et le nombre des différentes matières qui y sont traitées, de sorte que nous osons supplier V. M. en toute humilité et avec le plus profond respect, de vouloir bien nous faire remettre Tarrét du conseil et les lettres patentes dont il est question. »
tSur quoi M. le garde des sceaux étant monté vers le roi, ayant mis un genou en terre, descendu, remis en son siège et couvert, a dit : Le roi veut être obéi et obéi sur-le-champ * . »
Après avoir savouré sa vengeance contre le parlement et surtout contre le premier président, Saint-Simon eut une joie encore plus vive, un triomphe plus éclatant, lorsque le garde des sceaux lut l'édit qui dégradait les princes légitimés* des honneurs dont les avait comblés Louis XIV et les réduisait au rang de leur pairie. Il faut encore citer ses expressions si étrangement passionnées * : « Moi, cependant, je me mourais de joie. J'en étais à crajndre la défaillance ; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper
1. JLe récit de l'avocat Barbier (août 1718) prouve que le premier prési. <lent eut à peine le temps de prendre la parole. « Le premier président, dit cet auteur ) voulut répondre et demander au roi du temps pour délibérer sur des matières aussi importantes. Le garde des sceaux coufia la parole au premier président, se tourna du côté du roi, comme pour faire semblant de lui demander sa volonté, et il répondit que le roi voulait être obéi sur-le> champ. »